Des habitans de la romancie.
J’etois surpris de n’avoir encore rencontré que des bêtes, excepté
les bergers dont je viens de parler. Je sçavois bien en général que
les romanciens sont grands voyageurs; mais je ne pouvois pourtant
pas m’imaginer que le pays fût absolument désert. Enfin regardant au
loin de tous côtés, j’apperçus un endroit qui me parut fort peuplé.
C’étoit en effet un lieu de promenade, où un nombre considérable
d’habitans des deux sexes, avoit coûtume de se rendre pour prendre
le frais. Je m’y acheminai, et j’eus le plaisir en chemin de
vérifier par moi-même ce que j’avois toûjours eû quelque peine à
croire, que les fleurs naissent sous les pas des belles. Car je
remarquai sur la terre plusieurs traces de fleurs encore fraîches,
qui aboutissoient au lieu de la promenade, et qui n’avoient sûrement
pas d’autre origine. Le lieu même où les belles se promenoient, en
étoit tout couvert; et dans la romancie on ne connoît point d’autre
secret pour avoir en toute saison des jardins et des parterres des
plus belles fleurs. Je trouvai tout le monde partagé en diverses
compagnies de quatre, de trois ou de deux, tant hommes que femmes,
et plusieurs qui se promenoient seuls un peu à l’écart. Comme je ne
connoissois personne, je crus devoir faire comme ces derniers, afin
d’éxaminer la contenance et les façons des romanciens avant que d’en
aborder quelqu’un.
La premiere observation que je fis, c’est que je n’appercevois ni
enfans, ni vieillards. Il n’y en a point en effet dans toute la
romancie, et on en voit assez la raison. Toute la nation par
conséquent est composée d’une jeunesse brillante, saine, vigoureuse,
fraîche, la plus belle du monde; et quand je dis la plus belle,
cette proposition est si exactement vraye, qu’on ne peut, sans une
injustice criante, faire sur cela la moindre comparaison. Les
françois, par exemple, passent pour une assez belle nation.
Cependant si on l’examine de près, on y trouvera beaucoup de gens
malfaits. Rien n’est même si commun que d’y voir des personnes
entierement contrefaites; on y voit d’ailleurs des visages si peu
agréables, des yeux si petits, des nez si longs, des bouches si
grandes, des mentons si plaisans. Or voilà ce qui ne se voit jamais
dans la romancie. Il est pourtant vrai qu’on y conserve de tout tems
une petite race extrêmement contrefaite d’hommes et de femmes pour
servir de contraste dans l’occasion, suivant le besoin des
ecrivains. Mais outre qu’elle est en très-petit nombre, c’est une
race aussi étrangere à la romancie, que les négres le sont à
l’Europe; et à cela près il est inoüi d’y rencontrer une personne
qui n’ait pas la taille parfaitement belle. Un nés tant soit peu
long, des yeux tant soit peu petits, y seroient regardés comme un
monstre. Tous, tant hommes que femmes, et sur-tout celles-ci, ont
tous les traits du visage extrêmement réguliers. C’est-là que la
blancheur du front efface celle de l’albâtre, que les arcs des
sourcils disputent de perfection avec l’iris, c’est-là que l’ébene
et la neige, les lys et les roses, le corail et les perles, l’or et
l’argent, tantôt fondus ensemble, tantôt séparément, concourent à
former les plus belles têtes et les plus beaux visages qu’on puisse
imaginer. Toutes les dames y ont sur-tout les yeux d’une beauté
admirable. J’en connois pourtant quelque part dans ce pays-ci
d’aussi beaux, mais ils sont rares; car ce sont des astres brillans,
dont l’éclat ébloüit, des soleils d’où partent mille traits de
flamme qui embrasent tous les coeurs. à leur aspect on voit fondre
la froide indifférence comme la glace exposée aux ardeurs du soleil.
L’amour y fait sa demeure pour lancer plus sûrement ses traits.
Aussi n’y a-t-il aucun coup perdu: eh! Quel coeur pourroit y
résister? On ne peut pas s’en défendre: tôt ou tard il faut se
rendre, et céder de bonne grace à de si puissans vainqueurs. Mais ce
qui acheve de faire des habitans de la romancie les plus belles
personnes qu’on puisse voir, c’est qu’avec tous ces traits de beauté
ils ont tous un air fin, une physionomie noble, quelque chose de
majestueux et de gracieux tout ensemble, de fier et de doux,
d’ouvert et de réservé, quelque chose de charmant, je ne sçais quoi
d’engageant, un tour de visage si attrayant, un certain agrément
dans les manieres, une certaine grace dans le discours, un sourire
si doux, des charmes qu’on ne sçauroit dire, mille choses qu’on ne
sçauroit exprimer, en un mot mille je ne sçais quoi qui vous
enchantent je ne sçais comment. Ce n’est pourtant pas encore tout.
Car comme si la nature se plaisoit à épuiser tous ses dons pour
former les habitans de la romancie aux dépens de tout le reste du
genre humain, on les voit joindre à tant d’avantages naturels toutes
les perfections de corps et d’esprit qu’on peut desirer. Ils dansent
tous admirablement bien; ils chantent à ravir; ils jouent des
instrumens dans la grande perfection; ils sont d’une adresse infinie
à tous les exercices du corps: s’il y a une joûte, ils remportent
toûjours le prix, et s’il y a un combat, ils en sortent toûjours
vainqueurs: que l’on juge après cela s’il n’y a pas sans comparaison
beaucoup plus d’avantage de naître citoyen romancien, que de naître
aujourd’hui prince ou duc, et autrefois citoyen romain.
J’avouë que ce ne fut pas sans une extrême confusion que je me vis
d’abord au milieu d’un peuple si bien fait. Car quoique je ne sois
pas difforme, je me rendois pourtant la justice de penser qu’auprès
de personnes si bien faites, je devois paroître un homme fort
disgracié de la nature. Cette pensée me frappa même tellement, que
dans la crainte d’être un objet de risée, je me retirai dans un lieu
écarté pour me dérober aux yeux des passans. Là, comme je déplorois
le désagrément de ma situation, mes réflexions me porterent
naturellement à tirer de ma poche un petit miroir pour m’y regarder.
Mais quel fut mon étonnement de me voir changé au point que je ne me
reconnoissois plus moi-même! Mes cheveux qui étoient presque roux,
étoient du plus beau blond; mon front s’étoit agrandi, mes yeux
devenus vifs et brillans, s’étoient avancés à fleur de tête, mon nés
trop élevé s’étoit rabaissé à une juste proportion; ma bouche trop
grande s’étoit rappetissée; mon menton trop plat, s’étoit arrondi,
toute ma phisionomie étoit charmante. Je compris tout d’un coup que
c’étoit à l’air du pays que j’étois redevable d’un si heureux
changement; mais j’eus la foiblesse... l’avouerai-je? Mes lecteurs
me le pardonneront-ils? ... n’importe; il faut l’avouer: il sied mal
à un ecrivain romancien de n’être pas sincere, et j’ai promis de
l’être. J’avoüe donc que je fus transporté de joye de me voir si
beau et si bien fait. Beauté, frivole avantage, méritez-vous
l’estime des hommes? Non sans doute; mais alors ces réfléxions ne me
vinrent point à l’esprit. Je ne pouvois me lasser de me regarder et
de m’admirer moi-même; j’étudiois dans mon miroir mille petites
minauderies agréables, je sautois d’aise, et me flattant de faire
incessamment quelque conquête importante, je me hatai de joindre les
compagnies d’hommes et de femmes que j’avois laissées. Je me joignis
successivement à plusieurs, avec toute la liberté que je sçavois que
les loix du pays permettoient de prendre, et je restai assez long-
tems dans ce lieu pour me mettre au fait de leurs moeurs, de leur
esprit, de leurs manieres, et de tout leur caractere. Tout ce détail
est si curieux, que les lecteurs seront sans doute bien aises de
l’apprendre.
On ne voit nulle part briller autant d’esprit que dans les
conversations romanciennes; mais c’est moins l’esprit qu’on y admire
que les sentimens, ou plûtôt la façon de les exprimer; car comme
l’amour est le sujet de tous leurs entretiens, et qu’ils aiment
beaucoup à parler, ils trouvent pour exprimer une chose que nous
dirions en quatre mots des tours si longs et si variés, qu’un jour
entier ne leur suffisant jamais, ils sont toûjours obligés d’en
remettre une partie au lendemain. Ils ont sur-tout le talent de
découper et d’anatomiser pour ainsi dire si bien toutes les pensées
de l’esprit, et tous les sentimens du coeur qu’on seroit tenté de
les comparer à des dentelles, ou à un réseau d’une finesse extrême.
Que les goûts des hommes sont différens! Ce que par un effet de
notre barbarie, nous traitons ici de verbiage et de galimatias,
voilà ce qui brille et ce qu’on estime le plus dans les
conversations romanciennes, entr’autres ces belles tirades de menuës
réfléxions sur tout ce qui se passe au dedans d’un coeur amoureux,
inquiet, incertain, soupçonneux, jaloux ou satisfait. Tout cela
exprimé longuement avec le pour et le contre, le oüi et le non, le
vuide et le plein, le clair et l’obscur, fait un discours qui
enchante. Ce sont mille petits riens, dont chacun ne dit que très-
peu de chose; mais tous ces petits riens, toutes ces petites choses
mises bout à bout font un effet merveilleux. Il est vrai qu’il faut
sçavoir la langue du pays, comme je dirai bien-tôt, sans quoi il
vous échappe beaucoup de beautés et de traits d’esprit; mais aussi
quand on la possede une fois, on goûte une satisfaction infinie;
c’est du moins mon avis, sauf au lecteur de penser autrement, s’il
le juge à propos; car il ne faut pas, dit-on, disputer des goûts.
Je passerai légerement sur la nourriture des romanciens: elle est
fort simple, comme j’ai dit ailleurs; et en effet quand on aime, et
encore plus quand on est aimé, qu’a-t-on besoin de boire et de
manger? Je ne dirai rien non plus de leur habillement. Il est pour
l’ordinaire assez négligé, par la raison que dans la romancie,
l’habillement recherché n’ajoûte jamais rien aux charmes d’une
personne: ce sont toûjours au contraire ses graces naturelles qui
relevent son ajustement. Mais quelques princesses ont dans ce pays-
là un privilege assez singulier, c’est de pouvoir s’habiller en
hommes, et de courir ainsi le monde pendant des années entieres avec
des cavaliers et des soldats, dans les cabarets et les lieux les
plus dangereux, sans choquer la bienséance. Ces sortes de
déguisemens étoient même autrefois estimés, et sur-tout, si la
demoiselle sous un habit de cavalier venoit à rencontrer un amant
sous un habit de demoiselle; cela faisoit un événement si singulier,
si nouveau et si ingénieusement imaginé, qu’on ne manquoit jamais
d’y applaudir; mais ce que les lecteurs seront sans doute bien aises
de connoître, c’est le caractere du peuple romancien. Il y a eu de
la méchanceté à celui qui le premier a représenté le dieu d’amour
comme un enfant; car il semble qu’il ait voulu insinuer par-là, que
l’amour n’est que puérilité, et que les amants ressemblent à des
enfans. Mais à qui le persuadera-t-on, lorsqu’il est si bien prouvé
par le témoignage des plus graves auteurs, que de toutes les
passions, l’amour est la plus belle et la plus héroïque, jusques-là
que depuis long-tems, tous les héros du théâtre, et même ceux de
l’opera, semblent ne connoître aucune autre passion que pour la
forme; mais on en jugera encore mieux par le caractere des habitans
de la romancie, qui sont les plus parfaits des amants. En voici les
principaux traits que je vais rapporter, pour en ébaucher seulement
le portrait.
Ils ont le talent de s’occuper fort sérieusement pendant tout un
jour, et un mois entier s’il le faut, de la plus petite bagatelle.
Ils pleurent volontiers pour la moindre chose; un regard
indifférent, un mot équivoque les fait fondre en larmes: c’est
qu’ils sont en effet extrêmement délicats et sensibles. La plûpart
sont en même-tems si inquiets, qu’ils ne sçavent pas eux-mêmes ce
qu’ils desirent, ni ce qui leur manque. Ils voudroient et ils ne
voudroient pas: on a beau leur assûrer vingt fois une chose;
doivent-ils croire ce qu’on leur dit, ou s’en défier? Doivent-ils
s’affliger ou se réjoüir? Sont-ils satisfaits ou non? Voilà ce
qu’ils ne sçavent jamais. Jaloux à l’excès, si quelqu’un par hazard
a dit un mot à leur princesse, ou si par malheur elle a jetté un
regard sur quelqu’un, toute leur tendresse se change en fureur.
Adieu toutes les assûrances et tous les sermens passés. Adieu les
lettres, les billets, les bracelets, les portraits, tout est oublié
de part et d’autre, déchiré, mis en pieces; on ne veut plus se voir,
on ne veut pas même en entendre parler... à moins pourtant qu’il ne
s’en présente quelque occasion; et par le plus grand bonheur du
monde, il ne manque jamais de s’en présenter quelqu’une. Comment
faire alors? Il faut s’éclaircir; et l’éclaircissement fait, il faut
bien se raccommoder: à tout raccommodement il y a toûjours de petits
frais; la princesse les prend sur son compte; et voilà la paix faite
jusqu’à nouvelle avanture. Mais ce qu’il y a de plus dangereux en
cette matiere, c’est lorsque l’un des deux s’obstine malicieusement
à cacher à l’autre le sujet de son mécontentement secret, comme la
trop crédule et trop taciturne Fanny fit il y a quelque-tems, à son
trop mélancolique et sombre amant; car cela donne toûjours lieu aux
plus tragiques avantures. Il est vrai que sans cela le triste héros
auroit eû de la peine à parvenir à son cinquiéme volume; mais n’est-
ce pas aussi acheter trop cher l’avantage de faire un volume de
plus? Je pourrois ajoûter encore ici quelques autres traits du
caractere des romanciens; qu’ils sont naturellement réveurs et
distraits; qu’ils aiment beaucoup à jurer, et que les sermens ne
leur coûtent rien. Qu’ils les oublient pourtant assez aisément
lorsqu’ils ont obtenu ce qu’ils désirent, et d’autres traits
semblables; mais comme j’ai beaucoup de plus belles choses à dire,
je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet: aussi bien faut-il que
je raconte la merveilleuse rencontre que je fis dans la forêt des
avantures.