Entrée du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Description et
histoire naturelle du pays.
La plûpart des voyageurs aiment à vanter la beauté des pays qu’ils
ont parcourus, et comme la simple vérité ne leur fourniroit pas
assez de merveilleux, ils sont obligés d’avoir recours à la fiction.
Pour moi loin de vouloir exaggérer, je voudrois aucontraire pouvoir
dissimuler une partie des merveilles que j’ai vuës, dans la crainte
où je suis qu’on ne se défie de la sincérité de ma relation. Mais
faisant réflexion qu’il n’est pas permis de supprimer la vérité pour
éviter le soupçon de mensonge, je prends généreusement le parti qui
convient à tout historien sincere, qui est de raconter les faits
dans la plus exacte vérité, sans aucun intérêt de parti, sans
exaggération, et sans déguisement. Je prévois que les esprits forts
s’obstineront dans leur incrédulité; mais leur incrédulité même leur
tiendra lieu de punition, tandis que les esprits raisonnables auront
la satisfaction d’apprendre mille choses curieuses qu’ils
ignoroient. Je reprends donc la suite de mon récit.
A peine fus-je arrivé à la sortie du chemin souterrain, que jettant
les yeux sur la vaste campagne qui s’offroit à mes regards, je fus
frappé d’un étonnement que je ne puis mieux comparer qu’à
l’admiration où seroit un aveugle né qui ouvriroit les yeux pour la
premiere fois: cette comparaison est d’autant plus juste, que tous
les objets me parurent nouveaux, et tels que je n’avois rien vû de
semblable. C’étoient à la vérité des bois, des rivieres, des
fontaines; je distinguois des prairies, des collines, des vergers;
mais toutes ces choses sont si différentes de tout ce que dans ce
pays-ci nous appellons du même nom, qu’on peut dire avec vérité que
nous n’en avons que le nom et l’ombre. La premiere réflexion qui me
vint à l’esprit, fut de songer qu’il y avoit sous la terre beaucoup
de pays que nous ne connoissions pas, ce qui me parut une
observation importante pour la géographie et la physique; mais il
est vrai qu’entraîné par la curiosité et l’admiration des objets qui
s’offroient à mes yeux, je ne m’arrêtai pas long tems à ces
réflexions philosophiques.
J’entrai dans la campagne sans trop sçavoir où je tournerois mes
pas, me sentant également attiré de tous côtés par des beautés
nouvelles, et pouvant à peine me donner le loisir d’en considérer
aucune en particulier. Je me déterminai enfin à suivre une charmante
riviere qui serpentoit dans la plaine. Cette riviere étoit bordée
d’un gazon le plus beau, le plus riant, le plus tendre qu’on puisse
imaginer, et ce gazon étoit embelli de mille fleurs de différente
espece. Elle arrosoit une prairie d’une beauté admirable, dont
l’herbe et les fleurs parfumoient l’air d’une odeur exquise, et si
en serpentant elle sembloit quelquefois retourner sur ses pas, c’est
sans doute parce qu’elle avoit un regret sensible de quitter un si
beau lieu. La prairie étoit ornée dans toute son étenduë de bosquets
délicieux, placés dans de justes distances pour plaire aux yeux, et
comme si la nature aimoit aussi quelquefois à imiter l’art, comme
l’art se plaît toûjours à imiter la nature, j’apperçus dans quelques
endroits des especes de desseins réguliers formés de gazon, de
fleurs et d’arbrisseaux qui faisoient des parterres charmans; mais
la riviere elle-même sembloit épuiser toute mon admiration. L’eau en
étoit plus claire et plus transparente que le crystal. Pour peu
qu’on voulût prêter l’oreille, on entendoit ses ondes gémir
tendrement, et ses eaux murmurer doucement; et ce doux murmure se
joignant au chant mélodieux des cygnes, qui sont là fort communs,
faisoit une musique extrêmement touchante. Au lieu de sable on
voyoit briller au fond de la riviere des nacres de perle, et mille
pierres précieuses; et on distinguoit sans peine dans le sein de
l’onde un nombre infini de poissons dorés, argentés, azurés,
pourpre, qui pour rendre le spectacle plus aimable, se plaisoient à
faire ensemble mille agréables jeux. C’est pourtant dommage, dis-je
tout bas, qu’on ne puisse point passer d’un bord à l’autre pour
joüir également des deux côtés de la riviere. Le croira-t-on? Sans
doute; car j’ai bien d’autres merveilles à raconter. à peine donc
eus-je prononcé tout bas ces paroles, que j’apperçus à mes pieds un
petit batteau fort propre. Je connoissois trop par mes lectures
l’usage de ces batteaux, pour hésiter d’y entrer. J’y descendis en
effet, et dans le moment je fus porté à l’autre bord de la riviere.
Que les incrédules osent après cela faire valoir de mauvaises
subtilités contre des faits si avérés. Voici dequoi achever de les
confondre, c’est que considérant un certain endroit de la riviere,
et trouvant qu’il eût été à propos d’y faire un pont, je fus tout
étonné d’en voir un tout fait dans le moment même; de sorte qu’on
n’a jamais rien vû de si commode.
Cependant je continuai ma route, et je puis dire, sans exagération,
qu’à chaque pas je rencontrai de nouveaux sujets d’admiration.
J’apperçus entr’autres un endroit dans la prairie qui me parut un
peu plus cultivé. J’eus la curiosité d’en approcher, et je trouvai
une fontaine. L’eau m’en parût si pure et si belle, que ne doutant
pas qu’elle ne fût excellente, j’en voulus goûter; mais que ne
sentis-je pas dans le moment au dedans de moi-même! Quelle ardeur,
quels transports, quels mouvemens inconnus, quels feux! Ces feux
avoient à la vérité quelque chose de doux, et il me semble que j’y
trouvois du plaisir; mais ils étoient en même-tems si vifs et si
inquiets, que ne me possédant plus moi-même, et tombant
alternativement de la plus vive agitation dans une profonde rêverie,
je marchois au travers de la prairie sans sçavoir précisément où
j’allois. Je rencontrai ainsi une seconde fontaine, et je ne sçais
quel mouvement me porta à boire aussi de son eau. Mais à peine en
eus-je avalé quelques gouttes, que je me trouvai tout changé. Il me
sembla que mon coeur étoit enveloppé d’une vapeur noire, et que mon
esprit se couvroit d’un nuage sombre. Je sentis des transports
furieux, et des mouvemens confus de haine et d’aversion pour tous
les objets qui se présentoient. Ce changement m’ouvrit les yeux. Je
me rappellai ce que j’avois lû des fontaines de l’amour et de la
haine, et je ne doutai plus que ce ne fussent celles dont je venois
de boire. Alors me souvenant que j’avois aussi lû que le lac
d’indifférence ne devoit pas être éloigné des deux fontaines, je me
hâtai de le chercher, et l’ayant rencontré (car dans ce pays-là on
rencontre toûjours tout ce qu’on cherche) j’en bus seulement
quelques gouttes dans le creux de ma main, et dans l’instant rendu à
moi-même, je sentis un calme doux et tranquille succéder au trouble
qui m’avoit agité.
Je ne dis rien des plantes singulieres que j’observai. On sçait
assez que le pays en est tout couvert. Ce n’est que dans la romancie
qu’on trouve la fameuse herbe moly, et le célébre lotos. Les plantes
mêmes que nous connoissons, et qui croissent aussi dans ce pays-là,
y ont une vertu si admirable qu’on ne peut pas dire que ce soient
les mêmes plantes; et je ne puis à cette occasion m’empêcher
d’admirer la simplicité de l’infortuné chevalier de la Manche, qui
crût pouvoir avec les herbes de son pays composer un baume semblable
à celui de Fierabras. Car il est vrai que nous avons des plantes de
même nom; mais il s’en faut beaucoup qu’elles ayent la même vertu;
c’est par cette raison que les philtres amoureux, les breuvages
enchantés, les charmes, et tous les sorts que nos magiciens
entreprennent de composer avec des herbes magiques ne réussissent
point, parce que nous n’avons que des plantes sans force et sans
vertu; et je m’imagine que c’est encore ce qui fait que nous ne
voyons plus de ces baguettes merveilleuses, de ces bagues
surprenantes, de ces talismans, de ces poudres, et mille autres
curiosités pareilles, qui operent tant d’effets prodigieux, parce
que nous n’avons pas dans ce pays-ci la véritable matiere dont elles
doivent être composées.
Mais ce que je ne dois pas oublier, c’est la bonté admirable du
climat. Je n’avois jamais compris dans la lecture des romans comment
les princes et les princesses, les héros et leurs héroïnes, leurs
domestiques mêmes et toute leur suite passoient toute leur vie, sans
jamais parler de boire ni de manger. Car enfin, disois-je, on a beau
être amoureux, passionné, avide de gloire, et héros depuis les pieds
jusqu’à la tête: encore faut-il quelquefois subvenir à un besoin
aussi pressant que celui de la faim. Mais il est vrai que j’ai bien
changé d’idée, depuis que j’ai respiré l’air de la romancie. C’est
premierement l’air le plus pur, le plus serein, le plus sain et le
plus invariable qu’on puisse respirer. Aussi n’a-t-on jamais oüi
dire qu’aucun héros ait été incommodé de la pluye, du vent, de la
neige, ou qu’il ait été enrhumé du serein de la nuit, lorsqu’au
clair de la lune il se plaint de ses amoureux tourmens. Mais cet air
a sur-tout une propriété singuliere, c’est de tenir lieu de
nourriture à tous ceux qui le respirent, en sorte qu’on peut dans ce
pays-là entreprendre le plus long voyage à travers les déserts les
plus inhabités, sans se mettre en peine de faire aucune provision
pour soi ni pour ses chevaux mêmes.
Voici encore une chose qui me frappa extrêmement. Nos rochers dans
tous ces pays-ci sont d’une dureté et d’une insensibilité si grande,
qu’on leur diroit pendant une année entiere les choses du monde les
plus touchantes, qu’ils ne les écouteroient seulement pas. Mais ils
sont bien différens dans la romancie. J’en rencontrai dans mon
chemin un amas assez considérable, et comme ma curiosité me portoit
à tout observer, je m’en approchai pour les considérer de plus près.
Je voulus même en tâter quelques-uns de la main; mais quel fut mon
étonnement de les trouver si tendres, qu’ils cédoient à l’effort de
ma main comme du gazon ou de la laine. J’avoue que ce phénomene me
parût si étrange, que j’en jettai un cri d’étonnement, et je ne
l’aurois jamais compris si on ne me l’avoit expliqué depuis. C’est
qu’il étoit venu la veille un amant des plus malheureux et des plus
éloquens du pays conter à ces rochers ses tourmens; et son récit
étoit si touchant, ses accens douloureux si pitoyables, que les
rochers n’avoient pû y résister malgré toute leur dureté naturelle.
Les uns s’étoient fendus de haut en bas, les autres s’étoient
laissés fondre comme de la cire, et les plus durs s’étoient
attendris et amollis au point que je viens de dire. Si les rochers
de la romancie sont si sensibles, il est aisé de juger quelle doit
être en ce pays-là la complaisance des echos pour ceux qui ont à
leur parler. Il n’y a rien de si aimable ni de si docile. Ils
répetent tout ce que l’ont veut. Si vous chantez, ils chantent; si
vous vous plaignez, ils se plaignent avec vous. Ils n’attendent pas
même pour répondre que vous ayez achevé de parler, et plûtôt que de
laisser un pauvre amoureux parler seul, ils s’entretiendront avec
lui une journée entiere. C’est une des grandes ressources qu’on ait
dans ce pays-là, quand on n’a personne à qui l’on puisse confier ses
peines secretes. Il n’y a qu’à aller trouver un echo, sur-tout si
c’est un echo femelle, et en voilà pour aussi long-tems qu’on veut.