L’exposition des œuvres du célèbre pastelliste anglais Heabs allait
s’ouvrir, et Dorient, en sa qualité de critique, étant admis à la
visiter avant la lettre, s’y rendait avec l’agréable perspective de
pouvoir regarder en paix, sans cohue banalement mondaine autour de lui;
avec le secret espoir aussi d’y rencontrer Mme Dustal et Michelle, à qui
il avait envoyé des cartes les engageant à en profiter, comme lui, avant
l’ouverture officielle de l’Exposition.
Mais, quand il entra dans la grande salle de la rue de Sèze, une
exclamation mécontente lui échappa. A quelques pas de lui, l’ayant tout
de suite reconnue, se tenait la Muse, accoutrée d’un long manteau de
velours, d’une bizarrerie prétentieuse, qui attirait sur elle les yeux
de tous ceux qui entraient...
--Monsieur Dorient! Quel inéluctable plaisir de vous rencontrer! Vous
arrivez? Alors, vous n’avez pu encore pleurer la décevante banalité des
œuvres de Heabs? Aucune qui soit la symbolique expression d’une pensée
dont l’énigme n’est pénétrable qu’aux initiés fervents...
--Je ne le regrette pas! Je n’aime pas les rébus! fit-il avec une sourde
impatience. D’ailleurs, pour moi, il n’existe pas d’œuvre qui n’ait sa
mystérieuse poésie et sa puissance évocatrice de rêve...
Sentimentale, elle dit:
--Parce que vous êtes une nature d’élite! C’est pourquoi, l’autre soir,
chez Mme Dustal, mon âme s’est dilatée dans la délectable jouissance de
faire entendre à votre oreille d’artiste des fragments de mon poème...
Il y avait là si peu d’intelligences, de natures dignes de les
comprendre! Les fameux amis russes de Michelle, dont elle est si fière,
ont, autant qu’elle, le sens fermé à la perception vraie du Beau...
Il avait tressailli au nom de Michelle, qui ravivait en lui l’incessante
tentation devant laquelle il se sentait faible. Mais, en même temps, une
révolte le saisit devant la malveillance de la Muse pour la jeune fille,
et d’un ton un peu bref, il jeta:
--Vous jugez toujours sévèrement mademoiselle votre cousine. Je m’étonne
qu’elle n’ait pu vous conquérir!
Les traits de la Muse perdirent leur sérénité olympienne.
--Parce que?
--Parce qu’elle est, à coup sûr, l’une des plus séduisantes créatures
qu’il soit possible de rencontrer! dit-il nettement.
Sylvanie ne pouvait mesurer la sincérité avec laquelle parlait Dorient;
mais entendre seulement louer Michelle par lui était plus que ne pouvait
supporter sa jalousie. Une colère la fit pâlir soudain:
--Ah? elle vous plaît ainsi? Les hommes ont parfois, en effet, des
faiblesses inexplicables. Que lui trouvez-vous donc de si remarquable?
Elle est aussi platement quelconque que la phalange de toutes les jeunes
vierges, ses contemporaines, dont le seul vrai mérite est un gentil
visage!
--Comme vous l’avez mal observée! Avec quels yeux prévenus qui vous
rendent... comme dirai-je?... non-seulement sévère, mais injuste à son
égard... Elle a, au contraire, une véritable personnalité, et elle
possède cette originalité d’être une femme par le développement de la
pensée, tout en demeurant une _vraie_ jeune fille... Qualité si rare
aujourd’hui, que nous autres hommes la prisons peut-être par-dessus
toute autre...
Dorient était parvenu à demeurer si maître de lui-même que la Muse
aurait pu croire qu’il exprimait ainsi un jugement tout désintéressé.
Mais sa jalousie la rendait intuitive. Obscurément, elle eut tout à coup
la certitude que _jamais_ Dorient ne serait attiré vers elle comme il
l’était si profondément vers Michelle. Elle devina que son rêve des
derniers mois, entretenu par les réflexions de sa mère, était et
demeurerait irréalisable... Et dans l’amertume exaspérée de sa
déception, une rage froide l’envahit contre Dorient et Michelle, qu’elle
en rendait tous deux responsables; en même temps qu’un désir aveugle
l’étreignait de se venger d’eux en les séparant, si elle le pouvait.
Elle n’épouserait pas Dorient, soit... Mais elle ne l’abandonnerait pas
non plus à Michelle...
Et, d’une voix où vibrait un grondement de tempête, elle lança,
abandonnant, dans son émoi, son habituel jargon:
--Décidément, je vois que vous admirez Michelle autant que le fait le
comte Serge lui-même, et, sans avoir les mêmes bénéfices, car vous
n’êtes pas en passe d’être, d’ici quelques jours, présenté comme lui
avec le titre de fiancé de Mlle Dustal!...
Par une suprême tension de volonté, Dorient put rester impassible.
Pourtant, une angoisse lui avait broyé le cœur en entendant ainsi
préciser la crainte qui le hantait depuis l’arrivée de Serge... D’une
voix, sans timbre, il dit:
--J’ignorais que le mariage de Mlle Michelle avec le comte Loubanoff fût
chose décidée...
--Il n’est pas encore officiel, mais, peu s’en faut, Michelle est
arrivée en France à demi fiancée, apportant précieusement avec elle le
portrait du comte Serge, avec qui elle a été en correspondance tout
l’été... Seulement, avant de se fixer en Russie, elle désirait tenter un
rapprochement avec la famille de son père. Et l’idée était bonne,
puisque la voici devenue aujourd’hui la fille adoptive de Mme Dustal;
par suite, son héritière!... Ce qui fait que les épouseurs ne lui
manqueront pas, les coureurs de belles dots étant légion! Mais, plus que
jamais, la comtesse Loubanoff la désire comme belle-fille, et n’entend
pas la laisser échapper!... Ces jours-ci encore, elle parlait à ma mère
du mariage de Michelle avec son fils...
Nettement, la Muse articulait toutes ces paroles, les lançant pareilles
à des balles destinées à frapper un adversaire détesté, mettant une
telle certitude dans son accent que Dorient n’essayait même pas de
douter d’un fait si vraisemblable. Près de Sylvanie, il avançait, en
apparence très calme, semblant occupé des tableaux que son regard ne
voyait même pas. Il demanda instinctivement:
--Mlle Michelle paraît satisfaite de ce mariage?
--Très satisfaite! Je l’ai vue, l’autre après-midi, à la Bodinière avec
Mme Dustal et les Loubanoff, elle était fort gaie, assise à côté du beau
Serge--avec qui elle causait d’une façon toute significative!... Je
comprends qu’une femme comme elle, habituée au commerce du monde et à
ses vulgaires vanités, soit tentée par un titre de comtesse, une fortune
princière, et, ce qui ne gâte rien, par la perspective d’avoir un mari
séduisant, qui est reçu à la cour, et l’y conduira... N’êtes-vous pas de
mon avis?
Elle le regardait bien en face, sûre d’instinct qu’elle l’avait atteint,
encore qu’il prétendît n’en laisser rien voir, surtout qu’elle avait
trouvé le meilleur moyen de l’éloigner de Michelle en lui montrant ainsi
brutalement à quels brillants partis la jeune fille pouvait prétendre.
Elle le connaissait bien trop fier pour ne pas sacrifier son bonheur
même à la crainte de mériter le qualificatif de «coureur de dot», lui,
simple universitaire, journaliste, dont la plume était la principale
fortune.
--N’êtes-vous pas de mon avis? insista-t-elle, parce qu’il n’avait pas
immédiatement répondu.
--Je suis de votre avis, si Mlle Michelle est telle que vous la dites.
Mais si elle est telle que je la vois, je ne suis pas aussi sûr qu’elle
comprenne le bonheur conjugal comme vous l’entendez pour elle!
La Muse mordit ses lèvres avec colère. Dorient demeurait insaisissable,
ne lui permettant pas d’acquérir la certitude qu’elle était vengée de
son dédain, intolérable pour une nature orgueilleuse comme la sienne.
Elle n’eut pas la jouissance de savoir quel supplice c’était pour lui
d’achever auprès d’elle le tour de la salle, de s’obliger à causer des
œuvres exposées avec une apparente liberté d’esprit, alors qu’il avait
la sensation écrasante de porter en lui le poids d’un rêve mort.
La salle s’était remplie. D’autres visiteurs accomplissaient aussi leur
pèlerinage artistique, critiques ou peintres eux-mêmes, amateurs
éclairés avec lesquels il devait parfois échanger quelques mots au
passage: et il allait, ne remarquant même pas l’effet produit par sa
compagne, qu’il accompagnait maintenant sans y songer, la pensée
détachée d’elle. Dans son cerveau, il lui semblait n’avoir plus qu’une
idée: «Michelle est perdue pour moi!...» Et parce que, impitoyablement,
il en jugeait ainsi, il comprenait tout à coup combien, dans l’intimité
de son âme, sans vouloir se l’avouer, il avait ardemment souhaité
qu’elle devînt sienne pour toutes les heures de sa vie... Maintenant, il
fallait à tout prix l’oublier, rejeter de sa pensée et de son cœur, de
son souvenir même, cette enfant qui, sans le chercher, l’avait pris tout
entier, malgré sa hautaine volonté de demeurer indépendant... Il fallait
recommencer l’existence qui était la sienne depuis des années, et dont
il éprouvait maintenant l’infinie lassitude...
Saisissant le premier prétexte, il quitta la Muse, dominé par une
crainte irraisonnée de voir entrer Michelle, accompagnée peut-être de
Serge, son fiancé presque officiellement déclaré... Car, enfin, il
n’était pas possible que la Muse eût inventé les confidences de la
comtesse Loubanoff à Mme Gosseline!...
Il avait à peine quitté la salle, et s’était perdu dans la cohue des
passants, que Mme Dustal arrivait, en effet, avec sa jeune nièce et
Serge. Sylvanie les vit ainsi entrer, et un éclair de triomphe passa
dans son regard avec un regret méchant que Dorient fût parti et ne pût
constater sa défaite. Mais jamais elle n’eût voulu qu’on pût soupçonner
sa personnelle déception à l’égard du critique et, bien vite, les saluts
échangés, elle s’empressa de déclarer:
--Je viens de visiter cette plate exposition en compagnie de M. Dorient,
qui a mis la plus délectable grâce à m’en faire pénétrer les rares
beautés!
--Comment, Dorient est déjà venu? dit Mme Dustal, surprise. Et il est
parti sans nous attendre?
--Devait-il vous attendre? questionna la Muse qui pressentait, ravie,
que ce départ du jeune homme ressemblait à une fuite causée sans doute
par ses paroles.
--Mais il me semblait que quelque chose de ce genre avait été dit, fit
Mme Dustal. Vous vous souvenez? Michelle.
--Je ne me rappelle rien de semblable, tante, répondit la jeune fille,
qui, reconnaissant Sylvanie, soupçonnait quelque machination de sa
jalousie. Probablement, M. Dorient aura eu affaire, ou il n’avait pas
compris que vous pensiez le rencontrer ici!
Elle avait parlé d’un ton si naturel et se remit, avec tant d’aisance, à
causer amicalement avec Serge, que la Muse ne se douta pas du regret
aigu éveillé en elle par l’absence de Dorient. Depuis quelque temps
déjà, elle le remarquait différent de ce qu’il avait été pour elle à
Jersey, et même à Paris, aux premiers jours où ils s’étaient retrouvés.
Il se montrait nerveux, impatient, sombre, aussi soigneux d’éviter les
causeries avec elle qu’il en était avide jadis, se faisant presque rare
chez Mme Dustal. Et, malgré elle, obscurément, elle se prenait à
chercher le pourquoi de ce changement qui excitait en elle une anxiété
presque douloureuse, une sorte de regret passionné, avivé par les
réflexions malveillantes de la Muse au sujet de la vie menée à Paris par
Dorient. Un désir étrange s’emparait d’elle de demander au jeune homme
le motif de sa nouvelle façon d’être, désir que sa volonté maîtrisait,
mais qu’elle ne pouvait vaincre, car il naissait de sa loyauté fière, du
sentiment délicat de ne pouvoir supporter la possibilité d’avoir,
involontairement, blessé ou froissé même un ami.
Les jours qui suivirent l’ouverture de l’Exposition de Heabs aiguisèrent
encore cette impression. Mais, tout juste, elle entrevit Dorient, une
après-midi, dans une maison amie où elle arriva comme il partait; il
avait la même expression de lassitude sombre; peut-être, après tout,
causée par les travaux nombreux qui lui avaient fait refuser plusieurs
invitations de Mme Dustal.
Celle-ci, sans en rien dire à la jeune fille, remarquait aussi cette
disparition de Dorient, et, avec sa sagacité de femme d’esprit et de
femme du monde expérimentée, elle s’appliquait à en démêler la raison,
afin d’agir en conséquence. Une conversation avec Mme Brice la confirma
dans l’idée que Dorient fuyait Michelle, justement parce qu’il sentait
combien, profondément, elle était entrée dans sa vie... Et, pourtant,
tous deux semblaient absolument créés l’un pour l’autre!...
Par délicatesse à l’égard de la jeune fille, elle ne voulait pas
interroger Raymond ni lui parler de la possibilité d’un mariage avec sa
nièce. Mais comme elle était femme d’action, que le bonheur de Michelle
était peut-être en jeu, elle eut une idée hardie; et un matin, causant
avec la jeune fille, elle lui dit tout à coup:
--Ne trouvez-vous pas, chérie, que Raymond Dorient n’est plus le même à
mon égard en ce moment? Il semble éviter maintenant de venir ici, lui
qui y était sans cesse il y a quelques mois à peine! Je ne veux pas le
questionner moi-même, parce que ce serait mettre de l’importance à un
état de choses qui, sans doute, n’en a aucune; mais si, en causant avec
lui, vous pouviez user de votre finesse féminine pour le sonder,
j’aimerais cela... Est-ce que cela vous contrarierait?
La contrarier! Certes, cette proposition répondait trop à son obscur
désir pour qu’elle ne l’accueillît pas avec une spontanéité qui fit
songer Mme Dustal. Mais, affectueuse, elle dit seulement à la jeune
fille:
--Dorient viendra dîner après demain; faites pour le mieux, chérie, je
m’en rapporte absolument à vous, car je suis sûre de votre tact. Dans le
courant de la soirée, voyez s’il vous est possible de débrouiller ce qui
se passe dans son cerveau...
Une telle conversation avec Dorient, Michelle, tout bas, la souhaitait
avec une ardeur passionnée.
Et pourtant, il lui parut que jamais, elle n’aurait le courage de
l’engager quand, le surlendemain, elle le retrouva tel qu’il se montrait
désormais avec elle, sans abandon, sans désir de vraie causerie, enfermé
dans la réserve d’une stricte courtoisie. Cependant, pendant le dîner,
dès qu’il cessait de causer brillamment avec une animation qu’elle
devinait factice, elle sentait venir vers elle son regard avec une
expression indéfinissable qui lui faisait battre le cœur d’une sorte de
joie poignante. Pourquoi?... Qu’avait-il?... Oh! le lui demander! Quelle
force lui scellait donc ainsi les lèvres, arrêtant la question qui y
palpitait follement!...
Ce fut lui qui la ramena de table avec quelques paroles banales. Mais
comme, après s’être incliné devant elle, il relevait la tête, leurs yeux
se rencontrèrent. Dans les siens, à lui, il y avait ce regard qu’elle
aimait, et qui, soudain, brisa le sceau dont sa bouche était close!...
Et les mots lui échappèrent:
--Est-ce que vous avez quelque chose à me reprocher, quelque chose
contre moi?...
--Contre vous?...
Il avait pâli. Et, machinalement, il la suivit dans le petit salon
solitaire. Les hommes passaient au fumoir; Mme Dustal, qui avait vu le
mouvement de Michelle, groupa discrètement autour d’elle ses quelques
invitées féminines choisies pour la circonstance.
--Quelque chose contre vous? Que pourrais-je avoir? Mon Dieu! Pourquoi
me demandez-vous cela?
Elle hésita une seconde, ayant peur de l’émotion qui la bouleversait
toute.
--Parce qu’il ne me semble plus retrouver en vous l’ami que j’avais
appris à connaître cet été... Et je vous estime trop, vous vous êtes
montré trop dévoué pour que je ne vous demande pas de me le dire si je
vous ai involontairement froissé, ou même blessé, je ne sais comment...
Une sensation de joie aiguë et douloureuse fit tressaillir Dorient. Oh!
cette tentation de crier l’aveu qui lui brûlait les lèvres, la tentation
d’apprendre si la Muse avait dit vrai, si elle, la tant aimée, était la
fiancée de Serge! Sérieuse, elle se tenait devant lui, l’interrogeant de
ses larges prunelles passionnément vivantes. Il parvint encore à ne pas
se trahir, cependant:
--Non, je n’ai rien à vous reprocher, rien... Vous avez toujours, au
contraire, été adorablement bonne, trop bonne pour moi...
Un peu amère, elle dit:
--C’est pourquoi vous vous faites rare, maintenant!
--J’ai beaucoup travaillé tous ces temps-ci...
--Alors, le travail vous fait négliger vos amis?
--Lui aussi est un ami, un ami exigeant, auquel il faut s’abandonner
docilement, car son action est bienfaisante... Il apporte l’oubli...
Elle laissa tomber ses paroles. Les mains jointes sur l’angle de la
cheminée, elle regardait dans les flammes qui baignaient d’une lueur
vive son jeune visage devenu grave. Puis, au bout d’une minute, la voix
lente, elle songea, ayant à peine une imperceptible interrogation dans
l’accent:
--Vous avez donc tant à oublier...
--Oui, beaucoup!
Il ne continua pas, effrayé des mots qui lui venaient aux lèvres,
effrayé de l’intimité troublante de cette pièce doucement éclairée, où
se mouraient des roses de Nice aux senteurs pénétrantes.
Ce fut elle qui reprit:
--Vous m’avez déclaré, ici même, il y a quelques semaines à peine, que
vous étiez un ami très exigeant. C’est pourquoi je m’imagine que dans le
secret de votre pensée, vous ne m’avez pas encore tout à fait pardonné
d’avoir été absorbée ce mois-ci par la comtesse Loubanoff et son fils.
Ne leur en veuillez plus, ni à moi... Ils partent dans trois jours!...
--Ils partent?
--Oui, le congé de Serge expire, et sa mère préfère ne pas faire
solitairement le voyage de Paris à Pétersbourg.
--Et vous... excusez-moi si je suis indiscret!... vous restez encore
quelque temps à Paris?
--Quelque temps?... Mais, sans doute, j’y resterai toujours désormais, à
moins que ma tante Dustal ne se lasse de sa nouvelle compagne... Ce que
je ne veux même pas supposer; ce serait trop ingrat de ma part!
Il l’enveloppa toute, d’un regard, où frémissait l’attente éperdue de
tout son être; et dans un élan que brisait sa volonté, il interrogea
encore:
--Vous resterez avec elle jusqu’à votre mariage?... jusqu’au moment où
vous retournerez vivre à Pétersbourg, emmenée par votre mari?...
Elle ne répondit pas, le contemplant avec de grandes prunelles pensives,
comme si elle eût voulu s’expliquer ses paroles. Puis, lentement, elle
dit:
--Mais qu’imaginez-vous donc?... Pourquoi supposez-vous que j’irai
habiter Pétersbourg?... Vous croyez donc que Serge...
--Que le comte Serge est votre fiancé... C’est là ce que m’a donné à
entendre Mlle Gosseline, il y a quelques jours... Ce que j’aurais mieux
aimé apprendre par vous, afin de garder cette illusion que vous me
considérez comme un ami...
Un éclair avait flambé dans les yeux de Michelle.
--Comment Sylvanie a-t-elle osé parler ainsi, annoncer une chose qui
n’est pas et qui ne sera pas...
--Vous n’épousez pas le comte Loubanoff?
C’était une sorte de cri étouffé qui lui échappait.
Elle secoua la tête:
--Non, je n’épouserai pas Serge. Nous sommes, nous resterons seulement
les bons amis, très dévoués l’un à l’autre, que nous sommes depuis des
années...
--Il le sait?
--Oui... Nous avons causé bien fraternellement, et nous avons compris
que nous ne nous rendrions pas heureux l’un par l’autre, que la sagesse
était de garder intacte notre chère et profonde amitié d’enfance...
Dorient écoutait sans un mot maintenant. En lui, il n’avait plus que
l’éminente sensation de délivrance. Il ne songeait même plus que si ce
n’était Serge Loubanoff, ce serait un autre qu’elle épouserait... Il
savait seulement qu’elle était libre encore! Comme dans un rêve exquis,
il l’entendit demander, sérieuse:
--Pourquoi semblez-vous si heureux que je n’épouse pas Serge?
--Peut-être parce qu’il ne me paraissait pas fait pour vous apporter le
bonheur que je vous souhaite avec ce que je peux avoir de meilleur en
moi... Mais surtout, parce que j’étais comme un pauvre qui voit lui
échapper de façon irréparable, le trésor qu’il désire follement, et en
vain!...
Elle fit «Ah!», très bas, avec un tressaillement. Son cœur s’était
repris à battre à grands coups pressés dans sa poitrine dilatée par une
divine allégresse... Puis, avec douceur, elle interrogea, toujours
grave:
--Je ne comprends pas bien vos paroles... Expliquez-les-moi,
voulez-vous?
Sa voix était presque suppliante.
--Qu’aurais-je à vous expliquer? Si vous étiez une autre femme, je
pourrais croire qu’il y a coquetterie de votre part à parler de la
sorte!... Ne me tentez pas!... Je veux être sage, mais les forces
humaines ont une limite, les miennes surtout qui sont si fragiles!... Ne
comprenez-vous donc pas, que, depuis des semaines, je m’acharne à
étouffer en moi le désir de vous faire mienne pour tous les jours qui me
seront donnés à vivre... Je ne voulais pas vous troubler de mon inutile
rêve... Et puis, tout à coup, quand j’ai eu de vos lèvres mêmes
l’assurance inattendue que vous n’épousiez pas le comte Loubanoff, j’ai
éprouvé une de ces joies insensées, qui font oublier les plus fermes
résolutions... Et je vous ai, comme un enfant, laissé voir ma folie...
--Et vous le regretteriez encore, si cette folie était mon bonheur à
moi?...
Elle était devenue blanche, et le regardait avec des yeux où luisait la
mystérieuse clarté qui lui avait été si désespérément chère. Il murmura:
--Michelle, je vous en supplie encore une fois, ne me tentez pas!
Comment voulez-vous, qu’après vous avoir entendue, j’aie la force de
renoncer à vous!
--Renoncer à moi!... pourquoi?... Parce que vous ne m’aimez pas comme je
veux être aimée?...
Il y avait dans son accent, la même gravité passionnée; et toute son
âme, ardemment fière et tendre était dans ses yeux qui interrogeaient.
Lui comme elle avaient oublié tout ce qui n’était pas eux, éblouis par
le rayonnement de l’heure exquise.
--Parce que je n’ai pas le droit de vous demander votre jeunesse, moi
qui suis un esprit déjà vieux, une pauvre âme lasse et tourmentée...
Parce que je crains trop de ne pas vous donner le bonheur dont je suis
avide pour vous...
Elle fit un geste léger pour l’arrêter... Mais il continua:
--Laissez-moi tout vous dire, vous me connaissez mal... Vous vous
souvenez, il y a quelques jours encore, vous m’avez fait le reproche de
ne pas abandonner assez de mon «moi» intime à mes amis?... Vous ne
pouvez savoir ce que vous auriez à me pardonner de scepticisme,
d’incessantes curiosités d’esprit et d’âme, d’instabilité d’humeur,
selon les impressions qui ébranlent mes nerfs trop vibrants de cérébral
compliqué... Vous ne pouvez savoir non plus ce que vous auriez à me
pardonner de jalousies dont je ne serais pas maître... Car je serais
jaloux de toutes vos pensées, comme j’aurais soif de vous voir l’être
des miennes, jaloux de sentir votre âme à moi toute, jaloux que nous
soyons en communion absolue de vie, que nous soyons _uns_ vraiment... Et
pour tant demander, je ne pourrais, moi, que vous aimer comme jamais je
n’ai aimé encore, que vous offrir la certitude d’être pour moi l’unique,
celle à qui l’on se donne entièrement avec la conviction divine de ne
jamais se reprendre...
Elle écoutait sans un mouvement, les mains jointes, le suprême aveu
d’amour qui montait passionnément vers elle... Quand le jeune homme se
tut, elle dit d’un accent de prière, la voix assourdie:
--Pourquoi ne voulez-vous pas me donner tout ce bonheur, à moi qui suis
seule?...
--Parce que...
Il hésitait... La raison brutale de leur séparation lui paraissait à
cette heure si misérablement mesquine et insensée!... Elle répéta avec
une impérieuse volonté de savoir:
--Parce que?...
Alors, désespérément, il jeta, incapable de mentir à ces grands yeux qui
appelaient la vérité:
--Parce que... vous êtes trop riche pour moi!... Parce qu’un homme qui a
le respect de lui-même, le souci de sa dignité, n’épouse pas une femme à
qui il ne peut offrir une fortune égale à la sienne au moins...
--Oh! fit-elle révoltée... Est-ce qu’entre vous et moi, il peut être
question de rien de pareil!... C’est un prétexte que vous me donnez? La
vérité!... Dites-moi pourquoi vous me repoussez?
--Vous repousser! Vous, Michelle! Mais vous n’avez donc pas senti que,
depuis l’arrivée de votre ami, j’étais torturé de jalousie? que ç’a été
pour moi un supplice de penser que vous alliez être sa fiancée, puis sa
femme!... Vous ne sentez pas donc que je ne puis me résigner, à l’idée
de vous perdre... Un prétexte! quand c’est, au contraire, l’implacable,
la maudite réalité qui me défend de vous emporter comme mon bien
adoré...
Sur son visage pâli, un rayonnant sourire passa et elle eut un mouvement
d’épaules qui semblait rejeter en arrière, au loin, cette fortune,
dérisoire obstacle dressé entre eux.
--Mon ami, je viendrai à vous pauvre autant que vous le voudrez... C’est
vous qui déciderez!... Je serai à vous, aussi dénuée, si vous le
souhaitez, que l’était ma mère quand mon père l’a faite sa femme... Je
veux seulement, moi, la douceur de porter votre nom dont je suis fière,
oh! si fière!... Je veux seulement ma part de tout ce qui vous touche,
joie ou peine... Je veux cette union de nos deux vies que vous m’avez
offerte, votre avenir comme je vous donne le mien dont je n’ai plus
peur... Je veux être heureuse par vous en qui j’ai foi...
Elle s’arrêta, puis, tout bas, lui ouvrant la profondeur ardente de son
regard qu’il aimait tant, elle finit:
--Parce que je ne pourrai plus maintenant l’être que par vous, mon
ami... Vous m’avez pris tout mon cœur... Vous voulez bien le garder,
n’est-ce pas?...
Dorient avait bien lutté, mais il était vaincu et ses scrupules,
dispersés comme des ombres vaines et menteuses, n’avaient laissé en lui
que la crainte instinctive de voir dissipée d’un mot l’ivresse divine...
Lentement, il murmura, suppliant:
--Alors c’est bien vrai?... Malgré ce qui nous sépare, malgré tout, vous
voulez bien être mienne, être pour moi l’adorée...
Elle eut ce sourire qui palpite sur _leurs_ lèvres quand elles donnent
leur âme. Et sa main tomba dans celle de Raymond, tandis que sa bouche
répétait:
--Malgré tout... Et pour toujours!