Je ne sais si monseigneur D. Jean Bénévides sera devenu si fier, à
cause du nouveau royaume qui augmente la grandeur de son roi, qu'il ne
veuille plus reconnaître les lettres, ni la peinture du Titien, qu'il
honorait de son amitié depuis si longtemps. Je crois au contraire qu'il
verra celle-ci avec plaisir, ainsi que celles que je lui écrirai, et
qu'il s'en réjouira, parce qu'un seigneur naturellement noble et
très-humain par croyance, comme l'est Votre Seigneurie, n'en est que
plus digne et aime ses serviteurs avec d'autant plus de raison que son
autorité et sa faveur s'accroissent avec le pouvoir d'être utile aux
autres. J'espère donc que ma personne et mes affaires l'éprouveront
plus que jamais. Enfin, je mets ma plus grande espérance dans le grand
roi d'Angleterre par le moyen de mon bon seigneur et aimable
_Bénévides_, parce que je sais qu'il me veut du bien et peut m'être
utile.
Je fais partir, dans le moment, la poésie de _Vénus et Adonis_, dans
laquelle Votre Seigneurie verra quelle expression et quel amour je sais
mettre dans les ouvrages que je fais pour Sa Majesté. Sous peu de temps
j'enverrai encore deux autres tableaux, qui ne plairont pas moins que
celui-ci; ils seraient déjà terminés, si je n'en avais été
empêché par la peinture de _la Trinité_ que j'ai faite pour Sa
Majesté l'Empereur. J'aurai bientôt terminé aussi, comme c'est mon
devoir, un sujet de dévotion pour Sa Majesté la reine, à laquelle je
l'enverrai bientôt. N'ayant plus rien à vous marquer, je me recommande
à vos bonnes grâces, en vous baisant les mains, d'où je suis.
Mais Titien aime mieux s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints: