Après son départ, M. Douglas m'écrivit souvent, et me disait chaque
fois qu'il ne pouvait s'habituer au bonheur d'être catholique. À son
retour d'Orient, il entra à la grande Chartreuse, d'où il m'écrivit
une dernière fois.
Voici sa lettre:
Madame,
Vous n'avez pas oublié nos conversations de l'automne dernier, ce que
je vous confiai sur ma résolution d'entrer dans un cloître. Cette
résolution, je l'ai renouvelée partout: à Lourdes, à Lorette, à Rome,
à Bethléem, sur le Calvaire, et je viens enfin de l'exécuter. Depuis
une semaine je suis à la grande Chartreuse, où, avec la grâce de
Dieu, je veux finir ma vie. Mon bonheur est grand. On respire ici une
atmosphère de paix qui pénètre l'âme et semble rapprocher du ciel. Je
n'avais pas l'idée de ce calme, de ce silence plus éloquent que celui
des tombeaux. Vous ne sauriez vous figurer ce qu'on éprouve en
entrant dans ce monastère, où, depuis bientôt huit siècles, tant
d'hommes qui pouvaient être grands selon le monde, sont venus
s'ensevelir pour y vivre pauvres et obscurs sous le seul regard de
Dieu.
Vous savez que la Chartreuse est bâtie dans une solitude profonde, au
milieu de rochers presque inaccessibles. Cette nature grandiose élève
l'âme et m'a rappelé la sauvage beauté de certains paysages de votre
Canada. Je ne vous dirai rien de l'histoire de ce célèbre monastère
(où votre pensée, j'espère, viendra souvent me visiter), car, sans
doute, vous le connaissez depuis longtemps. Je vous avoue que j'étais
bien ému en arrivant ici. Je songeais à ceux qui m'y ont précédé, à
ces preux d'autrefois, à tant de nobles et brillants seigneurs qui
ont fui les pompes et les séductions du monde, pour venir à la
Chartreuse opérer leur salut. Cette sauvage solitude a vu bien des
sacrifices héroïques, sanglants, et quelles terribles luttes entre la
nature et la grâce ont dû s'y passer! Pour moi, j'y venais sans
combat, car, depuis la mort de ma fiancée, le monde ne m'est plus
rien.
Le recueillement des religieux m'a profondément touché. Oui, Louis
Veuillot avait raison quand il disait: Il faut laisser les
monastères, non pour les grands coupables et les grandes douleurs,
comme on le dit communément, _mais pour les grandes vertus et les
grandes joies_.
Je comptais commencer mon noviciat le jour de mon entrée, mais les
bons Pères m'ont donné une semaine de repos pour me remettre de mes
fatigues de voyage, et le religieux chargé d'exercer l'hospitalité me
traite avec toutes sortes de soins et d'attentions. Il me gâte. Je ne
fais pas ici d'allusion, madame, je ne vous fais pas des reproches
indirects de m'avoir autrefois, chez vous, gâté avec autant de bonne
grâce que cet aimable religieux.
En attendant, j'occupe une des chambres destinées aux étrangers.
Cette chambre, toute monastique, n'a pour ornement qu'un tableau
représentant saint Bruno en prière; au-dessous sont gravées les
armoiries des Chartreux--un globe surmonté d'une croix et cette belle
devise: _Stat crux dum volvitur orbis;_ la croix demeure pendant
que le monde tourne. J'aime cette profonde parole.
Maintenant, je vais vous parler d'une chose qui m'a été bien
pénible.
Hier, le Père Supérieur vint me voir à ma chambre. J'ouvris mes
malles pour lui montrer plusieurs de mes souvenirs de voyage que je
croyais propres à l'intéresser. Le révérend Père trouva probablement
qu'il y avait là bien des inutilités, car il me dit qu'avant de
commencer mon noviciat, j'aurais à remettre tout ce que j'avais
apporté avec moi. Cet ordre me bouleversa. Depuis la mort de Thérèse,
j'avais toujours porté sur moi son crucifix, et son portrait qu'elle
m'avait donné le jour de nos fiançailles, avec une boucle de ses
cheveux. Me séparer de ces souvenirs si chers me paraissait un
sacrifice au-dessus de mes forces. Eh quoi! me disais-je, je me
séparerais de tout ce qui me reste d'elle! de son portrait, de ses
cheveux, du crucifix qu'elle a porté si longtemps, qu'elle tenait
entre ses mains à son heure dernière! devant lequel elle a offert
pour mon salut son bonheur et sa vie! Je passai la nuit dans une
agitation cruelle. Enfin ce matin, profondément malheureux, j'allai à
la chambre du Père Supérieur. Mon trouble n'échappa point à son
regard pénétrant; car, après m'avoir offert un siège, il me demanda
ce qui m'affligeait et m'engagea à lui parler "comme un enfant parle
à son père." J'étais grandement embarrassé, mais je le regardai et ma
timidité faisant place à la confiance et au plus profond respect, je
m'agenouillai devant lui et lui dis tout. Je lui dis comme ses
paroles de la veille m'avaient fait souffrir, pourquoi ma fiancée
avait offert sa vie à Dieu; je lui racontai sa mort, ma conversion,
et demandai la permission de garder ce qui me restait d'elle: son
crucifix, son portrait et ses cheveux.
Le bon Père s'attendrit visiblement en m'écoutant, et me dit après
quelques instants de silence:
--Mon fils, gardez toujours au fond de votre coeur le souvenir de cet
ange que Dieu avait mis sur votre route pour vous conduire à lui. Ce
qu'elle a fait pour vous est l'héroïsme de la charité. Quant à ces
objets qui vous sont si justement chers, vous avez là l'occasion d'un
sacrifice.
Et comme je ne répondais rien, le vénérable religieux mit ses mains
sur ma tête et me dit avec un accent qui pénétra jusqu'au plus intime
de mon âme:
--Mon enfant, pourquoi êtes-vous venu ici? Pourquoi voulez-vous être
religieux?
J'étais bien troublé, mais je lui dis:
--Mon Père, commandez-moi ce que vous voudrez, je vous obéirai en
toutes choses; seulement, je vous en prie, laissez-moi ce qui me
reste d'elle. Ces souvenirs sont pour moi sacrés, je les avais sur
mon coeur au jour de mon baptême et de ma première communion.
Permettez que je les garde encore, au moins pour quelque temps.
--Non, me répondit-il avec douceur, mais aussi avec une autorité qui
ne souffrait pas d'instances, non, mon enfant. Le sacrifice est la
base de la vie religieuse. Si vous voulez commencer votre noviciat,
il faut me remettre ces objets, auxquels vous tenez tant.
Il se fit dans mon âme un combat bien douloureux. Je vous l'avoue à
ma confusion, pendant quelques instants j'hésitai--oui, j'hésitai. Ô
mon Dieu, ayez pitié de moi! Ô ma Thérèse, prie pour moi, dis-je au
fond de mon coeur; et, ôtant de ma poitrine le crucifix et le
médaillon, je les remis au Père, qui me considérait en silence. En me
séparant de tout ce qui me restait d'elle, je ressentis quelque chose
de cette douleur terrible qui me brisait le coeur quand je la mis
dans son cercueil. Je pleurais. Mais loin de s'indigner de ma
faiblesse, le saint religieux m'attira dans ses bras, et me dit de
douces et tendres paroles.
--Ne pleurez pas, me répétait-il, ne pleurez pas, mon enfant. Tout
sacrifier à Dieu, c'est la plus grande des grâces, le plus grand des
bonheurs. Plus tard, vous le saurez et vous regretterez ces larmes.
Croyez-moi, ajouta-t-il avec une expression charmante, votre ange
gardien, et cet autre ange que Dieu vous avait donné, se réjouissent
pour vous dans ce moment.
Il me parla des grandes grâces que Dieu m'a faites, de mon baptême,
de ma première communion.
Ah! Madame, si vous l'aviez entendu quand il me suppliait d'être
fidèle, d'être reconnaissant, d'être généreux! Il y a dans sa parole
quelque chose qui pénètre et enflamme le coeur. J'avais bien honte de
moi, je vous assure, en pensant que je venais d'hésiter misérablement
devant un sacrifice; mais le bon Père ne me fit pas de reproches. Au
contraire, il consentit à me laisser commencer mon noviciat; et, me
serrant dans ses bras, comme pour faire passer dans mon coeur le feu
sacré qui brûle le sien, il me souhaita le bonheur d'aimer Dieu
jusqu'au renoncement continuel, absolu, jusqu'à l'immolation parfaite
et constante de moi-même. Ce souhait me fit éprouver une émotion
profonde. Il me sembla que je n'avais jamais entendu rien d'aussi
doux, ni d'aussi terrible. Je remerciai le saint vieillard, et lui
avouai que je n'étais qu'un faux brave, que les mots de renoncement
et d'immolation me faisaient frémir. Il m'écouta avec une aimable
indulgence, et sourit en m'entendant parler de mes craintes, comme
nous faisons quand les enfants nous parlent de leurs frayeurs
imaginaires. Ce sourire, je vous l'assure, en disait plus que
n'importe quelle parole, sur cette folie qui nous fait craindre de
souffrir pour Dieu. Puis, comme j'allais le saluer pour me retirer,
le révérend Père me dit agréablement:
--Mais, je devrais vous gronder pour avoir tardé à tout me dire.
Je lui baisai les mains, et l'assurai que je serais le plus confiant
de ses religieux, comme j'étais peut-être déjà celui qui l'aimait le
plus. Cela le fit sourire, et il me répondit aimablement:
--Mon enfant, le vieux moine vous aime aussi.
Le P. Supérieur doit vous renvoyer dans ma lettre le portrait et les
cheveux de Thérèse. En les recevant, vous auriez cru peut-être que
son souvenir m'était moins cher, moins sacré, et cette pensée, je le
sais, vous serait bien pénible. Voilà pourquoi je vous ai tout dit
sur cette première et bien sensible épreuve de ma vie religieuse. Et
puis, j'aimais à vous faire connaître mon Supérieur, à vous répéter
ce qu'il m'a dit d'elle. Je suis sûr que vous partagerez la
consolation que j'éprouvais en l'entendant. N'est-il pas bien bon? Il
me semble que je redeviens enfant quand je lui parle.
Ce soir, je vais prendre possession de ma cellule et commencer mon
noviciat. Le monde attribue cette résolution à l'excès de mes
regrets. Il se trompe. Thérèse était un ange et je l'aimais avec
toute la force et la tendresse de mon coeur, mais si je pouvais la
rappeler à la vie, je ne le ferais pas. Non, Dieu m'en est témoin,
Madame, je la laisserais parée de sa pureté virginale au Seigneur
Jésus, à Celui qui l'a le plus aimée.
Quand, l'été dernier, je me préparais à mon mariage, qui m'eût dit
que quelques mois plus tard je serais à la grande Chartreuse,
n'aspirant plus qu'à ce dépouillement de l'âme qui ne laisse rien à
sacrifier?
"Ô Mon Dieu, vous avez brisé mes liens et je vous rendrai un
sacrifice de louanges."
Je songe souvent à la joie que Thérèse doit avoir de ma vocation
religieuse. La chère enfant ne désirait pour moi que la foi. Mais,
comme dit saint Paul, Dieu peut faire infiniment plus que nous ne
désirons. Je ne lis jamais ces paroles sans m'attendrir, sans penser
à la reconnaissance que Thérèse et moi nous devons à Dieu. Ah, qu'il
est bon, Madame. Après m'avoir donné la foi, il m'appelle au bonheur
et à la gloire de lui appartenir.
Sans doute, la vie religieuse est austère, mais _la charité de
Jésus-Christ nous presse_, et l'enchantement de vivre sous le même
toit que cet aimable Sauveur fait passer légèrement sur bien des
choses. D'ailleurs, je vous le demande, quel bonheur humain peut se
comparer à celui du religieux, quand il se prosterne sur le pavé du
sanctuaire, après les voeux solennels qui l'unissent à Dieu pour
toujours? Dans le monde, la seule pensée de la mort assombrit toutes
les joies, trouble toutes les tendresses. Ici, non seulement cette
pensée est sans amertume, mais la mort elle-même a un air de fête. Et
comment s'en étonner? Le religieux n'attend rien de _la figure de
ce monde qui passe_, il a _jeté son coeur dans l'éternité_, et
vit de la foi et de l'espérance. Aussi, sur le bord du tombeau, la
foi, qui va disparaître devant la claire vue; l'espérance, qui va se
perdre dans la possession, brillent d'un dernier et plus vif éclat
dans son âme, et resplendissent à travers les ombres et les
tristesses de la mort, comme le soleil couchant dans les nuages. Si
cette image vous semble un peu pompeuse, songez, s'il vous plaît, que
j'ai là sous les yeux, en vous écrivant, un magnifique coucher de
soleil.
Madame, je vais maintenant vous dire adieu. Si je persévère, comme il
faut l'espérer, je ne vous écrirai plus et nous ne nous reverrons
jamais sur la terre. Mais ne vous affligez pas. _Le coeur en
haut_, et remerciez Dieu pour moi. Au revoir dans l'éternité, chez
notre Père.
Vous vous rappelez que, sur son lit de mort, Thérèse protestait
qu'elle m'aimerait plus au ciel que sur la terre, et moi, en présence
des anges gardiens de ce monastère, je vous promets que tous les
jours de ma vie je remercierai Dieu de l'avoir connue et de l'avoir
aimée. Je ne visiterai plus sa tombe, je ne parlerai plus jamais
d'elle; la robe blanche des chartreux va remplacer mes habits de
deuil, mais ma tendresse pour elle vivra toujours.
Priez pour moi, je ne vous oublierai jamais, et de ma cellule, je
demanderai à Jésus-Christ qu'il mette sa main sur la profonde
blessure de votre coeur, sa divine main, qui pour l'amour de nous fut
attachée à la croix.
Adieu, une dernière fois.
Permettez que je termine par une parole de saint Augustin, la
première que j'ai lue sur les murs de la Chartreuse: Ô aimer! Ô
mourir à soi! Ô parvenir à Dieu!
Le portrait et les cheveux de Thérèse étaient joints à la lettre. M.
Douglas ne m'écrivit plus, mais ma pensée le suivait avec respect et
attendrissement dans les exercices de sa vie religieuse, si noble et
si sainte. Je me le représentais priant dans sa chaste et pauvre
cellule. Je savais que le souvenir charmant et sacré de ma fille
chérie vivait dans son coeur, que tous les jours, suivant sa parole,
il remerciait Dieu de l'avoir aimée, et cette pensée m'était
singulièrement douce.
Francis Douglas avait toujours vécu dans l'opulence; il dut souffrir
beaucoup de l'austérité de la Chartreuse. Pourtant il prononça ses
voeux. Atteint, peu après, d'une maladie mortelle, il vit venir la
mort avec une paix profonde. Un des religieux lui ayant demandé s'il
n'éprouvait pas quelque crainte, il sourit et répondit: Que
craindrais-je? Je vais tomber dans les bras de Celui que j'ai le plus
aimé.
Il pria son supérieur de m'écrire pour m'apprendre sa mort.
Sans cesse, il bénissait Dieu du don de la foi.
Après sa communion dernière, Francis désira entendre le _Salve
Regina_ et expira doucement pendant qu'on le chantait. Il aimait
ce chant, disaient les religieux ses frères, et ne l'entendait jamais
sans s'attendrir visiblement.