Partarrieu-Lafosse.--La charte constitutionnelle.--L’article 12 et
l’article 13.--Moyen nouveau de dégoûter les princes de la
flatterie.--BILAN _de la bourgeoisie_.--M.
Ganneron.--M***.--L’orgie et la mascarade.--Madame J. de
Rots...--La chatte métamorphosée en femme.--BILAN _de la
pairie_.--BILAN _de la députation_.--Une tombola.--Ce que demandent
soixante-dix-sept députés.--Ce qu’obtiennent quarante-deux
députés.--M. Ganneron.--BILAN _des ministères_.--M. Molé.--M.
Buloz.--M. Duvergier de Hauranne.--M. Thiers.--M. Guizot.--Angelo,
tyran de Padoue.--Un œuf à la coque.--M. Passy.--M. Dufaure.--M.
Martin (du Nord).--BILAN _de l’administration_.--Les
synonymes.--BILAN _de la justice_.--BILAN _de la littérature_.--Les
Louis XVII.--La parade.--Louis XIV et les propriétaires de
journaux.--M. _Dumas_ et M. _de Balzac_.--BILAN _de la
police_.--Facéties des enfants de Paris.--Trois minutes de
pouvoir.--BILAN _de l’Église_.--_Les bons curés._--M. Ollivier.--M.
Châtel.--M. Auzou.--BILAN _de l’armée_.--BILAN _du
peuple_.--_Frédéric le Grand._--Le _pays_.--BILAN _de la
presse_.--Dieu ou champignon.--La sainte ampoule et les
écrouelles.--BILAN _de l’auteur_.
On s’est saisi du maire, et il était sur le point
d’être lapidé, lorsque _Augustin_, du café Lyonnais,
s’est mis entre lui et le peuple, et a obtenu
qu’on le lâchât. On a _exigé de lui_ qu’il _quittât
sa décoration_ pour ne jamais la reprendre.
(_Tous les journaux._)
....... Votre fille
Voyait pour elle _Achille_, et contre elle l’_armée_.
RACINE.
[GU] OCTOBRE.--_A. M. Augustin, du café Lyonnais, à Clermont._--Vous
avez une belle position, monsieur Augustin,--je ne vous connais pas
autrement,--et je ne sais si vous en userez, si vous en
abuserez.--Permettez-moi, cependant, de me tourner vers votre gloire
naissante, comme vers le soleil levant--et de vous dédier ce
volume,--qui est le dernier de la seconde année des _Guêpes_, et qui
contient le _bilan_ de la France.
LA ROYAUTÉ.
Ab Jove principium.
[GU] Il n’y a plus de royauté.
Je vous défie, monsieur Augustin, de trouver au café Lyonnais un seul
Français qui vous dise: «Je n’entends rien à la politique;»--tandis que
vous en trouverez beaucoup qui vous avoueront qu’ils ne sont _pas forts
aux dominos_; et qu’ils acceptent des _points_ au billard.
(Cela vient peut-être de ce qu’au billard et aux dominos--on joue et on
perd son propre argent,--tandis qu’_à la politique_ on joue celui des
autres.)
Cet homme rare que je vous demande,--cet homme qui, dis-je, n’entend
rien à la politique,--vous ne le trouverez non plus dans aucune école,
ni dans aucun collége,--ni dans aucun atelier.--Les Français sont
naturellement si forts sur la politique, qu’ils n’ont pas besoin des
études élémentaires--pour former leurs idées et leurs convictions.
Peut-être, me direz-vous ici, monsieur Augustin, que cela peut jeter
quelques-uns d’entre eux dans des erreurs d’une certaine importance.
Je ne le nie pas tout à fait,--monsieur Augustin;--ainsi ils ont lu dans
les _journaux_--que, _d’après la charte_, LE ROI joue le rôle que joue
son buste en plâtre bronzé derrière le dos des maires,--qu’il _règne et
ne gouverne pas_.
C’est-à-dire qu’il _règne_--comme une corniche _règne_ autour d’un
plafond.
Les Français n’ont pas pensé a regarder dans la charte si cela était
parfaitement exact; ils auraient trouvé:
Art. 13.--Le roi est le chef suprême de l’État,--_commande_ les forces
de terre et de mer,--_déclare_ la guerre,--_fait_ les traités de paix,
d’alliance et de commerce,--_nomme_ à tous les emplois d’administration
publique, etc.
Vous conviendrez avec moi, monsieur Augustin,--que la charte, pour
laquelle tant de gens se sont fait tuer et en ont tué tant d’autres
depuis quelques années,--vaut bien la peine d’être lue une petite fois
dans la vie d’un homme politique,--comme l’est tout le monde;--cette
ignorance ferait croire à la postérité que, comme les Égyptiens, nous
avons une langue sacrée, intelligible pour les seuls initiés, et que
nous avons l’habitude d’écrire les lois en hiéroglyphes.--Disons à la
postérité--que la charte est écrite en langue vulgaire,--avec les
vingt-quatre lettres de l’alphabet ordinaire,--et que dans les codes
elle remplit, en petit texte, quatre pages d’un format à peu près
semblable à celui des _Guêpes_.
_Donc_, il est parfaitement établi que, d’après la charte, le roi doit
faire le mort,--que toute manifestation de sa volonté,--que toute
_participation_ aux affaires, est une _violation de la charte_, et un
manque de foi à ses serments.
Et, si la _charte_ paraît dire le contraire, c’est qu’elle est payée par
la police.
_Charte_, art. 12.--La personne du roi est inviolable et sacrée, ses
ministres sont responsables. Au roi seul appartient la puissance
exécutive.
On dit: «La France est perdue par le _gouvernement personnel_,»
C’est-à-dire, la participation du roi aux affaires.--La charte, il est
vrai, défend d’attaquer la personne du roi par l’art. 12;--mais, comme
_par l’art. 13_ elle défend au roi de s’immiscer en rien dans les
affaires, c’est lui qui le premier viole la charte; et, si on la viole
contre lui, ce n’est qu’après qu’il l’a violée le premier contre nous.
Mais, me direz-vous, monsieur Augustin, l’art. 13 dit positivement le
contraire.
Cela ne fait rien;--on a inventé en sus que les ministres devaient
_couvrir_ la royauté,--et on leur a reproché de la _découvrir_; sans
songer que, par l’art. 12,--ils ne peuvent pas la _découvrir_, qu’ils la
_couvrent_ toujours de leur responsabilité.
Puis on a établi en principe que le roi est comme un chevreuil dans une
broussaille;--tant mieux pour lui si on ne le voit pas;--mais, si les
ministres (la broussaille) en laissent voir la tête ou la patte,--on a
le droit de tirer dessus--(et vous avez vu qu’on ne s’en tient pas en ce
genre au sens métaphorique).
[GU] Je n’ai pas besoin de vous rappeler, monsieur Augustin, combien de
fois on a essayé d’assassiner le roi Louis-Philippe:--voici qu’un
monsieur membre, dit-on, d’une des sociétés qu’il serait temps de ne
plus appeler secrètes, après que depuis dix ans on n’a pas parlé d’autre
chose, a tiré sur le jeune duc d’Aumale;--un de ces jours on tirera sur
les princesses.
[GU] La reine, assure-t-on, n’est jamais si heureuse que lorsque ses
fils sont en Afrique, au milieu des maladies du pays,--exposés au fer et
au feu des Arabes,--parce qu’alors ils sont à l’abri des dangers plus
grands des rues de Paris.
Le _Courrier Français_,--un carré de papier dont le plus fort rédacteur
en chef,--feu Châtelain, disait: «Voilà vingt ans que je fais tous les
matins le même article avec le même succès.» le _Courrier Français_--dit
que l’_on a été imprudent de décerner une sorte d’ovation à un jeune
prince:--car, à son avis, c’est là ce qui a éveillé la pensée de ce
crime abominable_.
En effet,--voici un bon moyen de faire détester aux princes les
adulateurs; chaque fois qu’un prince recevra une flatterie, qu’on tire
dessus comme sur une bête fauve, et je réponds que les princes
redouteront les flatteries.
De bonne foi--cependant, monsieur V*** de la P***,--si, chaque
fois que le _Courrier Français_ a _décerné des ovations_ à mademoiselle
Fitzjames,--cette danseuse maigre et verte que vous savez,--un
spectateur lui avait tiré un coup de pistolet du parterre de
l’Opéra,--n’auriez-vous pas trouvé cela un peu sévère?
Enfin, monsieur Augustin, il y a en France plus de cent cinquante
journaux qui tous les jours prodiguent au roi les injures et les
sarcasmes, et plus de cent cinquante mille personnes qui répètent ces
sarcasmes et ces injures;--et vous savez, monsieur Augustin, que, dans
les habitués des cafés, si quelqu’un laissait remarquer qu’il prononce
le nom du roi sans y joindre quelque fâcheuse épithète, on ne tarderait
pas à le soupçonner d’être un mouchard.
Ce n’est pas qu’au fond ces gens lui en veuillent beaucoup; car pensez-y
un peu, et vous verrez que le roi n’a pas le pouvoir de faire quoi que
ce soit à n’importe qui;--ce n’est pas qu’ils le connaissent,--mais
c’est que cela a l’air intrépide et n’est pas dangereux.
Et moi-même, en voyant dans les journaux que le roi a fait donner un des
plus beaux chevaux de ses écuries au lieutenant-colonel Levaillant,--en
échange d’un cheval arabe de grand prix qui a été tué sous lui lors de
l’attentat du faubourg Saint-Antoine, je ne puis m’empêcher de vous
renvoyer au numéro du mois de mai 1840 des _Guêpes_,--où vous verrez des
révélations édifiantes sur les chevaux et sur les écuries du roi.
En résumé, la couronne royale est devenue la couronne du Christ, dont
chaque fleuron est une épine,--le sceptre est le roseau dérisoire qu’on
met à la main du fils de Marie.
La royauté se meurt,--la royauté est morte.
Et les poëtes et les prosateurs, voyant ainsi la royauté morte en
France, vont s’écrier partout:
--«C’est qu’il n’y a plus de _croyances_.»
Ne me laissez pas oublier, monsieur Augustin, de vous prévenir que ceci
est une bêtise.
Passons à la bourgeoisie,--s’il vous plaît.
[GU] LA BOURGEOISIE.--C’est la bourgeoisie qui a renversé l’ancienne
royauté et l’ancienne aristocratie; le peuple n’y a contribué que de
quelques coups de fusil tirés et reçus sans savoir pourquoi!
Et cela devait être ainsi.
La haine la plus vivace est celle qui a pour origine l’envie;--l’envie
est une sorte d’amour lâche et honteux;--on n’envie comme on n’aime que
ce qui a un certain degré de possibilité;--le peuple n’enviait pas le
faste et les dignités de l’aristocratie, parce que cela était trop loin
de lui pour que ses yeux en fussent blessés.
La bourgeoisie s’est fait un roi bourgeois,--avec un chapeau gris pour
couronne et un parapluie pour sceptre;--puis les talons rouges de la
finance,--les roués de comptoir, s’en sont donné à cœur joie; ils se
sont mis à jouer de leur mieux les rôles de ceux qu’ils avaient
supplantés, manifestant ainsi qu’ils les avaient attaqués,--non par
haine pour les renverser, mais par envie pour prendre leur place.
Les bourgeois sont entrés dans la société comme dans une ville prise
d’assaut,--ils se sont emparés de tout, ils sont devenus
tout:--gouvernement, comme députés,--l’armée, comme gardes
nationaux,--la justice, comme jurés.
[GU] Ils se sont gorgés de tout,--ils ont mis de vieilles armoiries sur
leurs voitures et sur leur papier à lettres:--il n’y a pas une femme de
marchand qui se refuse la couronne de comtesse;--on n’ose pas n’être que
baron, à moins de l’être réellement.
Un de ces seigneurs de nouvelle date, ayant acheté de la vaisselle
d’argent, la fait rouler par les escaliers pour la bossuer, et lui
donner un aspect de vétusté, afin qu’elle ait l’air d’être depuis
longtemps _dans sa famille_.
Une princesse de la finance,--madame J. de Rotsch..., a outrepassé la
mode qui prescrit le luxe des appartements.--Quelqu’un admirait le
nouvel arrangement de sa maison: «Je n’ai pas pu faire tout ce que je
voulais,--dit-elle,--M. J. de R. n’a pas voulu dépasser cent mille
francs pour ma chambre à coucher; j’ai été obligée de m’y soumettre.»
Cette chambre à laquelle madame J. de R. se résigne est arrangée avec
des dentelles dont les femmes les plus élégantes portent sur elles une
demi-aune en grande toilette.
Les fauteuils de son salon,--où M. J. de R. n’a pas mis la même
lésinerie, sont incrustés d’argent doré, au lieu de bronze.
Malheureusement pour eux--les bourgeois n’ont pas compris leur
situation: ils ressemblent à la chatte métamorphosée en femme, qui, en
voyant une souris, se jeta à quatre pattes et la poursuivit sous le lit.
Ils ressemblent à ce laquais enrichi par la banque de Law, qui, tandis
qu’on lui ouvrait _sa_ voiture, fut assez distrait pour monter derrière.
Ils ressemblent à ce garçon de café devenu millionnaire, qui, lorsqu’il
était surpris par un bruit de sonnette, ne pouvait s’empêcher de
crier--_voilà_!
Ils se sont accoutumés pendant longtemps à attaquer la royauté.
Aussi ils ne peuvent s’empêcher de se mêler un peu par air et par
habitude aux nouvelles attaques dont elle est l’objet.
Ils ne voient pas, les malheureux,--que c’est leur royauté à eux,--que
c’est eux qu’on attaque,--que c’est eux qu’on détruit.
Louis-Philippe est un roi bourgeois et le roi des bourgeois.
Ils devraient se relayer autour de lui pour défendre de tout ce qu’ils
ont de courage et de sang chacun des poils de sa barbe: car, s’ils le
laissent renverser,--que dis-je? s’ils aident à le renverser, ils sont
perdus à jamais, ils expieront leur usurpation grotesque et la mascarade
et l’orgie à laquelle ils se livrent avec tant de confiance; leur
puissance deviendra un rêve pour eux-mêmes, et leurs enfants refuseront
d’y croire.
Le journal le _National_, du reste, a déclaré qu’il n’y a _plus de
bourgeois_, qu’il n’y a plus de _classes parmi nous_.
La royauté se meurt;--la bourgeoisie se tue,--et les poëtes et les
prosateurs vont disant partout: «C’est qu’il n’y a plus de _croyances_.»
Ne me laissez pas oublier, monsieur Augustin, de vous dire que ceci est
une bêtise.
[GU] LA PAIRIE.--On appelle la Chambre des pairs--la chambre
aristocratique,--comme on appelle _Tuileries_ le jardin du roi, où on ne
fait plus de tuiles depuis l’an 1564.
Il n’y a plus d’aristocratie réelle en France;--l’abolition du droit
d’aînesse détruit les grandes fortunes en terres et en argent, par la
division; il ne resterait donc que le relief des grands noms et la
considération du corps.--Pour le relief des grands noms, les héritiers,
pour la plupart, y mettent bon ordre; pour la considération du corps,
les journaux se chargent d’empêcher qu’elle ne soit excessive; la
Chambre des pairs s’amoindrit tous les jours, et de ceux de ses membres
que la mort en ôte, et surtout de ceux que les ministères y mettent.
Et les poëtes et les prosateurs s’en vont disant: «Il n’y a plus
d’aristocratie, parce qu’il n’y a plus de _croyances_.»--Vous savez,
monsieur Augustin, ce que je vous ai prié de me rappeler.
[GU] LA DÉPUTATION.--Voici, monsieur Augustin, le grand triomphe de la
bourgeoisie:--quatre cent cinquante messieurs sont censés représenter
les électeurs, qui sont censés représenter le reste du pays.--C’était un
moyen d’apaiser un certain nombre de bourgeois en leur donnant part au
gâteau du pouvoir et du budget;--car il faut ajouter à ceux qui sont
élus tous ceux qui pourraient l’être,--et tous ceux qui élisent.
Dans la théorie du gouvernement constitutionnel, on avait pensé qu’en
donnant à presque tout le monde une petite part du pouvoir on
intéressait tout le monde à la conservation de l’ordre social;--on avait
compté sans ses nouveaux hôtes;--la bouchée qu’on leur a donnée leur a
montré la succulence du morceau,--et chacun veut le dévorer tout entier.
Autrefois, quand un fabricant de cachemires français avait fait sa
fortune en mêlant à sa laine un peu plus de coton qu’il n’en
avouait,--quand il se trouvait trop vieux pour les affaires, il passait
le reste de sa vie dans le repos, à jouer aux dominos, à pêcher à la
ligne.
Mais, depuis l’invention de la représentation nationale,--on a remplacé
ces délassements innocents de la pêche à la ligne et du jeu de dominos
par la Chambre législative. On est usé pour ses affaires à soi; mais on
ne l’est pas pour faire celles des autres, qui ont toujours moins
d’importance que les siennes propres.
Je sais qu’il y a pour répondre à ce que je vous dis là de grandes
phrases toutes faites,--je les sais par cœur comme vous,--ne me les
dites pas;--si je ne les dis pas moi-même, c’est que je ne leur trouve
aucun sens.
Une fortune acquise était le but de la vie;--maintenant ce n’est plus
qu’un échelon;--payer le cens est un sacrement, un baptême
politique;--aussi veut-on faire fortune de bonne heure;--aussi
risque-t-on gros jeu dans l’industrie et dans les affaires; aussi
voit-on un député et un agent de change,--M. Gervais et M.
Joubert,--faire faillite dans la même semaine.
Aussi pouvait-on supprimer le jeu sans causer de grandes privations aux
gens; et la fermeture des maisons autorisées n’a-t-elle pas fait
beaucoup crier,--parce qu’on donnait en place une grande tombola
d’honneurs, de places, de fortune, de croix, etc., etc.?
Je vous l’ai dit,--il y a moins loin pour devenir ministre quand on est
député que pour devenir député quand on est marchand de
chandelles,--comme l’était M. Ganneron.--Aussi la députation n’est-elle
qu’une étape, et M. Ganneron se met-il, par moments, au nombre des
députés mécontents, qui trouvent que les _affaires_ ne vont pas,--je
suppose qu’il ne parle pas des siennes.
M. Lebœuf a exigé que madame Lebœuf fût reçue à la cour.
Il y a des députés qui s’occupent d’améliorations matérielles... de
leurs propres affaires.--En ce moment, soixante-dix-sept députés
demandent soixante dix-sept places de préfet;--c’est une des sessions où
ils en ont demandé le moins.
Sur soixante-douze places de premiers présidents et de procureurs
généraux de cours royales, on en a donné quarante-deux à des députés.
J’ai chargé trois de mes mouches, Mégère, Alecto et Tisiphone, de me
faire le compte exact des députés qui ne demandent rien, ni pour eux, ni
pour leurs parents, ni pour leurs amis; je vous en donnerai le chiffre
exact un de ces jours.
[GU] D’autres ont une ambition plus creuse; ils veulent de la popularité
et des éloges;--ils ne veulent pas parler pour leurs quatre cent
quarante-neuf collègues, ils veulent que la France les lise.--Ceux-là
sont dans la dépendance des journaux; il faut qu’ils se donnent à un
parti.
[GU] Car les journaux font de tout cela ce qui leur convient. Voyez le
même discours du même député, rapporté dans le _National_ et dans les
_Débats_. Dans l’un,--l’honorable membre prouve que...;--dans
l’autre,--M. un tel essaye de prouver...--Dans le premier, vous voyez le
discours semé de parenthèses, telles que: (Sensation profonde), (Marques
d’assentiment), (Écoutez, écoutez), et, à la fin, cette remarquable
IMPROVISATION, etc., etc.--Dans l’autre journal, il y a aussi des
parenthèses, mais elles sont différentes: (Interruption), (Marques
nombreuses d’improbation) et--(Le bruit des _conversations
particulières_ nous empêche d’entendre la fin de cette longue
_élucubration_), ou (La voix mal assurée de l’_orateur_, couverte par
le bruit des _conversations particulières_, ne parvient pas jusqu’à
nous).
Etc., etc., etc.
[GU] Les questions d’intérêt matériel trouvent la Chambre au moins
inattentive et souvent déserte.
La sotte invention de la tribune, qui exige une longue habitude de la
parole en public, empêche de parler les hommes spéciaux qui savent les
choses, pour livrer toutes les discussions aux hommes qui ne savent
rien, si ce n’est parler.
Il n’y a de suivi que les questions de ministère, c’est-à-dire celles
qui ont pour but de savoir si une partie de la Chambre va entrer aux
affaires, au pouvoir et au budget, sous le nom de M. Thiers, en
renversant une autre partie qui tombera des affaires, du pouvoir et du
budget--sous le nom de M. Guizot.
On a récemment imaginé les coalitions.--Une coalition est une alliance
dans le genre d’une julienne,--ou plutôt du thé de madame
Gibou;--alliance entre les partis les plus opposés,--les plus
hétérogènes, qui n’ont entre eux d’autre rapport que celui de ne pas
être au pouvoir; alliance qui a pour but de renverser le parti qui est
au pouvoir, sauf à se disputer la place quand celui-ci sera par terre.
Chacun des partis s’engage par des promesses, que celui qui, à la fin du
grabuge, gagne la partie, a soin de ne pas tenir. Alors la fraction
renversée vient, à son tour, se joindre à ceux qui l’ont renversée, mais
n’ont pas obtenu sa place; et on renverse, à son tour, le dernier
usurpateur.
Il n’y a aucune espèce de raison pour que les choses n’aillent pas
toujours ainsi,--et il est moralement et matériellement impossible,
depuis cette invention des coalitions, qu’un ministère vive plus d’une
session sans être renversé, ou pour le moins modifié.
Si vous demandez aux grands moralistes,--en prose et en vers,--les
causes de tout cela,--il vous répondront qu’_il n’y a plus de
croyances_. N’oubliez pas, monsieur Augustin... vous savez?
[GU] LE MINISTÈRE.--L’homme qui gouverne n’est pas précisément celui qui
est ministre,--c’est celui qui va l’être.--Avant le dernier ministère de
M. Thiers,--il y avait six mois--(les _Guêpes_ l’ont dénoncé en ce
temps-là) qu’on n’obéissait qu’à lui, qu’il dirigeait tout, qu’il
donnait des ordres aux préfets, qu’il faisait donner des croix et des
places, et prononçait des destitutions.
Je vous en donnerai pour exemple M. Buloz, homme sans aucuns titres
littéraires,--directeur de deux Revues et du Théâtre-Français,--nom
inventé par M. Molé.--Vous le croyez peut-être très-perplexe, entre M.
Duvergier de Hauranne, qui lui impose des articles hostiles au
ministère, et M. Guizot, qui lui défend de les publier sous peine de
perdre sa place?--Eh bien, pas le moins du monde; M. Buloz n’est point
embarrassé: il publie un à un les articles de M. Duvergier, il promet à
chaque article à M. Guizot de n’en plus publier, et il recommence.
[GU] Quand on dit d’un ministre:--«Il est vendu à l’étranger,--il trahit
le pays,--il amoindrit l’autorité,--il écrase le peuple,» etc.,
Cela n’a rien précisément de bien injurieux; ce sont des paroles de
convention, que celui qui les reçoit aujourd’hui disait hier à celui qui
les lui donne;
Absolument comme lorsque, dans la pièce d’_Angelo, tyran de
Padoue_,--madame Dorval jouait la _Thisbé_, et mademoiselle Mars
_Catarina_.--Quelque temps après, mademoiselle Mars joua la Thisbé, et
madame Dorval prit le rôle de Catarina.
Ce n’est jamais qu’une comédie et deux rôles; cela a cependant un assez
grave inconvénient. Monsieur Augustin, permettez-moi de vous le
signaler.
[GU] «La France,» «la patrie,» «la _gloire nationale_,» «la liberté,»
«le maintien de nos institutions,» «le peuple,» «les lois,» etc., etc.;
chacun de ces mots n’est qu’un plomb, une balle ou un boulet, dont
chaque personnage politique charge son pistolet, sa canardière ou son
obusier, qu’il tire sur ses ennemis politiques, c’est-à-dire sur ceux
qui occupent la place qu’il veut avoir ou qui veulent avoir la place
qu’il occupe.
Les meilleurs moyens s’usent;--il faut en trouver d’autres.--Pour cela,
on ne regarde pas plus à remuer le pays que cet égoïste dont parle un
auteur grec, qui avait mis le feu à la maison de son voisin pour se
faire cuire un œuf; l’important est que l’œuf soit cuit à point.
[GU] D’abord les petits moyens suffisaient; on attribuait au
_gouvernement actuel_, c’est-à-dire au ministère, la pluie qui tombait
ou qui ne tombait pas;--jamais on n’avait vu tant de chenilles que
_cette année_,--la récolte serait mauvaise,--le pain très-cher, etc.
Ces petits moyens étaient bien assez grands pour les résultats auxquels
ils tendaient: car tout cela, c’est toujours la question de cuire
l’œuf à la coque; il ne s’agit que de savoir si M. Passy, ou M.
Dufaure, ou M. Martin (du Nord) sera ministre.
Puis on y ajouta une petite émeute,--une émeute de rien, trois lanternes
cassées, une pierre jetée à un commissaire.
Cela réussit.
La seconde fois,--il fallut six lanternes et deux commissaires;--puis,
quand on eut inventé les coalitions, les partis extrêmes demandèrent des
concessions; on agita le pays de telle sorte, qu’on fit monter la vase à
la surface.
Et chaque fois les choses vont de mal en pis: pour un changement de
ministère, on ne fait pas moins de trois ou quatre émeutes; et
maintenant on y tue plus de monde que dans les fêtes et réjouissances
publiques, où il y a toujours trois ou quatre morts et sept ou huit
blessés.
L’émeute est plus fréquente, plus longue, plus meurtrière, et dégénère
en guerre civile, toujours pour savoir si M. Dufaure ou M. Passy
rentreront au ministère.