J'appelle chat un chat, et Rolet un fripon.
...Le seul art en vogue est l'art de bien voler.
(_Sat. I._)
Passer tranquillement, sans souci, sans affaire,
La nuit à bien dormir, et le jour à rien faire.
Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire,
Un marchand pour les vendre et des sots pour les lire.
(_Sat. II._)
Aimez-vous la muscade? On en a mis partout.
(_Sat. III._)
En ce monde il n'est point de parfaite sagesse.
Tous les hommes sont fous; et malgré tous les soins
Ne diffèrent entre eux que du plus ou du moins.
Chacun veut en sagesse ériger sa folie.
Le plus sage est celui qui ne pense point l'être.
Souvent de tous nos maux la raison est le pire.
(_Sat. IV._)
Paris est pour le riche un pays de Cocagne.[54]
(_Sat. VI._)
[Footnote 54: Pays de Cocagne, pays favorisé de la
nature, où l'on a toutes les jouissances qu'on peut
désirer.]
Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal.
(_Sat. VII._)
L'or même à la laideur donne un teint de beauté,
Mais tout devient affreux avec la pauvreté.
(_Sat. VIII._)
Ceux qui sont morts sont morts.
(_Sat. IX._)
L'honneur est comme une île escarpée et sans bords;
On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.
(_Sat. X._)
Jamais, quoi qu'il fasse, un mortel ici-bas
Ne peut aux yeux du monde être ce qu'il n'est pas.
...Jamais on n'est grand qu'autant que l'on est juste.
(_Sat. XI._)
...Quelques vains lauriers que promette la guerre
On peut être héros sans ravager la terre.
Un Auguste aisément peut faire des Virgiles.
(_Ép. I._)
Qui vit content de rien possède toute chose.
Hâtons-nous: le temps fuit, et nous traîne avec soi
Le moment où je parle est déjà loin de moi.
(_Ép. III._)
Un fou, rempli d'erreurs que le trouble accompagne,
Est malade à la ville ainsi qu'à la campagne,
En vain monte à cheval pour tromper son ennui;
Le chagrin monte en croupe, et galope avec lui.
L'argent, l'argent, dit-on, sans lui tout est stérile.
La vertu sans l'argent est un meuble inutile.
La vertu se contente, et vit à peu de frais.
(_Ép. V._)
Le mérite en repos s'endort dans la paresse.
(_Ép. VI._)
Tout éloge imposteur blesse une âme sincère.
(_Ép. IX._)
Rien n'est beau que le vrai; le vrai seul est aimable.
La simplicité plaît sans étude et sans art.
L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté.
L'esprit lasse aisément si le coeur n'est sincère.
(_Ép. IX._)
...Le travail aux hommes nécessaire
Fait leur félicité plutôt que leur misère.
Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime.
Aimez donc la raison: que toujours vos écrits
Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.
Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.
Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée
Ne peut plaire à l'esprit quand l'oreille est blessée.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Sans la langue ... l'auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.
Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.
Polissez-le sans cesse et le repolissez,
Ajoutez quelquefois et souvent effacez.
L'ignorance toujours est prête à s'admirer.
Aimez qu'on vous conseille et non pas qu'on vous loue.
Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.
(_Art Poétique, Ch. I._)
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Pour me tirer des pleurs il faut que vous pleuriez.
Souvent trop d'abondance appauvrit la matière.
La montagne en travail enfante une souris.
Le temps qui change tout change aussi nos humeurs.
Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses moeurs.
Aux dépens du bon sens gardez de plaisanter;
Jamais de la nature il ne faut s'écarter.
(_Ch. III._)
Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent.
...Dans l'art dangereux de rimer et d'écrire
Il n'est point de degrés du médiocre au pire.
Que votre âme et vos moeurs, peintes dans vos ouvrages,
N'offrent jamais de vous que de nobles images.
Le vers se sent toujours des bassesses du coeur.
(_Ch. IV._)
Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévots?
...Souvenez-vous bien
Qu'un dîner réchauffé, ne valut jamais rien.
(_Le Lutrin, Ch. I._)
* * * * *
RACINE.
Né à la Ferté-Milon en 1639; mort en 1699.
Jean Racine naquit l'année même que Corneille faisait paraître Horace
et Cinna.
Orphelin de père et de mère dès l'âge de trois ans, il passa sous la
tutelle de son aïeul paternel, et à sa mort sous celle de sa veuve. Il
commença ses études au collège de Beauvais et les termina à Port Royal
des Champs. Ce fut là, dans le commerce des hommes pieux et savants,
qu'on appelait les solitaires de Port Royal, Lemaître, Sacy, Lancelot
Nicole, qu'il puisa le goût des bonnes lettres et les principes
religieux qui ne l'abandonnèrent jamais.
Il lui arriva, dans le cours de ses études, un incident qui prouve son
ardeur au travail et sa probité d'écolier. Il lisait le roman grec de
Théagène et Chariclée. Lancelot, son professeur, n'approuvant pas ce
genre de lecture, lui prit le livre et le jeta au feu. Un second
exemplaire eut bientôt le même sort. Il s'en procure un troisième,
l'apprend par coeur, et le portant ensuite à son maître lui dit: Vous
pouvez encore brûler celui-ci.
Racine débuta, en poésie, par deux odes, la Nymphe de la Seine et la
Renommée aux Muses. La première sur le mariage du roi lui valut une
belle gratification de Colbert, l'autre fut l'occasion de sa liaison
avec Boileau, qui devint dès lors son censeur et son meilleur ami.
Un peu avant cette époque il connut Molière qui lui donna le plan de
la tragédie des Frères ennemis, et, quoique pauvre lui-même, une somme
de cent louis pour l'aider à travailler librement. Cette tragédie et
celle d'Alexandre qu'il produisit ensuite font pressentir un grand
talent, mais c'est dans ANDROMAQUE que Racine se révéla complètement
en 1667.
Le succès immense de cette pièce démentit Corneille, qui avait dit que
Racine avait du talent pour la poésie, mais pas pour la tragédie.
Il avait non seulement du talent pour la tragédie, il en avait, et du
meilleur, pour la comédie, comme le prouve sa comédie des PLAIDEURS,
où il se montre digne émule de Molière par la plaisanterie et la verve
comique.
En dix années il donna successivement LES PLAIDEURS, BRITANNICUS,
BÉRÉNICE, BAJAZET, MITHRIDATE, IPHIGÉNIE ET PHÈDRE. Ce sont des
oeuvres admirables, dans lesquelles se manifestent à la fois la
fécondité et la perfectibilité de son génie, mais elles ne reçurent
pas toujours l'accueil qu'elles méritaient. Ses ennemis s'acharnèrent
à monter le public contre lui, et Phèdre, qui est une des plus
puissantes créations du poëte, échoua contre leur jalousie et leurs
cabales.
Racine en eut tant de chagrin qu'il renonça au théâtre à l'âge de
trente-huit ans, c'est-à-dire dans la plénitude de ses forces et de
son talent. Ce n'est qu'au bout de douze ans que, sur la demande de
Mme. de Maintenon, il composa ESTHER ET ATHALIE. Cette dernière pièce,
qui est son chef-d'oeuvre, et celui de la scène française, ne fut
malheureusement pas comprise. Cela le découragea ou le dégoûta
complètement, et il ne donna plus rien au théâtre les dix dernières
années de sa vie.
Racine se distingue de son illustre contemporain Corneille par la
conception des caractères, par les moyens dramatiques et par le style.
Corneille avait subordonné l'action à un but d'influence morale; sa
grande âme conçoit et enfante des héros. Il fait plus beau et plus
grand que nature. Racine reste dans les limites de la vie ordinaire. À
l'homme tel qu'il pourrait être, il substitue l'homme tel qu'il est
réellement. Il est moins sublime, mais plus touchant et plus vrai.
En étudiant le monde il vit plus de victimes de la passion que de
vainqueurs. Il accepta ce fait, et donna à son théâtre un but moins
noble peut-être que celui de peindre le triomphe de la vertu, mais
tout aussi utile et plus émouvant, la peinture de la passion.
Il a surtout réussi à la faire voir dans les caractères de femmes. Il
n'y en a pas de plus beaux au théâtre que les siens. Les passions
qu'il a peintes sont celles qui sont les plus habituelles au sexe,
l'amour, la tendresse maternelle, l'ambition. L'amour passionnée
éclate dans Hermione, Roxane, Phèdre; l'amour innocent dans Iphigénie,
Junie, Bérénice, Monime; l'amour maternel dans Andromaque,
Clytemnestre; l'ambition dans Agrippine, Athalie.
Les pièces où l'on trouve ces types de femmes se succédèrent en
marquant un progrès continu. Leur auteur eut une bonne fortune rare
dans l'histoire des lettres, celle de n'avoir pas de déclin.
Andromaque, Britannicus, Mithridate, Iphigénie, Phèdre sont des étapes
régulières d'un génie qui tend à l'excellence, et qui y atteint dans
Athalie.
Mais c'est surtout par le style que Racine est admirable. Boileau se
vantait de lui avoir enseigné à faire difficilement des vers faciles,
et Voltaire disait qu'au bas de chaque page on peut mettre beau,
admirable, sublime.
Il est certain qu'on pourrait le placer au bas d'un plus grand nombre
de pages de Racine que d'aucun autre poëte.
On a blâmé Racine d'avoir peint sous des noms anciens des
courtisans de Louis XIV; c'est là justement son mérite. Tout
théâtre représente les moeurs contemporaines. Les héros
mythologiques d'Euripide sont avocats et philosophes comme
les jeunes Athéniens de son temps. Quand Shakespeare a voulu
peindre César, Brutus, Ajax et Thersite, il en a fait des
hommes du XVIe siècle. Tous les jeunes gens de Victor Hugo
sont des plébéiens révoltés et sombres, fils de René et de
Childe Harold. Au fond un artiste ne copie que ce qu'il
voit, et ne peut copier autre chose; le lointain et la
perspective historique ne lui servent que pour ajouter la
poésie à la vérité.
H. Taine.
Quand vous voudrez bien comprendre Racine, ouvrez tout
simplement les yeux, et, sans y chercher d'autre mystère,
promenez autour de vous vos regards. Bérénice habite la
mansarde, hier encore joyeuse, aujourd'hui désolée, d'où
Titus est parti, muni de son diplôme, pour aller faire un
beau mariage; Hermione est là, derrière cette porte, sur le
même palier que vous, méditant comment elle rompra l'union
de Pyrrhus avec Andromaque; et quant à Roxane, ce
rassemblement, ce tumulte, ces clameurs sous vos fenêtres,
c'est elle que l'on arrête pour avoir, au tournant de la
rue, frappé le Bajazet qui la trompait avec l'Athalide d'en
face. Partout du sang et partout des larmes, puisque la
tragédie en demande; la terreur et la pitié, puisque c'est
la règle et la condition du genre; mais partout aussi la
vie, l'humanité, la réalité....
C'est de la tragédie de Racine que date l'apparition de
l'amour dans la littérature moderne, ou, plus exactement
encore, dans cette même littérature, c'est de la tragédie de
Racine que date l'empire de la femme. Cherchez longtemps et
cherchez bien, vous ne trouverez pas un seul poëte avant
lui, qui n'ait étrangement subordonné dans son oeuvre le
rôle social de la femme.... Même dans Shakspere
l'individualité de la femme ne commence à poindre qu'autant
que les circonstances l'ont obligée, comme Goneril ou comme
lady Macbeth, à revêtir un caractère et jouer un rôle
d'homme.... C'est dans l'oeuvre de Racine que la
femme,--Andromaque, Hermione, Agrippine, Bérénice, Roxane,
Monime, Phèdre,--apparaît pour la première fois comme une
personne maîtresse d'elle-même, dans la pleine indépendance
de ses sentiments, et responsable de ses actes.... Toute une
large part de notre poésie moderne, presque tout le théâtre,
enfin tout le roman procèdent de Racine. C'est un
initiateur, un inventeur, et un initiateur dont l'influence
n'a pas été contenue dans les bornes de sa propre patrie,
mais s'est véritablement exercée sur la littérature moderne
tout entière.... Les critiques qui ont fait à Racine
l'honneur de s'occuper de lui n'ont point compris ce qu'il y
a de puissance et de force tragiques dans la façon dont il a
conçu et représenté les passions de l'amour.... Le XVIIIe
siècle ne l'a pas soupçonné.... même de nos jours les
esprits les plus libres, les plus indépendants, les plus
hardis ne l'ont pas vu.... Bien loin d'avoir été le peintre
des moeurs de cour et cet imitateur des convenances
mondaines qu'on prétend, Racine a enfoncé si avant dans la
peinture de ce que les passions de l'amour ont de plus
tragique et de plus sanglant qu'il en a non seulement
effarouché, mais littéralement révolté la délicatesse
aristocratique de son siècle.... Ce siècle poli ne pardonna
pas à Racine la vérité, la franchise, l'audace de ses
peintures.... Shakespare, dans un autre siècle, dans
d'autres conditions, a pu faire autrement, et faisant
autrement atteindre à d'autres effets; mais, dans quelqu'une
que ce soit de ses tragédies romaines, Coriolan ou Jules
César, il n'a fait plus vrai que Britannicus, ni dans son
Othello plus naturel que Bajazet.... Racine a
merveilleusement connu les exigences propres de l'art
dramatique, et ce ne sont pas Andromaque ou Phèdre qui sont,
comme on l'a dit, des tragédies de cabinet, mais, au
contraire, les objections que l'on fait valoir contre elles,
qui sont, si je puis dire, des objections de cabinet.
F. Brunetière.
Des situations communes pour point de départ, d'autres
situations et des dénouements prévus, amenés par le
développement naturel des passions et des caractères, sans
aucune intrusion du hasard, voilà tout le théâtre de Racine.
Cela semble peu, mais ce peu, je me demande s'il s'est
rencontré une autre fois. Joignez le style si exact, si
souple, si hardi, si élégant, si lié, avec je ne sais quelle
grâce incommunicable.... On peut se lasser de tout, même du
pittoresque, qui change avec le temps, mais le fond du
théâtre de Racine est éternel....
J. Lemaître.
* * * * *