VERS SENTENCIEUX ET POPULAIRES DE MOLIÈRE.

À force de sagesse on peut être blâmable.

La parfaite raison fuit toute extrémité.

La raison n'est pas ce qui règle l'amour.

Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flatte.

... Un amant, dont l'ardeur est extrême,

Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime.

... On peut, je crois, louer et blâmer tout,

Et chacun a raison suivant l'âge ou le goût.

Jamais par la force on n'entra dans un coeur.

La solitude effraie une âme de vingt ans.

(_Le Misanthrope._)

Contre la médisance il n'est point de rempart.

Ceux de qui la conduite offre le plus à rire

Sont toujours sur autrui les premiers à médire.

Ah! vous êtes dévot, et vous vous emportez!

En attrapant du temps à tout on remédie.

On n'exécute pas tout ce qu'on se propose,

Et le chemin est long du projet à la chose.

L'amour-propre engage à se tromper soi-même.

La vertu dans le monde est toujours poursuivie.

Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.

(_Tartufe._)

Il est riche en vertus, cela vaut des trésors.

Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage.

Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,

Qu'une femme étudie et sache tant de choses.

Nul n'aura de l'esprit hors nous et nos amis.

Un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.

_Les femmes savantes._

Les bêtes ne sont pas si bêtes que l'on pense.

(_Amphitryon--Prologue._)

* * * * *

LA FONTAINE.

Né à Château-Thierry en 1621, mort en 1695.

Des grands écrivains du XVIIe siècle il n'en est point de plus

populaire que La Fontaine. Ses FABLES se trouvent en plus de mains

qu'aucun autre livre. Il y en a pour tous les goûts, pour tous les

âges, et toutes les conditions. Dans la jeunesse on les apprend comme

exercices de mémoire, on les lit comme modèles de style; dans un âge

plus avancé on les relit avec un esprit capable d'en mieux saisir le

sens et goûter les beautés; dans la vieillesse on y revient chercher,

sinon des conseils tardifs, du moins le plaisir d'une triste revue ou

d'une confirmation délicieuse des diverses expériences de la vie.

L'auteur y déploie un des talents les plus souples, les plus variés,

les plus riches qu'il y ait. Ce talent ne s'affirma qu'assez tard. Il

avait plus de quarante ans. Il s'était déjà exercé dans différents

genres de poésie. Son Élégie aux nymphes de Vaux est un chef-d'oeuvre

de sentiment et de style. Il la composa à l'occasion de la chute du

surintendant Fouquet,[23] son protecteur et ami. Il s'était aussi

déjà fait connaître par des contes à la façon de Boccace et de

l'Arioste. Mais ni ses petits poëmes ni ses contes n'auraient

immortalisé son nom. La lecture d'Ésope et de Phèdre le mit en humeur

de composer des fables. Ce fut une révélation. Il avait rencontré sa

vraie veine, et celle-ci se trouva être d'une richesse telle qu'il

éclipsa du même coup ses devanciers et ses futurs imitateurs.

[Footnote 23: Fouquet, surintendant des finances,

n'administra ni avec habileté ni avec économie. Ses

ennemis en profitèrent pour amener sa chute. Après

avoir joui de la faveur du roi il tomba en

disgrâce, et fut traité avec une extrême rigueur.

Son château et son parc de Vaux avaient coûté des

sommes fabuleuses.]

D'un caractère insouciant et léger, il ne prit jamais au sérieux

certains devoirs de la vie. L'esprit d'ordre, le bon sens pratique,

qui règle la dépense et les relations de famille et de société, lui

manquait tout-à-fait. Il était comme un grand enfant, qui avait besoin

de quelqu'un qui veillât sur lui. Pour son bonheur deux femmes

remplirent cette bonne oeuvre, Madame de la Sablière, et après elle,

Mme. d'Hervart.

L'influence de la première et une maladie grave qu'il fit tournèrent à

la fin ses idées vers la religion. Il mourut chrétiennement. Son

esprit n'avait pas perdu ses agréments, comme le prouvent les fables

qu'il composa pour le jeune duc de Bourgogne, dont Fénelon faisait

l'éducation et dont La Fontaine éprouva, à ses derniers moments, les

généreuses attentions. Il laissa, à côté de beaucoup de faiblesses, le

souvenir de tant de bonté et de qualités aimables, qu'on ne peut

s'empêcher de penser avec sa garde-malade que Dieu n'aura pas eu le

courage d'être bien sévère avec le "bonhomme."

La Fontaine fit de ses fables de petits poëmes dramatiques auxquels la

mise en scène, les caractères et les situations ne manquent pas plus

que la morale. Il les appelle lui-même:

Une ample comédie à cent actes divers.

Et tel est en effet leur caractère. Tout ce qui rend la scène

charmante s'y trouve en raccourci, acteurs, dialogues, passions,

péripéties: il y a de plus le récit, la description, la réflexion

personnelle et le sentiment de la nature. Ce dernier trait est

caractéristique. Les autres grands poëtes de l'époque sont les

peintres de l'homme, de la société. La Fontaine seul a compris et aimé

en artiste la campagne, les champs, les bois et leurs habitants. L'art

chez lui ne fait point tort au naturel. Il réunit de la façon la plus

heureuse l'exactitude, l'imagination et la raison.

Son plus grand charme est dans le style. À vrai dire c'est moins un

style qu'une mosaïque de styles, où toutes les nuances se trouvent,

depuis le familier jusqu'au sublime.

Cela frappait déjà ses contemporains. Mme. de Sévigné le faisait

remarquer à ses amis--"Lisez les fables de La Fontaine, disait-elle,

c'est un livre unique." D'après un critique distingué il n'y a de plus

populaire que le livre de la religion. Celui qui n'a que deux ouvrages

dans sa maison a les Fables de la Fontaine.

C'est un curieux caractère que celui de La Fontaine, surtout

si l'on compare ses façons aux moeurs régulières,

réfléchies et sérieuses des gens d'alors. Ce naturel est

gaulois.... c'est-à-dire, médiocrement digne, exempt de

grandes passions, et enclin au plaisir.... Il était poëte.

Je crois que, de tous les Français, c'est lui qui le plus

véritablement l'a été. Plus que personne il en a les deux

grands traits, la faculté d'oublier le monde réel, et celui

de vivre dans le monde idéal; le don de ne pas voir les

choses positives, et celui de suivre intérieurement ses

beaux songes.... Il a l'air d'un enfant distrait, qui se

heurte aux hommes. On l'appelle "le bon homme." En

conversation il ne sait pas de quoi on parle autour de lui,

"rêve à tout autre chose, sans pouvoir dire à quoi il

rêve."... Sa sincérité est naïve.... Il est crédule jusqu'au

bout, et de son propre aveu toujours le même "enfant à barbe

grise, qui fut dupe et le sera toujours." Il ne sait ni se

conduire ni se contraindre, il se laisse aller; c'est la

pure nature.

Mme. de La Sablière disait "qu'il ne mentait jamais en

prose." Ajoutez qu'en vers, non plus, il ne ment jamais. Il

avoue ingénument ses fautes, son désordre.... Il pense tout

haut, il vit à coeur ouvert devant les contemporains, devant

ses lecteurs. Tout ce que l'éducation et la réflexion

impriment en nous a glissé sur lui. Il est resté primitif;

pendant que les autres se polissaient et se querellaient, il

a rêvé....

La Fontaine est le seul qui nous ait donné le vers qui nous

convient, "toujours divers, toujours nouveau," long, puis

court, puis entre les deux, avec vingt sortes de rimes

redoublées, entrecroisées, reculées, rapprochées, tantôt

solennelles comme un hymne, tantôt folâtres comme une

chanson.... Diversité c'est sa devise. Il s'est comparé

lui-même "à l'abeille, au papillon," qui va de fleur en

fleur et ne se pose qu'un instant au bord des roses

poétiques.... Il n'écrit pas au hasard, avec les inégalités

de la verve. Il revient sur ses premiers pas, et se corrige

patiemment. On a retrouvé un de ses premiers jets (Le

Renard, les Mouches et le Hérisson), et l'on a vu que la

fable achevée n'a gardé que deux vers de la fable ébauchée.

Il avouait lui-même qu'il "fabriquait ses vers à force de

temps." Il n'atteignait l'air naturel que par le travail

assidu.... Il a l'air distrait, et voit tout, peint tout,

jusqu'aux sentiments les plus secrets et les plus

particuliers. Rois et nobles, courtisans et bourgeois, il y

a dans ses fables une galerie de portraits qui, comme ceux

de Saint-Simon, et mieux que ceux de La Bruyère, montrent en

abrégé tout le siècle.... Il a tiré de ce siècle toutes les

idées qu'il en pouvait prendre, et il y a tout feuilleté,

les livres et les hommes. Il y a pris quelque chose de plus

précieux, le ton, c'est-à-dire l'élégance et la

politesse.... Même en ses polissonneries il se préservait de

tout mot grossier, il gardait le style de la bonne

compagnie. Il avait le goût, la correction, la grâce.... On

dit qu'il était gauche quand il parlait avec la bouche; à

tout le moins, quand il parle avec sa plume, il est le plus

aimable des hommes du monde et le plus fin des courtisans.

Taine.

Littérature Française (Première Année) · 第 79 / 137 题