XV.

Le dernier acte est toujours sanglant, quelque belle que

soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre

sur la tête, et en voilà pour jamais.

* * * * *

MOLIÈRE.

Né à Paris en 1622, mort en 1673.

Corneille avait renouvelé la scène tragique. La scène comique, à

laquelle il avait donné le Menteur, attendait le génie qui continuât

et accomplît les réformes indiquées. Ce génie se rencontra dans un

homme à jamais célèbre sous le nom de Molière. Molière n'était pas son

vrai nom. Il le prit quand il se fit acteur, cette profession dans les

préjugés de l'époque n'étant pas considérée comme honorable. Son nom

de famille était Jean Baptiste Poquelin. Son père était valet de

chambre tapissier du roi. Il aurait bien voulu que son fils lui

succédât dans cette charge. Mais celui-ci avait une autre vocation.

Son goût et son talent l'appelaient au théâtre. Il y alla, et conquit

la première place parmi les auteurs comiques du monde.

La première comédie qui l'éleva incontestablement au dessus de tous

ses émules est la comédie des PRÉCIEUSES RIDICULES. Elle fut suivie de

toute une série de chefs-d'oeuvre en prose et en vers. Les plus

remarquables en prose sont: L'AVARE, le BOURGEOIS GENTILHOMME, le

MALADE IMAGINAIRE; en vers, le MISANTHROPE, TARTUFE et les FEMMES

SAVANTES.

En passant en revue les moeurs, les modes, les goûts et les travers

de son siècle, Molière dut nécessairement blesser beaucoup de vanités.

Il eut des ennemis et des envieux, et peut-être eût-il succombé à

leurs intrigues sans la protection de Louis XIV. Ce roi fut pour lui

un bienfaiteur et un ami. L'estime du public aussi le consola, ainsi

que l'amitié des La Fontaine et des Boileau. On voudrait pouvoir y

ajouter le bonheur domestique. Mais il ne le connut pas. Il avait

épousé une jeune comédienne dont les grâces le séduisirent et qui le

rendit parfaitement malheureux.

Quoique bien moins admirable comme acteur que comme auteur, il jouait

ordinairement quelque rôle important de ses pièces. Le soir de la

quatrième représentation du Malade imaginaire il joua quoique

gravement indisposé. Les médecins lui avaient prescrit le repos: il

avait craint de priver quelques pauvres pères de famille de leur

salaire en ne jouant pas. L'effort qu'il fit lui coûta la vie. Dans la

cérémonie de la réception, au dernier acte, il fut pris d'une

convulsion, et, transporté chez lui, il mourut le soir même entre les

bras de deux soeurs de charité.

La sépulture ecclésiastique lui fut refusée, attendu qu'excommunié en

sa qualité de comédien il n'avait pas reçu les sacrements avant sa

mort.

L'Académie aussi avait partagé un sot préjugé, et lui avait fermé ses

portes. Elle voulut, un siècle après, réparer ce tort et rendre

hommage à sa mémoire. Son buste fut placé dans la salle des séances

avec cette inscription:

"Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre."

Les oeuvres qu'il laissa à la France sont au nombre des monuments les

plus beaux de l'esprit et de l'art français. On y trouve, réunis d'une

manière extraordinaire, l'observation philosophique, la connaissance

du coeur humain, la verve comique et l'art d'écrire.

Personne ne possède plus de bon sens, plus de vérité, plus de gaieté

que lui. Il est permis de préférer tel autre des illustres écrivains,

ses contemporains, mais beaucoup de juges sont de l'avis de Boileau, à

qui Louis XIV demandait un jour quel était le plus bel esprit de son

siècle, et qui répondit, "Sire, c'est Molière."

Mademoiselle Poisson, femme du comédien de ce nom, a donné

de Molière le portrait suivant:

"Molière n'était ni trop gras, ni trop maigre, il avait la

taille plus grande que petite, le port noble; il marchait

gravement, avait l'air sérieux, le nez gros, la bouche

grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils

noirs et forts, et les divers mouvements qu'il leur donnait

lui rendaient la physionomie extrêmement comique. À l'égard

de son caractère il était doux, complaisant, généreux; il

aimait fort à haranguer, et quand il lisait ses pièces aux

comédiens, il voulait qu'ils y amenassent leurs enfants pour

tirer des conjectures de leurs mouvements naturels."

* * * * *

Dans cette famille d'esprits qui compte, en divers temps et

à divers rangs, Cervantes, Rabelais, Le Sage, Fielding,

Beaumarchais, et Walter Scott, Molière est, avec

Shakespeare, l'exemple le plus complet de la faculté

dramatique, et, à proprement parler, créatrice...

Shakespeare a de plus que Molière les touches pathétiques et

les éclats du terrible, Macbeth, le roi Lear, Ophélie! Mais

Molière rachète à certains égards cette perte par le nombre,

la perfection, la contexture profonde et continue de ses

principaux caractères.... Molière et Shakespeare sont de la

race primitive, deux frères, avec cette différence, je me le

figure, que dans la vie commune Shakespeare, le poëte des

pleurs et de l'effroi, développait volontiers une nature

plus riante et plus heureuse, et que Molière, le comique

réjouissant, se laissait aller à plus de mélancolie et de

silence.

Saint-Beuve.

Boileau l'a caractérisé par un mot profond; il l'appelait

"le Contemplateur." Quand Molière composait ses pièces, le

contemplateur observait et contenait l'homme....

Aucun poëte, dans notre pays, n'a eu plus d'imagination, de

sensibilité et de raison, ni dans une proportion plus

parfaite. Chez les autres l'une ou l'autre de ces facultés a

dominé, et tel s'est attiré des critiques pour s'être laissé

trop aller à la tendresse, tel autre parce que la raison y

paraît trop en forme, ou parce que l'imagination n'y est pas

assez réglée. Molière met tous les goûts d'accord. Ni ceux

qui se plaisent à la tendresse ne trouvent qu'il en a manqué

où il en fallait, ni ceux auxquels il faut beaucoup de

matière pour contenter leur imagination ne le trouvent

timide ou stérile dans ses plans; ni ceux qui veulent de la

raison partout, même en amour, ne le surprennent un moment

hors du naturel et du vrai....

Les changements que la langue a reçus ou subis dans les

ouvrages d'esprit ont profité à Molière. On fait des

vocabulaires de sa langue; on institue des prix pour le

meilleur éloge de son style. Ce qui en a vieilli revient à

la mode; ce qui en est parfait n'a pas cessé de le paraître.

Les novateurs le vantent pour son archaïsme et pour la

rudesse naïve de quelques tours. Les gens de goût y

reconnaissent l'expression la plus parfaite de l'esprit de

société dans notre pays. C'est dans cette langue que

s'exprime tout homme ému par quelque intérêt sérieux; c'est

ainsi que la parlent, au moment où ils ne sont que des

hommes, les écrivains même qui la violent dans leurs livres.

Nisard.

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Littérature Française (Première Année) · 第 70 / 137 题