V.

PHILIPPE DE COMINES.

Né près de Menin en Flandre en 1445, mort en 1509.

Philippe de Comines est le premier écrivain français qui ait traité

l'histoire comme elle doit être traitée. Il ne se contente pas de

raconter, de peindre, il explique; il dégage de l'étude des événements

et des caractères des vérités utiles, un enseignement.

Il a écrit L'HISTOIRE DU ROI LOUIS XI.

C'était un roi d'une grande finesse politique, habile et rusé. Un de

ses bons tours d'habileté fut l'acquisition même de Comines. Il

l'enleva à son ennemi le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire.

Comines se laissa enlever sans croire qu'il manquait à ses devoirs. Il

avait peu de goût pour le duc de Bourgogne; le roi de France lui

plaisait mieux. Il était de ces hommes qui apprécient les choses en

raison de leur utilité et les hommes en proportion de leur habileté à

profiter des choses. Sa nature était droite, sa morale peu élevée.

Son histoire se compose de deux parties. Les six premiers livres

traitent de Louis XI, les deux derniers de l'expédition de Charles

VIII en Italie. Son style a de la vigueur et de la précision. Il a la

force de la réflexion, la puissance de la logique. La langue de

Froissart est la langue des faits. Comines a parlé la langue des

idées: c'est celle-ci surtout qu'il y a du profit à écouter.

Philippe de Comines est, en date, le premier écrivain

vraiment moderne. Les lecteurs même qui ne voudraient pas

remonter bien haut, ni se jeter dans la curiosité érudite,

ceux qui ne voudraient se composer qu'une petite

bibliothèque française toute moderne ne sauraient se

dispenser d'y admettre Montaigne et Comines.

Ce sont des hommes qui ont nos idées et qui les ont dans la

mesure et dans le sens où il nous serait bon de les avoir,

qui entendent le monde, la société, particulièrement l'art

d'y vivre et de s'y conduire, comme nous serions trop

heureux de l'entendre aujourd'hui; des têtes saines,

judicieuses, munies d'un sens fin et sûr, riches d'une

expérience moins amère que profitable, et consolante, et

comme savoureuse. Ce sont des conseillers et des causeurs

bons à écouter après trois ou quatre siècles comme au

premier jour: Montaigne sur tous les sujets et à toutes les

heures, Comines sur les affaires d'État, sur le ressort et

le secret des grandes choses, sur ce qu'on nommerait dès

lors les intérêts politiques modernes, sur tant de mobiles

qui menaient les hommes de son temps et qui n'ont pas cessé

de mener ceux du nôtre.

Sainte-Beuve.

Pour le sentiment du bon et du mal Comines n'est pas

au-dessus de son siècle. Ses idées sur les droits des

peuples sont également celles de ses contemporains. Mais

pour l'intelligence des événements et des caractères, pour

ce mélange de bon sens et de finesse qui démêle si bien la

vérité, il est incomparable, c'est là son génie. "Il a

autorité et gravité, comme dit Montaigne, et sent partout

son homme de bon lieu, élevé aux grandes affaires."

Villemain.

Littérature Française (Première Année) · 第 19 / 137 题