Après avoir obtenu la permission de retourner en France, je me disposai
à m'embarquer sur _l'Indien_, vaisseau de 64 canons.
Je donnai la liberté à Duval, cet esclave qui portait votre nom; je le
confiai à un honnête homme du pays, jusqu'à ce qu'il eût acquitté par
son travail quelque argent dont il était redevable à l'administration.
S'il eût parlé français, je l'aurais gardé avec moi. Il me témoigna par
ses larmes le regret qu'il avait de me quitter. Il m'y paraissait plus
sensible qu'au plaisir d'être libre. Je proposai à Côte d'acheter sa
liberté, s'il voulait s'attacher à ma fortune. Il m'avoua qu'il avait
dans l'île une maîtresse dont il ne pouvait se détacher. Le sort des
esclaves du roi est supportable: il se trouvait heureux; c'était plus
que je ne pouvais lui promettre. J'aurais été très-aise de ramener mon
pauvre Favori dans sa patrie; mais quelques mois avant mon départ, on me
prit mon chien. Je perdis en lui un ami fidèle que j'ai souvent
regretté.
Quelques jours avant de partir, je revis Autourou, cet insulaire de
Taïti, que l'on ramenait dans son pays, après lui avoir fait connaître
les moeurs de l'Europe. Je l'avais trouvé, à son passage, franc, gai, un
peu libertin; à son retour, je le voyais réservé, poli et maniéré. Il
était enchanté de l'Opéra de Paris, dont il contrefaisait les chants et
les danses. Il avait une montre, dont il désignait les heures par leur
usage: il y montrait l'heure de se lever, de manger, d'aller à l'Opéra,
de se promener, etc. Cet homme était plein d'intelligence; il exprimait
par ses signes tout ce qu'il voulait. Quoique les hommes de Taïti
passent pour n'avoir eu aucune communication avec les autres nations
avant l'arrivée de M. de Bougainville, j'observai, cependant, un mot de
leur langue et un usage qui leur sont communs avec différens peuples.
_Matté_, en langue taïtienne, veut dire tuer. Le _matar_ des Espagnols,
le _mat_ des Persans ont la même signification. Les Taïtiens ont aussi
coutume de se dessiner la peau, comme beaucoup de peuples de l'ancien et
du nouveau continent. Ils connaissaient le fer, qu'ils n'avaient pas;
ils l'appelaient _aurou_, et en demandaient avec empressement; ils
avaient des maladies vénériennes, qui viennent, dit-on, du
Nouveau-Monde. Mais toutes ces analogies ne suffisent pas pour remonter
à l'origine d'une nation: les folies, les besoins, les maux de l'espèce
humaine paraissent naturalisés chez tous les peuples. Un moyen plus sûr
de les distinguer serait la connaissance de leurs langues. Toutes les
nations de l'Europe mangent du pain; mais les Russes l'appellent
_gleba_, les Allemands _broth_, les Latins _panis_, les Bas-Bretons
_bara_. Un dictionnaire encyclopédique des langues serait un ouvrage
très-philosophique.
Autourou paraissait s'ennuyer beaucoup à l'Ile-de-France. Il se
promenait toujours seul. Un jour, je l'aperçus dans une méditation
profonde; il regardait, à la porte de la prison, un noir esclave à qui
on rivait une grosse chaîne autour du cou. C'était un étrange spectacle
pour lui, qu'un homme de sa couleur, traité ainsi par des blancs qui
l'avaient comblé de bienfaits à Paris; mais il ne savait pas que ce sont
les passions des hommes qui les portent au-delà des mers, et que la
morale qui balance ces passions en Europe, reste en deçà des tropiques.
Je m'embarquai le 9 novembre 1770; plusieurs Malabares vinrent
m'accompagner jusqu'au bord de la mer; ils me souhaitèrent, en pleurant,
un prompt retour. Ces bonnes gens ne perdent jamais l'espérance de
revoir ceux qui leur ont rendu quelque service. Je reconnus parmi eux un
maître charpentier qui avait acheté mes livres de géométrie, quoiqu'il
sût à peine lire. C'était le seul homme de l'île qui en eût voulu.
Nous restâmes onze jours en rade, retenus par le calme. Le 20 au soir,
nous appareillâmes, et le 21, à trois heures après midi, nous mouillâmes
à Bourbon, dans la rade de Saint-Denis.
Cette île est à quarante lieues sous le vent de l'Ile-de-France. Il ne
faut qu'un jour pour aller à Bourbon, et souvent un mois pour en
revenir. Elle paraît de loin comme une portion de sphère; ses montagnes
sont fort élevées. On y cultive, dit-on, la terre à huit cents toises de
hauteur. On donne seize cents toises d'élévation au sommet des
Trois-Salases, qui sont trois pics inaccessibles.
Ses rivages sont très-escarpés; la mer y roule sans cesse de gros
galets; ce qui ne permet qu'aux pirogues d'aborder sans se briser. On a
construit à Saint-Denis, pour le débarquement des chaloupes, un
pont-levis soutenu par des chaînes de fer. Il avance sur la mer de plus
de quatre-vingts pieds. A l'extrémité de ce pont est une échelle de
corde, où grimpent ceux qui veulent aller à terre. Dans tout le reste de
l'île, on ne peut débarquer qu'en se jetant à l'eau.
Comme _l'Indien_ devait rester trois semaines au mouillage pour charger
du café, plusieurs passagers résolurent de rester quelques jours dans
l'île, et d'aller même attendre à Saint-Paul, sept lieues sous le vent,
que notre vaisseau vînt y compléter sa cargaison.
Je me décidai moi-même à descendre à terre, par la disette de vivres où
nous nous trouvions à bord, et par l'exemple du capitaine et d'un grand
nombre d'officiers de différens vaisseaux.
Le 25, après midi, je m'embarquai seul dans une petite yole; et, malgré
la brise qui était très-violente, à force de gouverner à la lame, je
débarquai au pont. Nous fûmes une heure et demie à faire ce trajet, qui
n'a pas une demi-lieue.
Je fus saluer l'officier-commandant. Il m'apprit qu'il n'y avait point
d'auberge à Saint-Denis, ni dans aucun endroit de l'île, que les
étrangers avaient coutume de loger chez ceux des habitans avec lesquels
ils faisaient quelque commerce. La nuit s'approchait, et n'ayant aucune
affaire à traiter, je me préparais à retourner à bord, lorsque cet
officier m'offrit un lit.
Je fus ensuite saluer M. de Crémon, commissaire-ordonnateur, qui
m'offrit sa maison pour le temps que je voudrais passer à terre. Cette
offre me fut d'autant plus agréable que j'avais envie de voir le volcan
de Bourbon, où je savais que M. de Crémon avait fait un voyage.
Mais je n'en ai pas trouvé l'occasion. Le chemin en est très-difficile,
peu d'habitans le connaissaient, et il fallait s'absenter de Saint-Denis
six ou sept jours.
Du 25 jusqu'au 30, la brise fut si forte que peu de chaloupes de la rade
vinrent à terre. Notre capitaine profita d'un moment favorable pour
retourner à son bord, où ses affaires l'appelaient; mais le mauvais
temps l'empêcha de redescendre.
Cette brise, qui vient toujours du sud-est, se lève à six heures du
matin et finit à dix heures du soir. Dans cette saison, elle durait le
jour et la nuit avec une violence égale.
Le 1er décembre le vent s'apaisa, mais il s'éleva de la pleine mer une
lame monstrueuse qui brisait sur le rivage avec tant de violence que la
sentinelle du pont fut obligée de quitter son poste.
Le haut des montagnes se couvrait de nuages épais, qui n'avaient point
de cours. Le vent soufflait encore un peu de la partie du sud-est, mais
la mer venait de l'ouest. On voyait trois grosses lames se succéder
continuellement; on les distinguait le long de la côte comme trois
longues collines. Il se détachait de leur partie supérieure des jets
d'eau, qui formaient une espèce de crinière. Elles s'élançaient sur le
rivage en formant une voûte, qui, se roulant sur elle-même, s'élevait en
écume à plus de cinquante pieds de haut.
On respirait à peine, l'air était lourd, le ciel obscur, des nuées de
corbigeaux et de paille-en-cus venaient du large, et se réfugiaient sur
la côte. Les oiseaux de terre et les animaux paraissaient inquiets. Les
hommes mêmes sentaient une frayeur secrète à la vue d'une tempête
affreuse au milieu du calme.
Le 2 au matin, le vent tomba tout-à-fait, et la mer augmenta; les lames
étaient plus nombreuses, et venaient de plus loin. Le rivage, battu des
flots, était couvert d'une mousse blanche comme la neige, qui s'y
entassait comme des ballots de coton. Les vaisseaux en rade fatiguaient
beaucoup sur leurs câbles.
On ne douta plus que ce ne fût l'ouragan. On tira bien avant sur la
terre les pirogues qui étaient sur le galet; et chacun se hâta de
soutenir sa maison avec des cordes et des solives.
Il y avait au mouillage, _l'Indien_, _le Penthièvre_, _l'Amitié_,
_l'Alliance_, _le Grand Bourbon_, _le Géryon_, une gaulette et un petit
bateau. La côte était bordée de monde qu'attirait le spectacle de la mer
et le danger des vaisseaux.
Sur le midi, le ciel se chargea prodigieusement, et le vent commença à
fraîchir du sud-est. On craignit alors qu'il ne tournât à l'ouest, et
qu'il ne jetât les vaisseaux sur la côte. On leur donna, de la batterie,
le signal du départ, en hissant le pavillon, et tirant deux coups de
canon à boulet. Aussitôt ils coupèrent leurs câbles et appareillèrent.
_Le Penthièvre_ abandonna sa chaloupe, qu'il ne put rembarquer.
_L'Indien_, mouillé plus au large, fit vent arrière sous ses quatre
voiles majeures. Les autres s'éloignèrent successivement. Des noirs, qui
étaient dans une chaloupe, se réfugièrent à bord de _l'Amitié_. Le petit
bateau et la gaulette se trouvaient déjà dans les lames, où ils
disparaissaient de temps en temps; ils semblaient craindre de se mettre
au large; enfin ils appareillèrent les derniers, attirant à eux
l'inquiétude et les voeux de tous les spectateurs. Au bout de deux
heures toute cette flotte disparut dans le nord-ouest, au milieu d'un
horizon noir.
A trois heures après midi, l'ouragan se déclara avec un bruit
effroyable; tous les vents soufflèrent successivement. La mer battue,
agitée dans tous les sens, jetait sur la terre des nuages d'écume, de
sable, de coquillages et de pierres. Des chaloupes, qui étaient en
radoub à cinquante pas du rivage, furent ensevelies sous le galet; le
vent emporta un pan de la couverture de l'église, et la colonnade du
Gouvernement. L'ouragan dura toute la nuit, et ne cessa que le 3 au
matin.
Le 6, deux navires revinrent au mouillage; c'étaient le petit bateau et
la gaulette: ils apportaient une lettre du _Penthièvre_, qui avait perdu
son grand mât de perroquet. Pour eux, ils n'avaient éprouvé aucun
accident. En tout, les petites destinées sont les plus heureuses.
Le 8, _le Géryon_ parut. Il avait relâché à l'Ile-de-France; il nous
apprit que la tempête y avait fait périr, à l'ancre, la flûte du roi,
_la Garonne_.
Enfin, jusqu'au 19, on eut successivement nouvelle de tous les
vaisseaux, à l'exception de _l'Amitié_ et de _l'Indien_. La force et la
grandeur de _l'Indien_ semblaient le mettre à l'abri de tous les
événemens, et nous ne doutâmes pas qu'il n'eût continué sa route pour
faire ses vivres au cap de Bonne-Espérance, et de là aller en France. Je
savais d'ailleurs que c'était le projet du capitaine.
Le 19, au matin, on signala un vaisseau; c'était _la Normande_, flûte du
roi: elle passa devant Saint-Denis, et fut mouiller à Saint-Paul. Elle
venait de l'Ile-de-France, et allait chercher des vivres au Cap. Cette
occasion nous parut très-favorable. Il y avait un autre officier avec
moi; nous résolûmes d'en profiter. Monsieur et mademoiselle de Crémon
nous firent faire des lits et du linge pour le bord, et nous procurèrent
des chevaux et des guides pour aller à Saint-Paul. Un de leurs parens
nous y accompagna.
Je n'avais descendu à terre qu'un peu de linge; tous mes effets étaient
sur _l'Indien_.
Nous partîmes le 20, à onze heures du matin. Il y avait sept lieues à
faire. La flûte partait le soir; il n'y avait pas de temps à perdre.
Nous prîmes congé de nos hôtes.
Nos chevaux grimpèrent d'abord la montagne de Saint-Denis, par des
chemins en zigzag, pavés de pierres pointues. Ils étaient
très-vigoureux, et leur pas était sûr, quoiqu'ils ne fussent pas ferrés,
suivant l'usage du pays.
A deux lieues et demie de Saint-Denis, nous trouvâmes, sur le bord d'un
ruisseau, à l'ombre de citronniers, un dîner que mademoiselle de Crémon
nous avait fait préparer.
Après dîner, nous descendîmes et montâmes la Grande-Chaloupe. C'est un
vallon affreux formé par deux montagnes parallèles et très-escarpées:
nous fîmes à pied une partie de ce chemin que la pluie rendait
dangereux. Nous nous trouvâmes au fond entre les deux montagnes, dans
une des plus étranges solitudes que j'aie jamais vues; nous étions comme
entre deux murailles, le ciel sur notre tête et la mer sur notre droite.
Nous passâmes le ruisseau, et nous parvînmes enfin sur le bord opposé de
la Chaloupe; il règne au fond de ce gouffre un calme éternel, quoique le
vent soit très-frais sur la montagne.
A deux lieues de Saint-Paul, nous entrâmes dans une vaste plaine
sablonneuse, qui s'étend jusqu'à la ville. Elle est bâtie comme celle de
Saint-Denis. Ce sont de grands emplacemens bien alignés, entourés de
haies, au milieu desquels est une case où loge une famille. Ces villes
ont l'air de grands hameaux. Saint-Paul est situé sur le bord d'un étang
d'eau douce, dont on pourrait, je crois, faire un port.
Il était nuit quand nous y arrivâmes; nous étions très-fatigués, et nous
ne savions où loger, ni même où trouver du pain; car il n'y a point de
boulanger à Saint-Paul.
Mon premier soin fut de parler au capitaine de _la Normande_, que je
trouvai heureusement à terre. Il me dit qu'il ne se chargerait point de
notre passage sans un ordre du gouverneur de l'Ile-de-France, qui alors
était à Saint-Denis; qu'au reste il ne partait que le lendemain matin.
Sur-le-champ j'écrivis au gouverneur et à mademoiselle de Crémon. Je
donnai mes deux lettres à un noir, en lui promettant une récompense s'il
était de retour le lendemain à huit heures du matin. Il en était dix du
soir, et il avait quatorze lieues à faire. Il partit à pied.
Je fus trouver mes camarades, qui soupaient chez le garde-magasin. On
nous logea dans une maison appartenant au roi. Il n'y avait d'autres
meubles que des chaises, dont nous fîmes des lits; de grand matin nous
étions debout. A neuf heures nous vîmes arriver, avec les réponses à mes
lettres, un noir, que mon commissionnaire avait fait partir à sa place.
Je le payai bien, et je fus trouver le capitaine, pour lui remettre la
lettre du gouverneur. Quel fut notre étonnement, lorsque nous vîmes
qu'il laissait la chose à sa discrétion!
Enfin après plusieurs négociations, et après avoir donné des billets
pour les frais de notre passage, il consentit à nous embarquer. Le
départ du vaisseau fut remis au lendemain.
Voici ce que j'ai pu recueillir sur Bourbon. On sait que ses premiers
habitans furent des pirates qui s'allièrent avec des négresses de
Madagascar. Ils vinrent s'y établir vers l'an 1657. La compagnie des
Indes avait aussi à Bourbon un comptoir, et un gouverneur, qui vivait
avec eux dans une grande circonspection. Un jour le vice-roi de Goa vint
mouiller à la rade de Saint-Denis, et fut dîner au Gouvernement. A peine
venait-il de mettre pied à terre, qu'un vaisseau pirate de cinquante
pièces de canon vint mouiller auprès du sien et s'en empara. Le
capitaine descendit ensuite, et fut demander à dîner au gouverneur. Il
se mit à table entre lui et le Portugais, à qui il déclara qu'il était
son prisonnier. Quand le vin et la bonne chère eurent mis le marin de
bonne humeur, M. Desforges (c'était le gouverneur), lui demanda à
combien il fixait la rançon du vice-roi. Il me faut, dit le pirate,
mille piastres. C'est trop peu, répondit M. Desforges, pour un brave
homme comme vous, et un grand seigneur comme lui. Demandez beaucoup, ou
rien. Hé bien! qu'il soit libre, dit le généreux corsaire. Le vice-roi
se rembarqua sur-le-champ et appareilla, fort content d'en sortir à si
bon marché. Ce service du gouverneur a été récompensé depuis peu par la
cour de Portugal, qui a envoyé l'ordre de Christ à son fils. Le pirate
s'établit ensuite dans l'île, avec tous les siens, et fut pendu
long-temps après l'amnistie qu'on avait publiée en leur faveur, et dans
laquelle il avait oublié de se faire comprendre. Cette injustice fut
commise par un conseiller qui voulut s'approprier sa dépouille; mais cet
autre fripon, à quelque temps de là, fit une fin presque aussi
malheureuse, quoique la justice des hommes ne s'en mêlât pas.
Il n'y a pas long-temps qu'un de ces anciens écumeurs de mer, appelé
_Adam_, vivait encore. Il est mort âgé de cent quatre ans.
Lorsque des occupations plus paisibles eurent adouci leurs moeurs, il ne
leur resta plus qu'un certain esprit d'indépendance et de liberté qui
s'adoucit encore par la société de beaucoup d'honnêtes gens qui vinrent
s'établir à Bourbon pour s'y livrer à l'agriculture. On compte soixante
mille noirs à Bourbon, et cinq mille habitans. Cette île est trois fois
plus peuplée que l'Ile-de-France, dont elle dépend pour le commerce
extérieur. Elle est aussi bien mieux cultivée. Elle avait produit, cette
année, vingt mille quintaux de blé, et autant de café, sans le riz et
les autres denrées qu'elle consomme. Les troupeaux de boeufs n'y sont
pas rares. Le roi paie le cent pesant de blé 15 liv.; et les habitans
vendaient le quintal de café 45 liv. en piastres, ou 70 liv. en papiers.
Le principal lieu de Bourbon est Saint-Denis, où résident le gouverneur
et le conseil. On n'y voit de remarquable qu'une redoute fermée,
construite en pierre, mais qui est située trop loin de la mer; une
batterie devant le Gouvernement, et le pont-levis dont j'ai parlé. Il y
a derrière la ville une grande plaine qu'on appelle _le Champ de
Lorraine_.
Le sol m'a paru plus sablonneux à Bourbon qu'à l'Ile-de-France: il est
mêlé, à quelque distance du rivage, du même galet roulé dont les bords
de la mer sont couverts; ce qui prouve qu'elle s'en est éloignée, ou que
l'île s'est élevée: ce qui me paraît possible, si l'on en juge par
l'inspection des montagnes lézardées et brisées dans leur intérieur.
Dans les spéculations sur la nature, les opinions opposées se présentent
toujours avec une vraisemblance presque égale. Souvent les mêmes effets
résultent des causes contraires. Cette observation peut s'étendre fort
loin, et doit nous porter à être fort modérés dans nos jugemens.
Un vieillard âgé de plus de quatre-vingts ans m'assura qu'il avait été
un de ceux qui prirent possession de l'Ile-de-France, lorsque les
Hollandais l'abandonnèrent. On y avait détaché douze Français, qui y
abordèrent le matin; et dans l'après-midi de ce jour même, un vaisseau
anglais y mouilla dans la même intention.
Les moeurs des anciens habitans de Bourbon étaient fort simples. La
plupart des maisons ne fermaient pas; une serrure même était une
curiosité. Quelques-uns mettaient leur argent dans une écaille de tortue
au-dessus de leur porte. Ils allaient nu-pieds, s'habillaient de toile
bleue, et vivaient de riz et de café; ils ne tiraient presque rien de
l'Europe, contens de vivre sans luxe, pourvu qu'ils vécussent sans
besoins. Ils joignaient à cette modération les vertus qui en sont la
suite, de la bonne foi dans le commerce et de la noblesse dans les
procédés. Dès qu'un étranger paraissait, les habitans venaient, sans le
connaître, lui offrir leur maison.
La dernière guerre de l'Inde a altéré un peu ces moeurs. Les volontaires
de Bourbon s'y sont distingués par leur bravoure; mais les étoffes de
l'Asie et les distinctions militaires de France sont entrées dans leur
île. Les enfans, plus riches que leurs pères, veulent être plus
considérés. Ils n'ont pas su jouir d'un bonheur ignoré; ils vont
chercher en Europe des plaisirs et des honneurs en échange de l'union
des familles et du repos de la vie champêtre. Comme l'attention des
pères se porte principalement sur leurs garçons, ils les font passer en
France, d'où ils reviennent rarement. Il arrive de là que l'on compte
dans l'île plus de cinq cents filles à marier, qui vieillissent sans
trouver de parti.
Nous nous embarquâmes sur _la Normande_ le 21 au soir. Nous trouvâmes
une caisse de vin, de liqueurs, de café, etc., que monsieur et
mademoiselle de Crémon avaient fait mettre à bord pour notre usage. Nous
avions trouvé dans leur maison la cordialité des anciens habitans de
Bourbon et la politesse de Paris.
Je suis, etc.
A Bourbon, ce 21 décembre 1770.