Un officier m'avait proposé de faire le tour de l'île à pied; mais,
quelques jours avant le départ, il s'excusa: je résolus d'exécuter seul
ce projet.
Je pouvais compter sur Côte, ce noir du roi, qui m'avait déjà
accompagné; il était petit, suivant la signification de son nom, mais il
était très-robuste. C'était un homme d'une fidélité éprouvée, parlant
peu, sobre, et ne s'étonnant de rien.
J'avais acheté un esclave depuis peu, à qui j'avais donné votre nom,
comme un bon augure pour lui. Il était bien fait, d'une figure
intéressante, mais d'une complexion délicate; il ne parlait point
français.
Je pouvais encore compter sur mon chien, pour veiller la nuit, et aller
le jour à la découverte.
Comme je savais bien que je serais plus d'une fois seul, sans gîte dans
les bois, je me pourvus de tout ce que je crus nécessaire pour moi et
pour mes gens. Je fis mettre à part une marmite, quelques plats,
dix-huit livres de riz, douze livres de biscuit, autant de maïs, douze
bouteilles de vin, six bouteilles d'eau-de-vie, du beurre, du sucre, des
citrons, du sel, du tabac, un petit hamac de coton, un peu de linge, un
plan de l'île dans un bambou, quelques livres, un sabre, un manteau: le
tout ensemble pesait deux cents livres. Je partageai toute ma cargaison
en quatre paniers, deux de soixante livres et deux de quarante. Je les
fis attacher au bout de deux forts roseaux. Côte se chargea du poids le
plus fort, Duval prit l'autre. Pour moi, j'étais en veste, et je portais
un fusil à deux coups, une paire de pistolets de poche, et mon couteau
de chasse.
Je résolus de commencer mon voyage par la partie de l'île qui est sous
le vent. Je me proposai de suivre constamment le bord de la mer, afin de
pouvoir tracer un système de la défense de l'île, et de faire, dans
l'occasion, quelques observations d'histoire naturelle.
M. de Chazal s'offrit de m'accompagner jusqu'à sa terre, à cinq lieues
de la ville, aux plaines Saint-Pierre. M. le marquis d'Albergati se mit
encore de la partie.
Nous partîmes de bon matin le 26 août 1769; nous prîmes le long du
rivage depuis le fort Blanc, sur la gauche du port; la mer se répand sur
cette grève, qui n'est point escarpée, jusqu'à la pointe de la plaine
aux Sables. On a construit là la batterie de Paulmy. Le débarquement
serait impossible sur cette plage, parce qu'à deux portées de fusil, il
y a un banc de récifs qui la défend naturellement. Depuis la batterie de
Paulmy, le rivage devient à pic; la mer y brise de manière qu'on ne peut
y aborder. Quant à la plaine, elle serait impraticable à la cavalerie et
à l'artillerie, par la quantité prodigieuse de roches dont elle est
couverte. Il n'y a point d'arbres; on y voit seulement quelques mapous
et des veloutiers: l'escarpement finit à la Baie de la petite rivière,
où il y a une petite batterie.
Nous trouvâmes là un homme de mérite, trop peu employé, M. de Séligny,
chez lequel nous dînâmes. Il nous fit voir le plan de la machine avec
laquelle il traça un canal au vaisseau _le Neptune_, échoué dans
l'ouragan de 1760. C'étaient deux râteaux de fer mis en action par deux
grandes roues portées sur des barques: ces roues augmentaient leur effet
en agissant sur des leviers supportés par des radeaux.
Nous vîmes un moulin à coton de son invention: l'eau le faisait mouvoir.
Il était composé d'une multitude de petits cylindres de métal posés
parallèlement. Des enfans présentent le coton à deux de ces cylindres,
le coton passe et la graine reste. Ce même moulin servait à entretenir
le vent d'une forge, à battre des grains et à faire de l'huile. Il nous
apprit qu'il avait trouvé une veine de charbon de terre, un filon de
mine de fer, une bonne terre à faire des creusets, et que les cendres
des _songes_, espèce de nymphæa, brûlées avec du charbon, donnaient des
verres de différentes couleurs. Nous quittâmes, l'après-midi, ce citoyen
utile et mal récompensé.
Nous suivîmes un sentier qui s'éloigne du rivage d'une portée de fusil.
Nous passâmes à gué la rivière Belle-Ile, dont l'embouchure est fort
encaissée. A un quart de lieue de là, on entre dans un bois qui conduit
à l'habitation de M. de Chazal. Ce terrain, qu'on appelle les plaines
Saint-Pierre, est encore plus couvert de rochers que le reste de la
route. En plusieurs endroits, nos noirs étaient obligés de mettre bas
leurs charges, et de nous donner la main pour grimper. Une demi-heure
avant d'arriver, Duval, ne pouvant plus supporter sa charge, la mit bas.
Nous nous trouvâmes fort embarrassés, car il faisait nuit, et les autres
noirs avaient pris les devans. Comment le retrouver au milieu des herbes
et des bois? J'allumai du feu avec mon fusil, et nous l'entretînmes avec
de la paille et des branches sèches; après quoi, nous laissâmes là
Duval, et lorsque nous fûmes arrivés à la maison, nous envoyâmes des
noirs le chercher avec ses paniers.
Toute la côte est fort escarpée depuis la petite rivière jusqu'aux
plaines Saint-Pierre. Nos curieux avaient trouvé dans les rochers la
pourpre de Panama, la bouche-d'argent, des nérites, et des oursins à
longues pointes. Sur le sable, on ne trouve que des débris de cames, de
rouleaux, et de grappes-de-raisin, espèces de coraux.
Nous avions marché cinq heures le matin, et quatre heures l'après-midi.