Deux curieux d'histoire naturelle, M. de Chazal, conseiller, et M. le
marquis d'Albergati, capitaine de la légion, me proposèrent, il y a
quelque temps, d'aller voir, à une lieue et demie d'ici, une caverne
considérable; j'y consentis. Nous nous rendîmes d'abord à la grande
rivière. Cette grande rivière, comme toutes celles de cette île, n'est
qu'un large ruisseau qu'une chaloupe ne remonterait pas à une portée de
fusil de son embouchure. Il y a là un petit établissement formé d'un
hôpital et de quelques magasins, et c'est là aussi que commence
l'aqueduc qui conduit les eaux à la ville. On voit sur une petite
hauteur en pain de sucre, une espèce de fort qui défend la baie.
Après avoir passé la grande rivière, nous prîmes pour guide le meunier
du lieu. Nous marchâmes environ trois quarts d'heure, à l'ouest, au
milieu des bois. Comme nous étions en plaine, je me croyais fort éloigné
de la caverne, dont je supposais l'ouverture au flanc de quelque
montagne, lorsque nous la trouvâmes, sans y penser, à nos pieds. Elle
ressemble au trou d'une cave dont la voûte se serait éboulée. Plusieurs
racines de mapou descendent perpendiculairement, et barrent une partie
de l'entrée: on avait cloué au cintre une tête de boeuf.
Avant de descendre dans cet abîme, on déjeuna; après quoi, on alluma de
la bougie et des flambeaux, et nous nous munîmes de briquets pour faire
du feu.
Nous descendîmes une douzaine de pas sur les rochers qui en bouchent
l'ouverture, et je me trouvai dans le plus vaste souterrain que j'aie vu
de ma vie. Sa voûte est formée d'un roc noir, en arc surbaissé. Sa
largeur est d'environ trente pieds, et sa hauteur de vingt. Le sol en
est fort uni, il est couvert d'une terre fine que les eaux des pluies y
ont déposée. De chaque côté de la caverne, à hauteur d'appui, règne un
gros cordon avec des moulures. Je le crois l'ouvrage des eaux qui y
coulent dans la saison des pluies, à différens niveaux. Je confirmai
cette observation par la vue de plusieurs débris de coquilles terrestres
et fluviatiles. Cependant, les gens du pays croient que c'est un ancien
soupirail de volcan; il me paraît plutôt que c'est l'ancien lit d'une
rivière souterraine. La voûte est enduite d'un vernis luisant et sec,
espèce de concrétion pierreuse qui s'étend sur les parois, et, en
quelques endroits, sur le sol même. Cette concrétion y forme des
stalactites ferrugineuses qui se brisaient sous nos pieds comme si nous
eussions marché sur une croûte de glace.
Nous marchâmes assez long-temps, trouvant le terrain parfaitement sec,
excepté à trois cents pas de l'entrée par où une partie de la voûte est
éboulée. Les eaux supérieures filtraient à travers les terres, et
formaient quelques flaques sur le sol.
De là, la voûte allait toujours en baissant. Insensiblement nous étions
obligés de marcher sur les pieds et sur les mains: la chaleur
m'étouffait; je ne voulus pas aller plus loin. Mes compagnons, plus
lestes, et en déshabillé convenable, continuèrent leur route.
En retournant sur mes pas, je trouvai une racine grosse comme le doigt,
attachée à la voûte par de très-petits filamens. Elle avait plus de dix
pieds de longueur, sans branches ni feuilles, ni apparence qu'elle en
eût jamais eu; elle était entière à ses deux bouts. Je la crois une
plante d'une espèce singulière: elle était remplie d'un suc laiteux.
Je revins donc à l'entrée de la grotte, où je m'assis pour respirer
librement. Au bout de quelque temps, j'entendis un bourdonnement sourd,
et je vis, à la lueur des flambeaux portés par des nègres, apparaître
nos voyageurs en bonnet, en chemise, en caleçon si sales et si rouges
qu'on les eût pris pour quelques personnages de tragédie anglaise. Ils
étaient baignés de sueur et tout barbouillés de cette terre rouge, sur
laquelle ils s'étaient traînés sur le ventre sans pouvoir aller plus
loin.
Cette caverne se bouche de plus en plus. Il me semble qu'on en pourrait
faire de magnifiques magasins, en la coupant de murs pour empêcher les
eaux d'y entrer. Le marquis d'Albergati m'en donna les dimensions que
voici, avec mes notes.
Le terrain est très-sec dans }
toute cette partie: on y }
remarque plusieurs fentes qui } t. p.
s'étendent dans toute la } Depuis l'entrée, { Hauteur. 3 2
largeur; l'entrée est à } première voûte. { Largeur. 5
l'ouest-nord-ouest. } { Longueur. 22
Le souterrain tourne au N-O 1/4 }
N; corrigez N-O 1/4 O. Le }
terrain est sec: il règne dans }
presque toute cette partie une }
banquette d'environ deux pieds } Deuxième voûte { Hauteur. 2 5
et demi de hauteur, avec un gros } depuis le { Largeur. 4
cordon. } premier coude. { Longueur. 68 2
La voûte tourne au N-O; corrigez }
O-N-O, 2 deg. 30 min. N: à son }
extrémité elle n'a que quatre }
pieds de hauteur, mais elle se }
relève à quelques toises de là. }
Elle est pierreuse et humide. } Troisième voûte { Hauteur. 1 5
On y remarque de petites } depuis le { Largeur. 2 2
congélations ou stalactites. } deuxième coude. { Longueur. 48 2
Les banquettes et moulures }
règnent sur les côtés: il y a un }
espace d'environ cinquante pieds }
rempli de roches détachées de la } Quatrième voûte. { Hauteur. 3
voûte. Cet endroit n'est pas sûr. } { Largeur. 4 3
Le terrain va droit sans coude. } { Longueur. 58 2
Il va au N-N-O, 3 deg. N; } Cinquième voûte { Hauteur. 1 2
corrigez N-O 1/4 N, 5 deg. O. } et troisième { Largeur. 3
} coude. { Longueur. 38 2
Au N-O 1/4 N-O; corrigez N-O 1/4 } Sixième voûte, { Hauteur. 1 4
N, 2 deg. 30 m. } quatrième { Largeur. 3 3
} coude. { Longueur. 15 0
Au N-O 1/4 O; corrigez O 1/4 N-O, } Septième voûte, { Hauteur. 1 3
2 deg. 30 min. } cinquième { Largeur. 2 4
} coude. { Longueur. 26 4
A l'O 1/4 N-O; corrigez O 1/4 } Huitième voûte, { Hauteur. 1 5
S-O, 2 deg. 30 min. O. } sixième coude. { Largeur. 3
} { Longueur. 15
Au N 1/4 N-O; corrigez N-O 1/4 } Neuvième voûte, { Hauteur. 1 1
N, 2 deg. 30 min. N. Ici je m'en } septième { Largeur. 3
retournai. } coude. { Longueur. 28 2
Au N-N-O, 5 deg. 3 min. O; }
corrigez N-O, 3 deg. 30 min. O. }
Il faut marcher le tiers de cette }
voûte sur le ventre. Il y a deux } Dixième voûte, { Hauteur. 2
ans cette partie était plus } huitième coude. { Largeur. 3
praticable. } { Longueur. 16 4
Au bout sont des flaques d'eau: } Onzième voûte. { Hauteur. 0 2
la voûte menace de s'écrouler en } { Largeur. 1 4
deux ou trois endroits. } { Longueur. 6 0
Nous revînmes le soir à la ville.
Cette course me mit en goût d'en faire d'autres. Il y avait long-temps
que j'étais invité par un habitant de la Rivière-Noire, appelé M. de
Messin, à l'aller voir; il demeure à sept lieues du Port-Louis. Je
profitai de sa pirogue qui venait toutes les semaines au port. Le patron
vint m'avertir, et je m'embarquai à minuit. La pirogue est une espèce de
bateau formé d'une seule pièce de bois, qui va à la rame et à la voile.
Nous y étions neuf personnes.
A minuit et demi nous sortîmes du port en ramant. La mer était fort
houleuse, elle brisait beaucoup sur les récifs. Souvent nous passions
dans leur écume sans les apercevoir, car la nuit était fort obscure. Le
patron me dit qu'il ne pouvait pas continuer sa route avant que le jour
fût venu, et qu'il allait mettre à terre.
Nous pouvions avoir fait une lieue et demie; il vint mouiller un peu
au-dessous de la petite rivière. Les noirs me descendirent au rivage sur
leurs épaules, après quoi ils prirent deux morceaux de bois, l'un de
veloutier, l'autre de bambou, et ils allumèrent du feu en les frottant
l'un contre l'autre. Cette méthode est bien ancienne; les Romains s'en
servaient. Pline dit qu'il n'y a rien de meilleur que le bois de lierre
frotté avec le bois de laurier.
Nos gens s'assirent autour du feu en fumant leur pipe. C'est une espèce
de creuset au bout d'un gros roseau; ils se le prêtent tour-à-tour. Je
leur fis distribuer de l'eau-de-vie, et je fus me coucher sur le sable,
entouré de mon manteau.
On me réveilla à cinq heures pour me rembarquer. Le jour étant venu à
paraître, je vis le sommet des montagnes couvert de nuages épais qui
couraient rapidement; le vent chassait la brume dans les vallons; la mer
blanchissait au large; la pirogue portait ses deux voiles et allait
très-vite.
Quand nous fûmes à l'endroit de la côte, appelé Flicq-en-Flacq, environ
à une demi-lieue de terre, nous trouvâmes une lame clapoteuse, et nous
fûmes chargés de plusieurs rafales qui nous obligèrent d'amener nos
voiles. Le patron me dit dans son mauvais patois: «Ça n'a pas bon,
Monsié.» Je lui demandai s'il y avait quelque danger, il me répondit
deux fois: «Si nous n'a pas gagné malheur, ça bon.» Enfin il me dit
qu'il y avait quinze jours qu'au même endroit la pirogue avait tourné,
et qu'il s'était noyé un de ses camarades.
Nous avions le rivage au vent, tout bordé de roches, où il n'est pas
possible de débarquer; d'arriver au vent, cette manoeuvre nous portait
au-dessous de l'île que nous n'eussions jamais rattrapée: il fallait
tenir bon. Nous étions à la rame, ne pouvant plus porter de voile. Le
ciel se chargeait de plus en plus, il fallait se hâter. Je fis boire de
l'eau-de-vie à mes rameurs; après quoi, à force de bras et au risque
d'être vingt fois submergés, nous sortîmes des lames, et nous parvînmes
à nous mettre à l'abri du vent, en longeant la terre entre les récifs et
le rivage.
Pendant le mauvais temps, les noirs eurent l'air aussi tranquille que
s'ils eussent été à terre. Ils croient à la fatalité. Ils ont pour la
vie une indifférence qui vaut bien notre philosophie.
Je descendis à l'embouchure de la Rivière-Noire sur les neuf heures du
matin; le maître de l'habitation ne comptait pas ce jour-là sur le
retour de sa pirogue; j'en fus comblé d'amitiés. Son terrain comprend
tout le vallon où coule la rivière. Il est mal figuré sur la carte de
l'abbé de La Caille; on y a oublié une branche de montagne sise sur la
rive droite qui prend au morne du Tamarin. De plus, le cours de la
rivière n'est pas en ligne droite; à une petite lieue de son embouchure,
il tourne sur la gauche. Ce savant astronome ne s'est assujéti qu'au
circuit de l'île. J'ai fait quelques additions sur son plan, afin de
tirer quelque fruit de mes courses.
Tout abonde à la Rivière-Noire, le gibier, les cerfs, le poisson d'eau
douce et celui de mer. Un jour à table on vint nous avertir qu'on avait
vu des lamentins dans la baie; aussitôt nous y courûmes. On tendit des
filets à l'entrée, et après en avoir rapproché les deux bouts sur le
rivage, nous y trouvâmes des raies, des carangues, des sabres et trois
tortues de mer; les lamentins s'étaient échappés.
Il règne beaucoup d'ordre dans cette habitation, ainsi que dans toutes
celles où j'ai été. Les cases des noirs sont alignées comme les tentes
d'un camp. Chacun a un petit coin de jardin où croissent du tabac et des
courges. On y élève beaucoup de volailles et des troupeaux. Les
sauterelles y font un tort infini aux récoltes. Les denrées s'y
transportent difficilement à la ville, parce que les chemins sont
impraticables par terre, et que par mer le vent est toujours contraire
pour aller au port.
Après m'être reposé quelques jours, je résolus de revenir à la ville en
faisant un circuit par les plaines de Williams. Le maître de la maison
me donna un guide, et me prêta une paire de pistolets dans la crainte
des noirs marrons.
Je partis à deux heures après midi pour aller coucher à Palma,
habitation de M. de Cossigny, située à trois lieues de là. Il n'y a que
des sentiers au milieu des rochers; il faut aller nécessairement à pied.
Quand j'eus monté et descendu la chaîne de montagnes de la
Rivière-Noire, je me trouvai dans de grands bois où il n'y a presque
rien de défriché. Le sentier me conduisit à une habitation qui se trouve
la seule de ces quartiers: il passe précisément à côté de la maison. Le
maître était sur sa porte, nu-jambes, les bras retroussés, en chemise et
en caleçon. Il s'amusait à frotter un singe avec des mûres rouges de
Madagascar: lui-même était barbouillé de cette couleur. Cet homme était
Européen, et avait joui en France d'une fortune considérable qu'il avait
dissipée. Il menait là une vie triste et pauvre, au milieu des forêts,
avec quelques noirs, et sur un terrain qui n'était pas à lui.
De là, après une demi-heure de marche, j'arrivai sur le bord de la
rivière du Tamarin, dont les eaux coulaient avec grand bruit dans un lit
de rochers. Mon noir trouva un gué, et me passa sur ses épaules. Je
voyais devant moi la montagne fort élevée des Trois-Mamelles, et c'était
de l'autre côté qu'était l'habitation de Palma. Mon guide me faisait
longer cette montagne en m'assurant que nous ne tarderions pas à trouver
les sentiers qui mènent au sommet. Nous la dépassâmes après avoir marché
plus d'une heure. Je vis mon homme déconcerté; je revins sur mes pas, et
j'arrivai au pied de la montagne lorsque le soleil allait se coucher.
J'étais très-fatigué; j'avais soif: si j'avais eu de l'eau, je serais
resté là pour y passer la nuit.
Je pris mon parti; je résolus de monter à travers les bois, quoique je
ne visse aucune espèce de chemin. Me voilà donc à gravir dans les
roches, tantôt me tenant aux arbres, tantôt soutenu par mon noir qui
marchait derrière moi. Je n'avais pas marché une demi-heure, que la nuit
vint; alors je n'eus plus d'autre guide que la pente même de la
montagne. Il ne faisait point de vent, l'air était chaud; je ne saurais
vous dire ce que je souffris de la soif et de la fatigue. Plusieurs fois
je me couchai, résolu d'en rester là. Enfin, après des peines
incroyables, je m'aperçus que je cessais de monter; bientôt après je
sentis au visage une fraîcheur de vent de sud-est, et je vis au loin des
feux dans la campagne. Le côté que je quittais était couvert d'une
obscurité profonde.
Je descendis en me laissant souvent glisser malgré moi. Je me guidais au
bruit d'un ruisseau, où je parvins enfin tout brisé. Quoique tout en
sueur, je bus à discrétion; et, ayant senti de l'herbe sous ma main, je
trouvai, pour surcroît de bonheur, que c'était du cresson, dont je
dévorai plusieurs poignées. Je continuai ma marche vers le feu que
j'apercevais, ayant la précaution de tenir mes pistolets armés, dans la
crainte que ce ne fût une assemblée de noirs marrons; c'était un
défriché dont plusieurs troncs d'arbres étaient en feu. Je n'y trouvai
personne. En vain, je prêtais l'oreille et je criais, dans l'espérance
au moins que quelque chien aboierait; je n'entendis que le bruit éloigné
du ruisseau, et le murmure sourd du vent dans les arbres.
Mon noir et mon guide prirent des tisons allumés, et, avec cette faible
clarté, nous marchâmes, dans les cendres de ce défriché, vers un autre
feu plus éloigné. Nous y trouvâmes trois nègres qui gardaient des
troupeaux. Ils appartenaient à un habitant voisin de M. de Cossigny.
L'un d'eux se détacha et me conduisit à Palma. Il était minuit, tout le
monde dormait, le maître était absent; mais le noir économe m'offrit
tout ce que je voulus. Je partis de grand matin pour me rendre, à deux
lieues de là, chez M. Jacob, habitant du haut des plaines de Williams;
je trouvai partout de grandes routes bien ouvertes. Je longeai la
montagne du Corps-de-garde, qui est tout escarpée, et j'arrivai de bonne
heure chez mon hôte, qui me reçut avec toute sorte d'amitiés.
L'air, dans cette partie, est beaucoup plus frais qu'au port et qu'au
lieu que je quittais. Je me chauffais le soir avec plaisir. C'est un des
quartiers de l'île le mieux cultivé. Il est arrosé de beaucoup de
ruisseaux, dont quelques-uns, comme celui de la Rivière-Profonde,
coulent dans des ravins d'une profondeur effrayante. Je m'en approchai
en retournant à la ville; le chemin passe très-près du bord; je
m'estimai à plus de trois cents pieds d'élévation de son lit. Les côtés
sont couverts de cinq ou six étages de grands arbres: cette vue donne
des vertiges.
A mesure que je descendais vers la ville, je sentais la chaleur
renaître, et je voyais les herbes perdre insensiblement leur verdure,
jusqu'au port, où tout est sec.
Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 15 août 1769.