DÉCEMBRE.

Les chaleurs sont fatigantes, le soleil est au zénith; mais l'air est

tempéré par des pluies abondantes: il me semble même que j'ai éprouvé

des chaleurs plus fortes dans quelques jours de l'été à Pétersbourg. Au

commencement du mois j'ai entendu le tonnerre, pour la première fois

depuis mon arrivée.

Le 23 au matin, les vents étant au sud-est, le temps se disposa à un

coup de vent. Les nuages s'accumulèrent au sommet des montagnes. Ils

étaient olivâtres et couleur de cuivre. On en remarquait une longue

bande supérieure, qui était immobile. On voyait des nuages inférieurs

courir très-rapidement. La mer brisait avec grand bruit sur les récifs.

Beaucoup d'oiseaux marins venaient du large se réfugier à terre. Les

animaux domestiques paraissaient inquiets. L'air était lourd et chaud,

quoique le vent ne fût pas tombé.

A tous ces signes, qui présageaient l'ouragan, chacun se hâta d'étayer

sa maison avec des arcs-boutans, et d'en condamner toutes les

ouvertures.

Vers les dix heures du soir, l'ouragan se déclara. C'étaient des rafales

épouvantables suivies d'instans de calme effrayans, où le vent semblait

reprendre des forces. Il fut ainsi en augmentant pendant la nuit. Ma

case en étant ébranlée, je passai dans un autre corps-de-logis. Mon

hôtesse fondait en larmes, dans la crainte de voir sa maison détruite.

Personne ne se coucha. Vers le matin, le vent ayant encore redoublé, je

m'aperçus que tout un front de la palissade de l'entourage allait

tomber, et qu'une partie de notre toit se soulevait à un des angles:

avec quelques planches et des cordes, je fis prévenir le dommage. En

traversant la cour, pour donner quelques ordres, je pensai, plusieurs

fois, être renversé. Je vis au loin des murailles tomber, et des

couvertures dont les bardeaux s'envolaient comme des jeux de cartes.

Il tomba de la pluie vers les huit heures du matin, mais le vent ne

cessa point. Elle était chassée horizontalement, et avec tant de

violence, qu'elle entrait comme autant de jets d'eau par les plus

petites ouvertures. Elle gâta une partie de mes papiers.

A onze heures, la pluie tombait du ciel par torrens. Le vent se calma un

peu; les ravines des montagnes formaient, de tous côtés, des cascades

prodigieuses. Des parties de roc se détachaient avec un bruit semblable

à celui du canon. Elles formaient en roulant de larges trouées dans les

bois. Les ruisseaux se débordaient dans la plaine, qui était semblable à

une mer. On n'en voyait plus ni les digues, ni les ponts.

A une heure après midi, les vents sautèrent au nord-ouest. Ils

chassaient l'écume de la mer par grands nuages sur la terre. Ils

jetèrent du port sur le rivage, les navires qui tiraient en vain du

canon: on ne pouvait leur envoyer du secours. Par ces nouvelles

secousses, les édifices furent ébranlés en sens contraire, et presque

avec autant de violence. Vers midi, ils passèrent à l'est, ensuite au

sud. Ils firent ainsi le tour de l'horizon dans les vingt-quatre heures,

suivant l'ordinaire; après quoi tout se calma.

Beaucoup d'arbres furent renversés, des ponts furent emportés. Il ne

resta pas une feuille dans les jardins. L'herbe même, ce chiendent si

dur, paraissait, en quelques lieux, rasée au niveau de la terre.

Pendant la tempête, un bon citoyen, appelé Leroux, envoya partout ses

noirs, ouvriers, offrir gratuitement leurs services. Cet homme était

menuisier. Il ne faut pas oublier les bonnes actions, surtout ici.

On avait annoncé, le 23, une éclipse de lune, à cinq heures quatre

minutes du soir; mais le mauvais temps empêcha les observations.

L'ouragan arrive tous les ans assez régulièrement au mois de décembre;

quelquefois en mars. Comme les vents font le tour de l'horizon, il n'y a

point de souterrain où la pluie ne pénètre. Il détruit un grand nombre

de rats, de sauterelles et de fourmis, et on est quelque temps sans en

voir. Il tient lieu d'hiver; mais ses ravages sont plus terribles. On se

ressouviendra long-temps de celui de 1760. On vit un contrevent enlevé

en l'air, et dardé comme une flèche dans une couverture. Les mâts

inférieurs d'un vaisseau de 64 canons, qui étaient sans vergues, furent

tors et rompus. Il n'y a point d'arbre d'Europe qui pût résister à de si

violens tourbillons. Nous avons vu comment la nature avait défendu les

forêts de ce pays.

Voyage à l'Ile-de-France (1/2) · 第 39 / 82 题