Les chaleurs sont fatigantes, le soleil est au zénith; mais l'air est
tempéré par des pluies abondantes: il me semble même que j'ai éprouvé
des chaleurs plus fortes dans quelques jours de l'été à Pétersbourg. Au
commencement du mois j'ai entendu le tonnerre, pour la première fois
depuis mon arrivée.
Le 23 au matin, les vents étant au sud-est, le temps se disposa à un
coup de vent. Les nuages s'accumulèrent au sommet des montagnes. Ils
étaient olivâtres et couleur de cuivre. On en remarquait une longue
bande supérieure, qui était immobile. On voyait des nuages inférieurs
courir très-rapidement. La mer brisait avec grand bruit sur les récifs.
Beaucoup d'oiseaux marins venaient du large se réfugier à terre. Les
animaux domestiques paraissaient inquiets. L'air était lourd et chaud,
quoique le vent ne fût pas tombé.
A tous ces signes, qui présageaient l'ouragan, chacun se hâta d'étayer
sa maison avec des arcs-boutans, et d'en condamner toutes les
ouvertures.
Vers les dix heures du soir, l'ouragan se déclara. C'étaient des rafales
épouvantables suivies d'instans de calme effrayans, où le vent semblait
reprendre des forces. Il fut ainsi en augmentant pendant la nuit. Ma
case en étant ébranlée, je passai dans un autre corps-de-logis. Mon
hôtesse fondait en larmes, dans la crainte de voir sa maison détruite.
Personne ne se coucha. Vers le matin, le vent ayant encore redoublé, je
m'aperçus que tout un front de la palissade de l'entourage allait
tomber, et qu'une partie de notre toit se soulevait à un des angles:
avec quelques planches et des cordes, je fis prévenir le dommage. En
traversant la cour, pour donner quelques ordres, je pensai, plusieurs
fois, être renversé. Je vis au loin des murailles tomber, et des
couvertures dont les bardeaux s'envolaient comme des jeux de cartes.
Il tomba de la pluie vers les huit heures du matin, mais le vent ne
cessa point. Elle était chassée horizontalement, et avec tant de
violence, qu'elle entrait comme autant de jets d'eau par les plus
petites ouvertures. Elle gâta une partie de mes papiers.
A onze heures, la pluie tombait du ciel par torrens. Le vent se calma un
peu; les ravines des montagnes formaient, de tous côtés, des cascades
prodigieuses. Des parties de roc se détachaient avec un bruit semblable
à celui du canon. Elles formaient en roulant de larges trouées dans les
bois. Les ruisseaux se débordaient dans la plaine, qui était semblable à
une mer. On n'en voyait plus ni les digues, ni les ponts.
A une heure après midi, les vents sautèrent au nord-ouest. Ils
chassaient l'écume de la mer par grands nuages sur la terre. Ils
jetèrent du port sur le rivage, les navires qui tiraient en vain du
canon: on ne pouvait leur envoyer du secours. Par ces nouvelles
secousses, les édifices furent ébranlés en sens contraire, et presque
avec autant de violence. Vers midi, ils passèrent à l'est, ensuite au
sud. Ils firent ainsi le tour de l'horizon dans les vingt-quatre heures,
suivant l'ordinaire; après quoi tout se calma.
Beaucoup d'arbres furent renversés, des ponts furent emportés. Il ne
resta pas une feuille dans les jardins. L'herbe même, ce chiendent si
dur, paraissait, en quelques lieux, rasée au niveau de la terre.
Pendant la tempête, un bon citoyen, appelé Leroux, envoya partout ses
noirs, ouvriers, offrir gratuitement leurs services. Cet homme était
menuisier. Il ne faut pas oublier les bonnes actions, surtout ici.
On avait annoncé, le 23, une éclipse de lune, à cinq heures quatre
minutes du soir; mais le mauvais temps empêcha les observations.
L'ouragan arrive tous les ans assez régulièrement au mois de décembre;
quelquefois en mars. Comme les vents font le tour de l'horizon, il n'y a
point de souterrain où la pluie ne pénètre. Il détruit un grand nombre
de rats, de sauterelles et de fourmis, et on est quelque temps sans en
voir. Il tient lieu d'hiver; mais ses ravages sont plus terribles. On se
ressouviendra long-temps de celui de 1760. On vit un contrevent enlevé
en l'air, et dardé comme une flèche dans une couverture. Les mâts
inférieurs d'un vaisseau de 64 canons, qui étaient sans vergues, furent
tors et rompus. Il n'y a point d'arbre d'Europe qui pût résister à de si
violens tourbillons. Nous avons vu comment la nature avait défendu les
forêts de ce pays.