L'abbé de La Caille dit que les Portugais ont apporté les singes à
l'Ile-de-France. Je ne suis pas de son avis; parce que, s'ils voulaient
y faire un établissement, cet animal est destructeur; et s'ils voulaient
le mettre dans l'île comme un gibier ordinaire, ils ignoraient s'il y
avait des fruits qui pussent lui convenir; que d'ailleurs sa chair est
d'un goût rebutant, et que bien des noirs même n'en veulent point
manger. Cet animal ne peut avoir été apporté des côtes voisines. Celui
de Madagascar, appelé maki, ne lui ressemble point, non plus que le
bavian du cap de Bonne-Espérance.
Le singe de l'Ile-de-France est de taille médiocre; il est d'un poil
gris roux, assez bien fourré; il porte une longue queue. Cet animal vit
en société: j'en ai vu des troupes de plus de soixante à la fois. Ils
viennent souvent piller les habitations. Ils placent des sentinelles au
sommet des arbres et sur la pointe des rochers. Lorsqu'ils aperçoivent
des chiens ou des chasseurs, ils jettent un cri, et tous décampent.
Cet animal grimpe dans les montagnes les plus inaccessibles. Il se
repose au-dessus des précipices, sur la plus légère corniche: il est le
seul quadrupède de sa taille qui ose s'y exposer. Ainsi la nature, qui a
peuplé de végétaux jusqu'à la fente des rochers, a créé des êtres
capables d'en jouir.
Le rat paraît l'habitant naturel de l'île. Il y en a un nombre
prodigieux. On prétend que les Hollandais abandonnèrent leur
établissement à cause de cet animal. Il y a des habitations où on en tue
plus de trente mille par an. Il fait en terre d'amples magasins de
grains et de fruits; il grimpe jusqu'au haut des arbres, où il mange les
petits oiseaux. Il perce les solives les plus épaisses. On les voit, au
coucher du soleil, se répandre de tous côtés, et détruire dans quelques
nuits une récolte entière. J'ai vu des champs de maïs où ils n'avaient
pas laissé un épi. Ils ressemblent à nos rats d'Europe: peut-être y
ont-ils été apportés par nos vaisseaux. Les souris y sont fort communes:
le dégât que font ces animaux est incroyable.
On prétend qu'il y avait autrefois beaucoup de flamans; c'est un grand
et bel oiseau marin, de couleur de rose. On dit qu'il en reste encore
trois. Je n'en ai point vu.
On trouve beaucoup de corbigeaux. C'est, dit-on, le meilleur gibier de
l'île: il est fort difficile à tirer.
Il y a des paille-en-cus de deux sortes; l'une, d'un blanc argenté;
l'autre ayant le bec, les pattes et les pailles rouges. Quoique cet
oiseau soit marin, il fait son nid dans les bois. Son nom ne convient
pas à sa beauté. Les Anglais l'appellent plus convenablement _l'oiseau
du tropique_.
J'y ai vu plusieurs espèces de perroquets, mais d'une beauté médiocre.
Il y a une espèce de perruches vertes avec un capuchon gris: elles sont
grosses comme des moineaux; on ne peut jamais les apprivoiser; c'est
encore un ennemi des récoltes; elles sont assez bonnes à manger.
On trouve dans les bois des merles qui, à l'appel du chasseur, viennent
jusqu'au bout de son fusil. C'est un bon gibier.
Il y a un ramier, appelé pigeon hollandais, dont les couleurs sont
magnifiques, et une autre espèce d'un goût fort agréable, mais si
dangereuse, que ceux qui en mangent sont saisis de convulsions.
On y trouve deux sortes de chauve-souris: l'une, semblable à la nôtre;
l'autre, grosse comme un petit chat, fort grasse, et que les habitans
mangent avec plaisir.
Il y a une espèce d'épervier appelé mangeur de poules; on prétend aussi
qu'il vit de sauterelles. Il se tient près de la mer. La vue de l'homme
ne l'effraie point.
On trouvait autrefois sur le rivage beaucoup de tortues de mer;
aujourd'hui on y en voit rarement. J'en ai vu cependant des traces sur
le sable, et j'en ai vu pêcher à l'entrée des rivières. C'est un poisson
dont la chair ressemble à celle du boeuf. Sa graisse est verte et de
fort bon goût. Les bords de la mer sont criblés de trous où logent
quantité de tourlouroux. Ce sont des cancres amphibies, qui se creusent
des souterrains comme la taupe. Ils courent fort vite, et quand on les
veut prendre, ils font sonner leurs tenailles dont ils présentent les
pointes. Ils ne sont d'aucune utilité.
Un autre amphibie fort singulier est le bernard-l'hermite, espèce de
langouste, dont la partie postérieure est dépourvue d'écailles; mais la
nature lui a donné l'instinct de la loger dans les coquillages vides. On
les voit courir en grand nombre, chacun portant sa maison, qu'il
abandonne pour une plus grande lorsqu'elle est devenue trop étroite.
Les insectes de l'île les plus nuisibles, sont les sauterelles. Je les
ai vues tomber sur un champ comme la neige, s'accumuler sur la terre de
plusieurs pouces d'épaisseur, et en dévorer la verdure dans une nuit.
C'est l'ennemi le plus redoutable de l'agriculture.
Il y a plusieurs espèces de chenilles. Quelques-unes, comme celle du
citronnier, sont très-grosses et très-belles. Les petites sont les plus
dangereuses, ainsi que leurs papillons: elles désolent les jardins
potagers.
Il y a un gros papillon de nuit, qui porte sur son corselet la figure
d'une tête de mort: on l'appelle _haïe_; il vole dans les appartemens.
On prétend que le duvet dont ses ailes sont couvertes, aveugle les yeux
qui en sont atteints. Son nom vient de l'effroi que sa présence donne.
Les maisons sont remplies de fourmis, qui pillent tout ce qui est bon à
manger. Si la peau d'un fruit mûr s'entr'ouvre sur un arbre, il est
bientôt dévoré par ces insectes. On n'en préserve les offices et les
garde-mangers, qu'en plaçant leurs supports dans l'eau. Son ennemi est
le formica-leo, qui creuse ici, comme en Europe, son entonnoir dans le
sable au pied des arbres.
Les cent-pieds se trouvent fréquemment dans les lieux obscurs et
humides. Peut-être cet insecte fut-il destiné à éloigner l'homme des
lieux malsains. Sa piqûre est très-douloureuse. Mon chien fut mordu à la
cuisse par un de ces animaux, qui avait plus de six pouces de longueur.
Sa plaie devint une espèce d'ulcère, dont il fut plus de trois semaines
à guérir. J'ai eu le plaisir d'en voir un emporté par une multitude de
fourmis qui l'avaient saisi par toutes les pattes et le traînaient comme
une longue poutre.
Le scorpion est aussi fort commun dans les maisons, et se trouve aux
mêmes endroits. Sa piqûre n'est pas mortelle, mais elle donne la fièvre;
c'est un bon remède de la frotter d'huile sur-le-champ.
La guêpe jaune avec des anneaux noirs, a un aiguillon qui n'est pas
moins redoutable. Elle se bâtit dans les arbres, et même dans les
maisons, des ruches dont la substance est semblable à celle du papier.
Elles en construisaient une dans ma chambre; mais je me suis bien vite
dégoûté de ces hôtes dangereux.
La guêpe maçonne se construit des tuyaux avec de la terre. On les
prendrait pour quelque ouvrage d'hirondelle, s'il y en avait dans l'île.
Elle se loge volontiers dans les appartemens peu fréquentés, et elle
s'attache surtout aux serrures, qu'elle remplit de ses travaux.
On trouve souvent dans les jardins, les feuilles des arbrisseaux
découpées de la largeur d'une pièce de six sous. C'est l'ouvrage d'une
guêpe, qui taille avec ses dents cette pierre circulaire, avec une
précision et une vitesse admirables: elle la porte dans son trou, la
roule en cornet, et y dépose son oeuf.
Il y a des abeilles, dont le miel m'a paru assez bon: il est
naturellement liquide.
Il y a une espèce d'insecte semblable aux fourmis, et qui ne met pas
moins d'intelligence à se loger. Ils font un grand dégât dans les arbres
et les charpentes, dont ils pulvérisent le bois. Ils construisent avec
cette poussière des voûtes d'un pouce de largeur, dessous lesquelles ils
vont et viennent: ces animaux, qui sont noirs, courent quelquefois sur
toute la charpente d'une maison. Ils percent les coffres et les meubles
dans une nuit. Je n'ai point trouvé de remède plus sûr que de frotter
souvent d'ail les lieux qu'ils fréquentent. On appelle ces fourmis des
carias. Beaucoup de maisons en sont ruinées.
Il y a trois espèces de cancrelas, le plus sale de tous les scarabées.
Il y en a un plat et gris; le plus commun est de la grosseur d'un
hanneton, d'un brun roux. Il attaque les meubles, et surtout les papiers
et les livres. Il est presque toujours logé au fond des offices et dans
les cuisines. Les maisons en sont infectées: quand le temps est à la
pluie, ils volent de tous côtés.
Il a pour ennemi une espèce de Scarabée, ou mouche verte, fort leste et
fort légère. Quand celle-ci le rencontre, elle le touche, et il devient
immobile. Ensuite elle cherche une fente, où elle le traîne et
l'enfonce; elle dépose un oeuf dans son corps, et l'abandonne. Cet
attouchement, que quelques gens prennent pour un charme, est un coup
d'aiguillon dont l'effet est bien prompt; car cet insecte a la vie fort
dure.
On trouve dans le tronc des arbres un gros ver avec des pattes, qui
ronge le bois; on l'appelle moutouc. Les noirs, et même des blancs, en
mangent avec plaisir. Pline observait qu'on le servait à Rome sur les
meilleures tables, et qu'on en engraissait exprès de fleur de farine. On
faisait grand cas de celui du bois de chêne: on l'appelait _cossus_.
Ainsi l'abondance et la plus affreuse disette se rencontrent dans leurs
goûts, et se rapprochent comme tous les extrêmes.
J'y ai vu nos espèces ordinaires de mouches; mais le cousin ou
maringouin y est plus incommode qu'en Europe, surtout aux nouveaux
arrivés dont il préfère le sang. Son bourdonnement est très-fort. Ce
moucheron est noir, piqueté de blanc. On ne peut guère s'en préserver la
nuit que par des rideaux de gaze, qu'on appelle mousticaires.
On trouve aussi, le long des ruisseaux, des demoiselles d'une belle
couleur violette, dont la tête est comme un rubis. Cette mouche est
carnassière. J'en ai vu une emporter en l'air un très-joli papillon.
Les appartemens, dans certaines saisons, sont remplis de petits
papillons qui viennent se brûler aux lumières. Ils sont en si grand
nombre, qu'on est obligé de mettre les bougies dans des cylindres de
verre. Ils attirent dans les maisons un petit lézard fort joli de la
longueur du doigt; ses yeux sont vifs; il grimpe le long des murailles,
et même sur le verre; il se nourrit de mouches et d'insectes, qu'il
guette avec beaucoup de passion; il pond de petits oeufs ronds, gros
comme des pois, et ayant coque blanche et jaune, comme les oeufs de
poule. J'ai vu de ces lézards apprivoisés venir prendre du sucre dans la
main. Loin d'être malfaisans, ils sont fort utiles. Il y en a de
magnifiques dans les bois. On en voit de couleur d'azur et de vert
changeant, avec des traits cramoisis sur le dos, qui ressemblent à des
caractères arabes.
Un ennemi plus terrible aux insectes, est l'araignée. Quelques-unes ont
le ventre de la grosseur d'une noix, avec de grandes pattes couvertes de
poil. Leurs toiles sont si fortes, que les petits oiseaux s'y prennent.
Elles détruisent les guêpes, les scorpions et les cent-pieds.
Enfin, pour achever mon catalogue, je n'ai point vu de pays où il y ait
tant de puces. On en trouve dans le sable le long de la mer, et jusque
sur le sommet des montagnes. On prétend que ce sont les rats qui les y
portent. En certaines saisons, si on met un papier blanc à terre, on le
voit aussitôt couvert de ces insectes.
Je n'oublierai pas un pou fort singulier que j'ai vu s'attacher aux
pigeons. Il ressemble à la tique de nos bois, mais la nature lui a donné
des ailes. Celui-là est bien destiné aux oiseaux. Il y a un petit pou
blanc, qui s'attache aux arbres fruitiers, et les fait périr; et une
punaise de bois, appelée punaise maupin. Sa piqûre est plus dangereuse
que celle du scorpion; elle est suivie d'une tumeur de la grosseur d'un
oeuf de pigeon, qui ne se dissipe qu'au bout de cinq ou six jours.
Vous observerez que la douce température de ce climat, si désirée par
les habitans de l'Europe, est si favorable à la propagation des
insectes, qu'en peu de temps tous les fruits seraient dévorés, et l'île
même deviendrait inhabitable. Mais les fruits de ces contrées
méridionales sont revêtus de cuirs épais, de peaux âpres, de coques
très-dures et d'écorces aromatiques, comme l'orange et le citron; en
sorte qu'il y a peu d'espèces où la mouche puisse introduire son ver.
Plusieurs de ces animaux nuisibles se font une guerre perpétuelle, comme
le cent-pieds et le scorpion. Le formica-leo tend des piéges aux
fourmis, la mouche verte perce les cancrelas, le lézard chasse aux
papillons, l'araignée dresse ses filets pour tout insecte qui vole, et
l'ouragan qui arrive tous les ans, anéantit à la fois une partie du
gibier et des chasseurs.
Au Port-Louis, ce 7 décembre 1768.