OBSERVATIONS NAUTIQUES.

Avant d'entrer dans aucun détail sur l'Ile-de-France, je joindrai à mon

journal les observations des marins les plus expérimentés sur la route

que nous venons de faire.

Quelque réguliers que soient les vents alizés et généraux, ils sont

sujets à varier le long des côtes et aux environs des îles.

Il s'élève une brise ou vent de terre, presque toutes les nuits, le long

des grands continens. L'action de ce vent opposé au vent du large amasse

les nuages sous la forme d'une longue bande fixe, que les vaisseaux qui

abordent aperçoivent presque toujours avant la terre.

Les attérages sont bien souvent orageux, surtout dans le voisinage des

îles. Les vents y varient aussi. Aux Canaries, les vents du sud et du

sud-ouest soufflent quelquefois huit jours de suite.

On trouve les vents alizés vers le 28e degré de latitude nord; mais on

les perd souvent long-temps avant d'être à la Ligne. Il résulte des

observations d'un habile marin, qui a comparé plus de deux cent

cinquante journaux de navigation, que les vents alizés cessent,

En janvier, entre le 6e et 4e degré de lat. nord.

En février, entre le 5e et 3e degré.

En mars et avril, entre le 5e et 2e degré.

En mai, entre le 6e et 4e degré.

En juin, au 10e degré.

En juillet, au 12e degré.

En août et septembre, entre le 14e degré et le 13e.

Ils se rapprochent de la Ligne en octobre, novembre et décembre.

Entre les vents alizés et les vents généraux, qui sont les alizés de la

partie du sud, on trouve des vents variables et orageux. Les généraux

règnent sur une plus grande étendue que les alizés. On fixe leurs

limites au 28e degré de latitude sud. Au-delà, les vents sont plus

variables que dans les mers de l'Europe; plus on s'élève en latitude,

plus ils sont violens; ils soufflent pour l'ordinaire du nord au

nord-ouest, et du nord-ouest à l'ouest-sud-ouest; quand ils viennent au

sud, le calme succède.

En approchant du cap de Bonne-Espérance, on trouve souvent des vents de

sud-est et est-sud-est. C'est une maxime générale de se tenir toujours

au vent du lieu où l'on veut arriver; il faut cependant se garder de

tenir le plus près, la dérive est trop grande; il faut tâcher de couper

la Ligne le plus est que l'on peut, autrement on risque de s'affaler sur

la côte du Brésil.

Si l'on est forcé de relâcher, on trouvera quelques rafraîchissemens aux

îles du Cap-Vert; les vivres sont chers au Brésil, et l'air y est

malsain. On peut pêcher de la tortue à l'île de Tristan-da-Cunha; on y

fait de l'eau très-difficilement, à cause des arbres qui croissent dans

la mer. Le cap de Bonne-Espérance est, de toutes les relâches, la

meilleure. Il est dangereux d'y mouiller depuis avril jusqu'en

septembre; cependant l'ancrage est sûr à Falsebaye qui n'en est pas

loin. Si on manquait l'Ile-de-France, on peut relâcher à Madagascar, au

fort Dauphin, à la baie d'Antongil; mais il y a des maladies épidémiques

très-dangereuses, et des coups de vent qui durent depuis octobre

jusqu'en mai.

Si c'est au retour, on a Sainte-Hélène, colonie anglaise, et

l'Ascension, où l'on ne trouve que de la tortue. En temps de guerre, ces

deux îles sont ordinairement des points de croisière, parce que tous les

vaisseaux cherchent, à leur retour, à les reconnaître pour assurer leur

route; mais le Cap est en tout temps le point de réunion de tous les

vaisseaux.

Les cartes les plus estimées sont celles de M. Daprès; les marins ont

aussi beaucoup d'obligation au savant et modeste abbé de la Caille: mais

la géographie est encore bien imparfaite; la longitude des Canaries et

celle des îles du Cap-Vert est mal déterminée; entre le Cap-Blanc et le

Cap-Vert, la carte marque trente-neuf lieues d'enfoncement, quoiqu'il y

en ait à peine vingt.

On soupçonne un haut-fonds au sud de la Ligne par les 20 minutes de

latitude, et par les 23 degrés 10 minutes de longitude occidentale. Le

vaisseau _le Silhouette_ commandé par M. Pintault, et la frégate _la

Fidèle_ commandée par M. Lehoux, y éprouvèrent, l'un le 5 février 1764,

et l'autre le 3 avril suivant, une forte secousse.

Les courans peuvent jeter dans des erreurs dangereuses. Il me semble

qu'on ne pourra recueillir là-dessus aucune connaissance certaine, tant

qu'on n'aura aucun moyen sûr d'évaluer la dérive d'un vaisseau; l'angle

même qu'il forme avec son sillage ne pourrait donner rien d'assuré,

puisque le vaisseau et sa trace sont emportés par le même mouvement. On

ne saurait trop admirer la hardiesse des premiers navigateurs, qui, sans

expérience et sans carte, faisaient les mêmes voyages. Aujourd'hui, avec

plus de connaissances, on est moins hardi: la navigation est devenue une

routine; on part dans les mêmes temps, on passe aux mêmes endroits, on

fait les mêmes manoeuvres. Il serait à souhaiter que l'on risquât

quelques vaisseaux pour la sûreté des autres.

Il est étrange que nous ne connaissions pas encore notre maison;

cependant nous brûlons tous, en Europe, de remplir l'univers de notre

renommée: théologiens, guerriers, gens de lettres, artistes, monarques,

mettent là leur suprême félicité.

Commençons donc par rompre les entraves que nous a données la nature.

Sans doute nous trouverons quelque langue qui puisse être universelle;

et quand nous aurons bien établi la communication avec tous les peuples

de la terre, nous leur ferons lire nos histoires, et ils verront combien

nous sommes heureux.

Voyage à l'Ile-de-France (1/2) · 第 22 / 82 题