LETTRE III.

De Lorient, le 20 février 1768.

Nous n'attendons, pour partir, que les vents favorables. Mon passage est

arrêté sur le vaisseau _le Marquis de Castries_. C'est un navire de huit

cents tonneaux, de cent quarante-six hommes d'équipage, chargé de

mâtures pour le Bengale. Je viens de voir le lieu qui m'est destiné.

C'est un petit réduit en toile dans la grande chambre. Il y a quinze

passagers. La plupart sont logés dans la sainte-barbe. C'est le lieu où

l'on met les cartouches et une partie des instrumens de l'artillerie. Le

maître canonnier a l'inspection de ce poste, et y loge, ainsi que

l'écrivain, l'aumônier et le chirurgien-major. Au-dessus est la grande

chambre, qui est l'appartement commun où l'on mange. Le second étage

comprend la chambre du conseil, où communique celle du capitaine. Elle

est décorée, au dehors, d'une galerie; c'est la plus belle salle du

vaisseau. Les chambres des officiers sont à l'entrée, afin qu'ils

puissent veiller aux manoeuvres qui se font sur le pont. Le premier

pilote et le maître des matelots sont logés avec eux pour les mêmes

raisons.

L'équipage loge sous les gaillards, et dans l'entrepont, prison

ténébreuse où l'on ne voit goutte. Les gaillards comprennent la longueur

du navire, qui est de niveau avec la grande chambre, lorsqu'il y a un

passavant, comme dans celui-ci; les cuisines sont sous le gaillard

d'avant, les provisions dans des compartimens au-dessous, les

marchandises dans la cale, la soute aux poudres au-dessous de la

sainte-barbe.

Voilà, en gros, l'ordre de notre vaisseau; mais il serait impossible de

vous en peindre le désordre. On ne sait où passer. Ce sont des caisses

de vin de Champagne, des coffres, des tonneaux, des malles, des matelots

qui jurent, des bestiaux qui mugissent, des oies et des volailles qui

piaulent sur les dunettes; et, comme il fait gros temps, on entend

siffler les cordes et gémir les manoeuvres, tandis que notre lourd

vaisseau se balance sur ses câbles. Près de nous sont mouillés plusieurs

vaisseaux dont les porte-voix nous assourdissent: _évite à tribord_;

_largue l'amarre_... Fatigué de ce tumulte, je suis descendu dans ma

chaloupe, et j'ai débarqué au Port-Louis.

Il faisait très-grand vent. Nous avons traversé la ville sans y

rencontrer personne. J'ai vu, des murs de la citadelle, l'horizon bien

noir, l'île de Grois couverte de brume, la pleine mer fort agitée; au

loin, de gros vaisseaux à la cape, de pauvres chasse-marées à la voile

entre deux lames; sur le rivage, des troupes de femmes transies de froid

et de crainte; une sentinelle à la pointe d'un bastion, tout étonnée de

la hardiesse de ces malheureux qui pêchent, avec les mauves et les

goëlands, au milieu de la tempête.

Nous sommes revenus bien boutonnés, bien mouillés, et la main sur nos

chapeaux. En traversant Lorient, nous avons vu toute la place couverte

de poisson: des raies blanches, violettes, d'autres tout hérissées

d'épines; des chiens de mer, des congres monstrueux qui serpentaient sur

le pavé; de grands paniers pleins de crabes et de homards; des monceaux

d'huîtres, de moules, de pétoncles; des merlus, des soles, des

turbots... enfin une pêche miraculeuse comme celle des apôtres.

Ces bonnes gens en ont la bonne foi et la piété: quand on pêche la

sardine, un prêtre va avec la première barque, et bénit les eaux. C'est

l'amour conjugal des vieux temps: à mesure qu'ils arrivaient, leurs

femmes et leurs enfans se pendaient à leurs cous. C'est donc parmi les

gens de peine que l'on trouve encore quelques vertus; comme si l'homme

ne conservait des moeurs, qu'en vivant toujours entre l'espérance et la

crainte.

Cette partie de la côte est fort poissonneuse. Les mêmes espèces de

poissons y sont, pour la plupart, plus grandes qu'aux autres endroits;

mais elles sont inférieures pour le goût. On m'a assuré que la pêche de

la sardine rapportait quatre millions de revenu à la province. Il est

assez singulier qu'il n'y ait point d'écrevisses dans les rivières de

Bretagne; ce qui vient peut-être de ce que les eaux n'y sont pas assez

vives.

Nous sommes rentrés dans notre auberge, les oreilles tout étourdies du

bruit et du vent de la mer. Il y avait avec nous deux Parisiens, les

sieurs B**** père et fils, qui devaient s'embarquer sur notre vaisseau;

ils ont, sans rien dire, fait atteler leur chaise, et sont retournés à

Paris.

Voyage à l'Ile-de-France (1/2) · 第 8 / 82 题