FRANÇOIS VILLON (_Ballade Villon_)

La Toussaint fut une trêve. Le souvenir de Virgile devint un bouquet de

chrysanthèmes. Maïténa aima de tout son corps, durant quelques jours, sa

tombe fleurie. Son corps s’endormit dans ce culte universel. Et puis les

fleurs se fanèrent. Il n’y en eut plus pour les remplacer. Le corps de

Maï se réveilla.

Alors, elle se mit à pleurer. Elle pleurait comme un saule dont les

larmes sont le corps lui-même, dont chaque sanglot est un accroissement,

une beauté nouvelle.

Jamais ses pleurs n’avaient atteint cette violence. Pendant dix ans,

elle avait gardé le deuil de son mari, aussi bien dans son cœur que dans

ses apparences, avec rigueur, Depuis la révélation d’Ourtic, son chagrin

s’amplifiait. Chaque particule de ce chagrin se développait, se révélait

à son tour avec ses facultés nouvelles, devenait une planète et

éclatait. Elle s’embellissait. Elle portait son mari en soi. Elle avait

parfois en éclair l’idée que les désirs qu’elle ignorait auparavant

pouvaient venir de lui et être intégrés en elle par lui. Sa chair

amoureuse était chaude pour deux: pour lui, le mort, et pour elle, la

veuve sage.

Un jour, elle venait de faire ses provisions au bourg, lorsqu’elle

rencontra Omer Jouanou. Il avait repris quelques couleurs. Il souriait

un peu. Il lui déclara tout de suite au lieu de la saluer:

--Il y a longtemps que je pense à toi. Tu te souviens de mon

croc-en-jambes, près du gave, au mois de mars. Ce n’est pas tout. Je

t’épiais tous les soirs à la lucarne de ta cuisine. Tu m’y as trouvé, un

soir. Tu la connaissais, ta maison. Mais elle te connaissait, toi, mieux

encore. Je te connaissais comme elle; et j’avais fait sur toi beaucoup

de raisonnements.

--Allons, adieu!

--Et bonjour au Jeanty!

Elle le quitta sans délai. Il resta au milieu du chemin pensif suivant

son habitude. Il hésitait. Et puis, lorsqu’elle fut assez loin, il lui

cria:

--Je suis bien content que ce ne soit pas avec Pascal! hé!

Elle rentra chez elle, troublée. Ce goujat venait de lui rappeler Jeanty

auquel elle ne pensait plus, quoiqu’il se trouvât encore à la ferme.

Elle ne songeait qu’à Pascal et au mort.

Aussitôt sa mission achevée, au petit jour, son intérêt pour le berger

avait pris fin. Elle était aussi pure qu’avant. Et il fallait qu’Omer

Jouanou fût doté par son désir d’une bien grande subtilité pour

discerner que la presque virginale pureté de la jeune femme avait changé

de nature depuis le dépouillement des maïs, puisqu’elle-même ne le

sentait point.

Jeanty, c’était la nuit de Jeanty. Elle y réfléchit; et elle dut

s’avouer qu’en se donnant à lui une fois elle n’avait pas encore assez

fait pour le mort. Elle l’éprouvait d’autant plus que sa chair n’était

pas apaisée.

Plusieurs jours passèrent. Elle réfléchissait encore. Elle désirait de

plus en plus. Quant au berger, il ne se décidait pas à partir. Il

attendait obscurément que le miracle de sa nuit se renouvelât. Il

négligeait ses brebis. Il n’y avait plus d’herbes pour elles, ni dans

les vignes, ni dans les champs.

Aussi, un beau soir, Ourtic, apitoyé par l’état lamentable du troupeau,

les rappela rudement à la réalité. Puisque Maï redevenait inquiète, il

valait autant que le montagnard s’en allât.

On dînait. Suivant son habitude, Ourtic avalait goulûment sa soupe près

du foyer. Simultanément, il se réchauffait de l’intérieur et de

l’extérieur. Il achevait sa soupe; il s’approchait de la table, versait

un bon coup de vin rouge dans son assiette creuse où demeuraient des

particules de légumes, de romarin, de marjolaine, de lard haché et de

graisse rance. Puis, il buvait d’un trait le mélange parfumé, le bord de

l’assiette posé sur sa vieille lèvre.

--Quand pars-tu, berger?

Le jeune homme qui n’avait pas fini de manger, fut saisi, s’étrangla,

avala de travers, resta un instant sans pouvoir répondre ni respirer.

Maï en profita pour détourner la conversation.

--Vous ne prenez pas de fricot, vieux?

--Il sent bon! Il t’assurerait la clientèle d’un ange! Mais ta soupe me

suffit, femme! Tu y mets toutes tes qualités! On dirait qu’on te mange!

Et c’est précisément pour ça que le berger oublie son pauvre troupeau!

Tu lui donnes un trop bon estomac! Il supporte tout sans souffrir, même

que ses brebis crèvent de faim!

Jeanty ne savait où se cacher. Malgré lui, il devenait de plus en plus

visible. Ses joues rouges illuminaient. Enfin, il n’y tint plus. Il

lança son départ en pâture au vieux.

--J’avais décidé de partir demain matin, du moins si ça vous plaît ainsi

qu’à Mme Prébosc.

Ourtic lui tourna le dos pour l’approuver. Maï conservait son visage

très pur. Elle était pour le garçon aussi indifférente que le lendemain

de sa nuit. Et, quoiqu’il eût entendu parler de la dissimulation

féminine, il avait l’impression qu’elle obéissait à des ordres

surnaturels.

Ils s’approchèrent du foyer. Ils gardèrent le silence comme on ne peut

le garder que lorsque le mutisme de la pensée confirme celui de la

parole. Ils attendirent ainsi que les dernières braises se fussent

éteintes. Et puis, imbibés de chaleur, ils allèrent se coucher.

L’ardeur de Maïténa ne se calmait point. Elle avait le pressentiment que

celui qui ressemblait à Virgile allait mettre à profit sa dernière nuit.

Il ne pouvait partir sans lui donner une pureté définitive et la force

de supprimer le coupable. Avant de se mettre au lit, elle ôta le crochet

qui retenait ses contrevents.

«La porte lui ferait peur. Entré par la fenêtre, il ne croira pas être

entré.»

Sa chandelle s’éteignit. Son esprit se mit à construire des ombres dans

les ténèbres du dehors.

Ces ombres devinrent une ombre, une forme, des angles. Un corps se

condensa. Ce corps terminé passa la fenêtre et tomba dans la chambre. Il

y eut d’abord le bruit unique de la chute, puis le tumulte de deux cœurs

qui battirent du même rythme la même muraille. La bonne muraille!

La femme couchée, l’hôtesse, ne parlait point. Elle ne voulait pas

effaroucher son visiteur, comme s’il ne lui eût pas été amené par un

énorme désir, mais pour une mission très subtile et méritoire.

C’était la première fois que le mâle attendu légitimement venait la

trouver sans qu’elle l’appelât. Du vivant de son mari, c’était elle qui

avait dû l’entraîner vers le lit nuptial. Et, après sa mort, elle était

allée réveiller dans sa chambre son mandataire.

Maintenant, elle ne réfléchissait plus. Sa personnalité se dissolvait.

Et son cœur sonnait un tocsin joyeux pour la réunion de ses atomes

égaillés.

L’ombre créée par son imagination était devenue un corps. Bientôt, les

ténèbres elles-mêmes, les ténèbres de toutes les nuits, se confondirent

avec lui, furent lui. Il fut toute la pièce. Le lit et Maïténa gênèrent

son développement. Le lit crissa et disparut. Maïténa sans un cri

disparut.

Elle fut le corps. Ses bras enveloppèrent une chair jeune sortie du sein

de tant de nuits amoureuses. Elle aima l’univers. Et elle cria. Mais son

appel n’alla que jusqu’à la colline d’en face.

--Ne crie pas si fort, lui recommanda Pascal.

Elle eut un immense soubresaut. L’étranger retomba sur le pavé de la

chambre. Ce n’était plus une forme, plus une ombre; c’était moins que

rien, la négation elle-même de la vie: Pascal.

Il ressuscita, pourtant, par ses propres forces, mais pour une existence

précaire, celle d’une émission de voix:

--Tu ne le savais donc pas?

Elle sortit à son tour de son lit. Elle fuit jusqu’à l’autre bout de la

chambre pour s’en éloigner. Ce lit avait un relief infâme.

Elle ouvrit les contrevents que le jeune homme avait refermés. La

campagne pénétra d’un seul coup dans ses yeux. Elle y chercha d’un

regard désespéré une ressource suprême contre ce qui venait d’être. A

l’est, une blancheur caressait déjà la colline. La nuit allait être

refoulée dans le passé.

Au lieu de chasser et d’absorber ce qui avait été, la campagne et la

lueur l’éclairaient impitoyablement. Et Maïténa soupira. Ce n’était plus

son corps qu’elle congédiait, mais son âme, qui alla tourbillonner

dehors, lamentablement, parmi les feuilles mortes.

--Je n’ai pas été à toi! Non! Je n’ai pas été à toi! hurla-t-elle, après

s’être remplie de nuit comme de forces.

--Si, dit Pascal.

La voix de Maïténa flotta comme un drapeau usé, se déchira.

--Va-t’en!

Pascal, lentement, enjamba l’appui de la fenêtre, puis s’y accouda et

parla avec méchanceté.

--C’est le premier pas qui coûte. Maintenant que je t’ai eue, je t’aurai

d’autres fois. Tu seras de nouveau heureuse que j’aie tué le Virgile

comme tu le fus tout à l’heure. A présent, tu es contente et tu me

chasses. Mais tu reviendras.

Lui, le silencieux, il se découvrait une faconde intarissable. Il aurait

parlé des heures sur ce sujet. Pourtant, il tressaillit. Il s’arrêta.

--Qu’est-ce qu’il y a?

Un homme apparaissait au coin de la maison. La figure luisante, une

lanterne d’étable à la main, il marchait tout droit sur Pascal. Il

éclaira bientôt tout Pascal. La lumière disloqua ses traits. Pascal

souffrit de surprise et de clarté. Une voix, brusquement, le pansa.

--Salaud!

--C’est toi, Omer?

Celui-ci ne lui répondit pas; mais il laissa tomber sa lumière, et le

prit à la gorge.

--Je t’ai vu sortir, fils de charogne!

--De quoi te mêles-tu, bête que tu es?

Maïténa, toute nue, ne songeant pas à se cacher avec les lambeaux de sa

chemise, regardait ardemment.

Les deux frères roulèrent par terre. Ils échangeaient, par rafales,

coups de genoux, coups d’épaules et coups de front. Finalement, Omer eut

le dessus.

--Je veux que tu meures!

Le monde entier se résumait pour Maïténa dans cette bataille. Tous ses

muscles se tendaient pour aider Omer. Les poings qui meurtrissaient

Pascal communiquaient directement avec son esprit.

--Tue-le! Tue-le! cria-t-elle, soudain.

Alors, elle aperçut une chose inouïe. Omer se levait. Il ajustait sa

ceinture qui tombait. Il aidait son frère à se remettre debout. Et il

lui serrait la main.

--Puisqu’elle le veut, ce n’est pas la peine!

Maïténa · 第 36 / 44 题