SHAKESPEARE (_Comme il vous plaira_)

Fin septembre, un matin, on apprit à Maïténa qu’un troupeau de moutons

faisait bouger la route vers le sud. Et elle sut tout de suite que

c’était son berger, que c’était l’automne, qu’elle allait avoir froid,

et qu’il fallait faire préparer les tonneaux pour la vendange.

Peu après cette émotion, Jeanty arriva. Il portait sur l’épaule une peau

de brebis que suivaient toutes les brebis. Ses jambes s’étaient encore

allongées. Il était devenu absolument mince comme les jeunes gens qui

font des sports, et naïf comme ceux qui vivent dans la solitude. Les

nuages et les neiges conservaient frais son âme et son teint. La

nourriture lactée lui faisait les yeux et le derme très doux.

--Pour combien êtes-vous là? lui demanda la jeune femme d’une façon

gentille et en signe d’accueil.

Son béret à la main et son sourire aimable à la figure, il parla de sa

voix aigrelette:

--Un mois si vous voulez! J’ai l’intention de tondre ici mes brebis. Je

ne partirai que s’il fait trop froid pour elles. Mais le proverbe dit:

«A brebis tondue Dieu mesure le vent.» Et je vous aiderai pour la

vendange.

Dès cet instant, la maison d’Ourtic prit une animation plus intime et sa

tenue d’hiver. L’été, on vit au dehors; quand vient le froid, au dedans.

Maïténa se trouva bien de ce contact nouveau. Sa garnison sensuelle

allait-elle prendre elle aussi ses quartiers d’hiver? Au moment de se

transformer pour s’accorder avec le rythme des saisons, celle-ci

négligeait son âme pour être tout entière aux prises avec elle-même.

Jeanty dormait dans une petite pièce noire où l’on avait jeté deux

paillasses; les moutons dans une grange attenante.

De même qu’ils constituaient une fourrure pour la ferme--leur chaleur

traversait les murs,--de même la jeunesse pacifique de leur berger

entrait tranquillement chez ses hôtes et gagnait sans secousse leurs

pensées. Cette forme de quiétude comportait, il est vrai, son ferment

d’activité intérieure qui procédait des montagnes inconnues et des

récits merveilleux que Jeanty apportait avec lui.

Maïténa, ayant ainsi oublié pendant quelques jours son tourment,

reconnut qu’il durait dès qu’elle songea à s’assurer de sa disparition.

Cette insensibilité, cette lutte silencieuse de l’esprit et du corps,

leurs forces se compensant par miracle, avaient duré fort peu.

Depuis, son désir, au lieu d’être chauffé par le soleil, vécut d’un

foyer intérieur. Son sang réagissait. Auparavant, il lui fallait

épancher son trop plein de chaleur. Aujourd’hui, elle la recherchait,

elle faisait le geste de l’attirer. Elle n’entr’ouvrait plus son

corsage, dans la solitude, pour faire prendre l’air à sa poitrine. Elle

la vêtait d’un tricot de laine qui l’enveloppait de caresses

continuelles.

Le calme apporté par le berger était comme ses vêtements d’hiver. Il ne

servait qu’à attendrir son corps davantage et à l’apprêter soigneusement

pour la possession.

Elle comparait la douceur de Jeanty aux enthousiasmes et à la brutalité

des gestes de Pascal. Malgré ce qu’une pareille distribution avait

d’arbitraire, elle se représentait symboliquement le nouveau venu par le

lait de ses brebis, et le meurtrier de Virgile par la couleur

aphrodisiaque du sang.

Elle s’expliqua bientôt pourquoi le berger était revenu, pourquoi elle

le comparait à Pascal, quoique rien ne les reliât l’un à l’autre, et

pourquoi il occupait son esprit.

Après un déjeuner de midi, la «vêprée», et le départ des ouvriers,

Ourtic, excité par la nouveauté de la température et par celle de

Jeanty, retenait quelques minutes ce dernier dans la cuisine pour le

plaisanter.

--Et ta bonne amie! Où l’as-tu laissée? A Laruns; ou aux Eaux-Bonnes? Tu

peux me le dire, va! A mon âge, on sait que les femelles des bergers

passent l’hiver à réchauffer les vieux qui ne quittent plus la montagne.

Maïténa ne rit pas. Jeanty rougit à peine. Ourtic fut un peu déçu.

--Monsieur Ourtic, vous le savez bien, je n’ai pas de bonne amie!

--Oh! Tu caches ton jeu!

--Mais non! Ne croyez pas! Une bonne amie c’est bon pour ceux qui ne

savent pas, qui n’ont pas le temps de réfléchir au danger que c’est de

prendre une femme à changer. Je choisirai bien la mienne. Une seule,

quand on s’aime bien c’est beaucoup, allez!

Le vieux était vexé d’avoir raté son effet. Il se rattrapa comme il put.

--Une seule femme! Il ne pense qu’à lui! Mais ça la fatigue! J’en ai

connu un autre qui n’en voulait qu’une. Elle s’en souvient encore.

L’allusion à Virgile était claire. La vie de Maïténa se ralentit, comme

une voiture ou un roman se ralentit pour prendre un virage. Elle regarda

de l’autre côté pour tourner. Elle retourna la figure de Virgile. Elle

regarda Jeanty. Et elle reconnut Virgile.

La ressemblance du mort et de ce garçon très vivant elle l’avait déjà

reconnue, au début de l’année. Et puis cette ressemblance s’était

préparée. Elle s’était endormie. Et elle éclatait comme un

éblouissement.

La jeune femme en oublia de reprocher à Ourtic son manque de respect

envers Virgile, et de s’étonner de ce qu’une ressemblance aussi

magnifique n’eût pas frappé tout le monde.

L’automne arrivait. La sensibilité de Maïténa, en même temps que son

désir, se mettait au chaud, devenait plus profonde. Dans les visages,

elle ne regardait jamais que les yeux; et elle finissait par y voir la

forme des âmes. On voit ainsi, du fond d’une mine, les étoiles en plein

jour. A la vérité, dans Virgile et Jeanty seules les âmes étaient

semblables, mais elles étaient semblables entièrement.

Dès cet instant, la jeune femme fut surveillée par son mari, représenté

par les yeux du berger. Il venait évidemment contrôler son souvenir.

Elle ne craignait pas que son regard la trahît. Il ne pouvait être que

l’image d’une admirable fidélité. Mais son corps était sans cesse en

état d’adultère virtuel.

Elle voyait tellement bien son corps épanoui en vue de l’amour, en vue

de Pascal; elle le voyait tellement bien avec son esprit qui était un

étranger, qu’elle ne pouvait concevoir que les autres étrangers

n’eussent autant de perspicacité.

«M’aime-t-il toujours?» se demanda-t-elle, quelque temps après, un soir,

en pensant à Virgile. Elle reporta automatiquement cette question sur le

mandataire de son mari. N’était-ce pas lui qui avait fait naître la

question? Elle jeta un coup d’œil sur Jeanty. Après quoi, elle se

répondit affirmativement.

Maïténa, jusqu’à présent, ne remarquait pas que le jeune homme lui

faisait discrètement mais passionnément la cour.

Au printemps dernier, elle n’était pas si bonne observatrice. Les

raisins qu’on venait de cueillir, les comportes promenées comme des

vases de parfums à travers la campagne, saturaient le sang et l’air de

ferments capables d’activer l’esprit de Maï. Et puis, n’avait-elle pas

entendu involontairement, au sujet de l’amour de Jeanty pour elle, dans

ces endroits dangereux pour les confidences que sont les vignes à hauts

tuteurs, des paroles restées obscures jusqu’ici en un coin de sa

mémoire?

Il lui faisait la cour sans lui adresser la parole. Un jour, pourtant,

il eut l’idée de mettre en valeur devant elle ses talents. La providence

le conduisait à l’aveugle. L’événement prouva qu’elle lui voulait du

bien.

--Madame Prébosc! appela-t-il à travers la table.--Il était le seul à la

nommer ainsi. Les gens du pays lui donnaient toujours son nom de jeune

fille.--Madame Prébosc! puisqu’on a fini la récolte, pourquoi ne pas

travailler un peu, le soir, à la veillée?

--Parbleu! Il veut te faire de l’accordéon! lança un valet à la gouge.

La maîtresse de maison ne répondit pas, quoiqu’elle fût indignée de

l’apostrophe du valet. Elle était tellement émue par les yeux de celui à

qui elle avait accordé son âme une fois pour toutes qu’elle ne pouvait

en ce moment ouvrir devant eux ses lèvres qui résumaient tout son désir

monstrueux, des lèvres possédées par le meurtrier. Ourtic la tira

d’embarras.

--Voilà une bonne idée, jeune homme! Tu nous aideras à dépouiller le

maïs!

Et, le soir de ce jour, comme Ourtic était allé faire une tournée chez

les voisins, et même assez loin dans le village, une quinzaine de

personnes munies de picots se réunissaient dans la grange autour du tas

d’épis. On avait refoulé dans une partie de la borde le troupeau qui

ajoutait une animation obscure au dépouillage, et dont la compagnie

encourageait les hommes timides.

De plus, une lanterne suspendue à la claire-voie invitait les passants à

entrer.

Les assemblées à la campagne comportent toujours de l’enthousiasme. Les

paysans sont, par instinct de conservation, insociables, surtout en pays

de maisons disséminées.--En Béarn, votre plus proche voisin demeure

parfois à un kilomètre.--Il leur faut une sorte de folie, d’enivrement,

pour se réunir. Afin d’obtenir cette excitation préalable certains

tempéraments ont besoin de «picpoult».

Ceux qui vinrent chez Ourtic, ce soir-là, furent tout de suite agrégés

par le fluide sensuel qui émanait de Maïténa Otéguy. Mais personne ne se

doutait que ce fût d’elle--elle se tenait bien droite comme l’y

obligeait la largeur de sa poitrine et parlait peu--. Aussi, les hommes

et les femmes qui subissaient son emprise échangeaient-ils au hasard de

rudes galanteries.

Cependant, pour dissiper l’équivoque qui planait et créer

artificiellement, de toutes pièces, une cause de cette cohésion sans

cause connue, certains plus délicats se tournèrent vers Jeanty:

--Fais-nous de la musique, berger.

--Son accordéon il est démoli.

--Alors, fais-nous quelque légende!

Il n’attendait que ça. Il commença de sa place. Il ne participait pas à

la timidité des gens du pays. Il ne craignait même point de regarder

Maïténa. Il ne se troubla un peu que lorsqu’il vit Pascal et son frère

entrer, au milieu de son récit, et s’adosser au mur d’une façon toute

naturelle. Il les devinait amoureux de Maïténa.

Jeanty racontait l’histoire véridique de Marguerite, comtesse de

Comminges et d’Armagnac, dame chaste et pleine de très vertueuses

qualités, qui, à son corps défendant, dut supporter trois époux.

--Son premier mari, un Monsieur de l’autre côté de l’Adour, s’empara du

château où on la conservait pucelle. Ceux qui sollicitaient qu’il

épousât la dame s’étaient réunis en grand nombre pour l’aider comme vous

aidez Ourtic, ce soir. Les gens de Paris et ceux de Mirande dépouillent

une dame comme vous dépouillez le maïs. On lui apporta une peau de

brebis; et il se maria gentiment devant des hommes d’armes en belle

quantité pour qu’il fût bien connu qu’il devenait tout aussitôt le comte

de ce pays.

Par ma foi, il aurait été bien bon pour cette dame de ne pas rencontrer

une autre manière de faire chez les deux époux qui vinrent après.

Puisqu’on l’avait habituée à celle-là, elle l’aurait mieux vue une

seconde fois. Cependant, l’un après l’autre, ces Messieurs la mirent en

prison le lendemain même de la cérémonie. C’était pour qu’elle ne

risquât pas d’enrichir de son comté quelque autre seigneur de son goût.

Ils considéraient leur comtesse comme un sceptre qu’on ne porte qu’une

fois et qu’on met ensuite à l’abri. Sa peau devenait très fraîche.

De son côté, elle aussi, elle eut son idée. Elle la garda secrète; on

m’a dit que ce fut le plus terrible. Elle, qui passait tout son joli

temps en prison, elle se montait la tête sur celui qui la gardait.

C’était un sourd qui n’entendait pas ses déclarations.

Ça finit, à la fin! Le roi de France,--car il y avait à cette époque des

rois en France et des vicomtes en Béarn,--il la fit mettre en liberté,

quand elle n’en voulait plus de liberté. Elle dut quitter celui pour qui

elle se brûlait et qui était toujours resté près d’elle, de l’autre côté

de la porte de son cachot. De cette séparation elle mourut dans l’année.

Il est vrai qu’elle avait déjà quatre-vingt-cinq ans.

Tout ça, hommes, ça se passait au siècle quatorze, du temps qu’on a bâti

votre église et que les Anglais étaient à Bordeaux. Il y a très

longtemps!

Quand il eut achevé son récit, tous les auditeurs se mirent à rire

bruyamment. Dans le conte le plus tragique, les paysans soupçonnent

qu’on a mis quelque ironie, et c’est lorsqu’ils ne l’ont pas distinguée

qu’ils la considèrent la plus fine.

Ourtic fut le seul à émettre un jugement sur l’histoire. Sa remarque ne

fut comprise de personne. Il ne la faisait que pour lui.

--Pourquoi rire? Elle ne fut pas malheureuse, cette comtesse! Elle se

laissait toujours faire. Ce qui est très dur pour une femme, c’est de ne

pas se laisser faire, et de faire aux autres!

--Je vous dirai demain, ajouta le berger, les aventures de la belle-sœur

de cette dame, Béatrix, qu’on surnommait «la Gaye Armagnagoise», la sœur

aussi de Bernard d’Armagnac qui était le connestable.

--Elles sont trop vieilles, tes histoires! railla tout d’un coup Pascal

que la jalousie rendait hardi. Elles ne peuvent intéresser que ceux qui

courtisaient les femmes il y a cinquante ans ou ceux qui tètent encore

leur lait.

Jeanty allait répondre sans se fâcher, quand Maïténa se leva

brusquement, très pâle, la tête jetée en arrière comme une chevelure.

--Va-t’en, lâche! Tu l’attaques parce qu’il est très jeune. Ça ne

l’empêche pas d’être tout à fait différent de toi! Qui est-ce qui te

ressemblerait? Tu n’as jamais su rien faire! Pas plus à lui qu’à un

autre tu n’apprendras à courtiser les femmes! Quelle est la misérable

qui voudrait de toi?

Les yeux tournés vers Pascal, tous les ouvriers attendaient sa réponse.

Ils la sentirent, plutôt qu’ils ne l’entendirent venir. Et encore

peut-être n’était-ce qu’un écho.

--Toi!

Les assistants se préparaient à deviner ce que ça voulait dire. Mais ils

ne purent goûter tout de suite ni les agréments de leur imagination, ni

la fin de cette querelle imprévue. Il devait y avoir, ce soir-là, un

autre intermède. On se demanda, d’abord, si ce dernier n’était pas une

féerie.

Une lumière totale enfilait soudain le hangar. Dans le chemin qu’elle

avait tracé, deux figurants projetés par elle arrivèrent au bord de la

scène.

--Monsieur Ourtic! appelait une voix d’homme.

Le vieux se levait.

--Mon père! Tu ne me reconnais pas? demanda une voix de femme.

Le vieux n’osait dire:

--Si fait, tu es celle qui a tourné mal!

Le manteau de zibeline, les diamants, et des yeux, des yeux trop luxueux

pour être portés sur soi en automobile, la peau mate et le kohl, tout

cela l’éblouissait. Il ne voulut pas en convenir. Il garda son sourire

ironique et ses rides bien tuyautées. Il rendit ses baisers à sa fille.

--Dire qu’il y a des drôles qui n’ont rien pour se vêtir! fit-il avec

admiration en examinant un petit chien enveloppé d’un paletot de

fourrure.

Les deux figurants s’expliquaient:

--Nous faisons la route des Pyrénées, d’Hendaye à Cerbère. Nous couchons

ce soir aux Eaux-Bonnes. J’ai eu brusquement l’idée de te dire bonjour

en passant. C’est toujours calme ici. Vous n’avez pas de troubles d’âme.

Quel repos! Nous sommes pressés. Nous repartons.

Lorsque, dans l’auto silencieuse et invisible, la femme et l’homme se

furent engloutis, que leur rayonnement et celui de leurs phares ne

furent plus qu’au service de la voirie, Ourtic qui était le seul à avoir

bougé pensa:

«Si riche! J’ai peut-être eu tort de la déshériter!»

Mais cet incident était, pour ainsi dire, extérieur. Les béarnais

attachés au sol ne suivent pas par la pensée ceux des leurs qui ont

quitté la campagne. Ils les voient souvent rentrer chez eux poitrinaires

pour y mourir. Ils ne les dédaignent pas. Mais ils les attendent.

Dans la grange allégée de ces corps étrangers, la vie reprenait. Les

paupières battaient. Les dépouilles se déchiraient comme des

chuchotements. Maïténa s’était compromise en défendant un jeune homme

avec cette vivacité. On lui donnait l’exemple de ce qu’il faut faire

quand on s’intéresse à un garçon: pas de paroles; pas de regards.

Elle se tourna vers Pascal pour voir sa contenance. Il ne savait pas ce

qu’il devait faire; et ce mouvement le décida. Il s’avança dans le

sillage du regard de Maï.

Quand il fut près d’elle, elle ouvrit les yeux plus grands pour le

contenir dans ses orbites. Et, alors, il ouvrit la bouche.

--Tu es la plus méchante femme. Un étranger! Il est honteux de soutenir

un étranger contre un enfant du pays! Je ne te considère plus!

Maïténa éclata de rire. Pascal se souvint de la rencontre du champ de

blé. Il sortit de ses gonds.

--Quand on excite les hommes comme toi, on se cache, garce!

Ourtic s’interposa. Un jour, dans une prairie, Maïténa l’avait

débarrassé de Pascal. Il allait avoir sa revanche. Il le prit de haut.

--Je connais ça, jeune homme! Tu diras la suite quand tu auras cuvé ton

vin.

Pascal se tut, interloqué. Il ne buvait jamais. S’étonner était une

faiblesse. Maï en profita tout de suite. Elle entra dans cet étonnement

et le dilata. Elle prenait vivement Jeanty dans ses bras et le baisait

sur les joues, deux fois, quatre fois, sur les yeux, sur les lèvres.

Pascal se désespérait. Jeanty se laissait faire. Omer était dans la joie

la plus pure, car il ne jalousait que son frère aîné. Il n’aimait

d’ailleurs que les femmes choisies par celui-ci.--Il avait, à son

époque, fréquenté Ambrosine.--Quant à Ourtic, il était furieux. Il

détestait l’imprévu. Et cette soirée en était pleine. Il gueulait. Il

trébuchait. Il remplissait la grange de vacarme. Lorsque tout le monde

fut bien abasourdi, il changea de ton; et il n’eut plus qu’à

dire:--«Allez-vous-en! allez-vous-en! mes petits!»--pour que tout le

monde s’en allât.

Puis, comme on le saluait, il ajouta:

--Nous vous aiderons la même chose à notre tour!

Maïténa et Jeanty allèrent se coucher chacun de son côté. Ourtic resta

dans la cuisine l’instant nécessaire pour se confier ses impressions.

--Ces disputes c’est parce que le vin bout. Les hommes et les femmes

sont comme les raisins. Quand le jus fermente, on doit ouvrir la porte

de la cuve. Autrement, le tonneau éclate.

Maintenant, Maïténa se trouvait seule. Elle regardait avec admiration le

lit qui contenait, toutes les nuits, une substance devant quoi elle-même

ne pouvait rien. N’était-il pas prodigieux qu’elle eût réussi à la

dominer jusqu’à présent!

Au moment d’arriver au bout de sa résistance, elle cherchait

désespérément une compensation à accorder à son esprit. Celui-ci n’avait

jamais été davantage à son mari. Il le lui prouvait depuis qu’elle

matérialisait son souvenir dans les yeux d’un vivant.

Pour que leur logement commun, l’être humain, conserve son équilibre, il

faut que l’importance de l’esprit et celle de la chair se balancent. En

Maïténa, la chair l’emportait. Tandis qu’elle cherchait à l’aveugle une

ressource nouvelle, l’imagination vint chez elle au secours de l’esprit.

Elle trouva. Son âme au service du mort ne pouvait faillir.

Alors, elle se déshabilla joyeusement. Pour la première fois depuis

longtemps elle communiait avec soi. Les forces qui l’attiraient étaient

entrées en elle; elle ne leur résistait plus. Et, lorsqu’elle put

caresser sa gorge, elle trouva sous sa main que son cœur frémissait de

plaisir.

«Il va être content!»

Elle se représentait les yeux de celui qu’elle n’oubliait pas

s’entr’ouvrant lentement pour l’appeler.

«C’est toi qui me l’envoies! Merci.»

Elle ouvrit sa chambre sans bruit. Elle traversa la cuisine. Le réduit

où dormait Jeanty était là, la porte entre-bâillée par négligence.

Maïténa poussa celle-ci, pénétra. Elle reflétait encore le sourire de

Virgile évoqué tout à l’heure.

Le berger se réveilla en sursaut, et crut qu’il rêvait toujours. Il ne

reconnut pas tout de suite cette femme debout en face de lui, car elle

était nue, et l’on ne pouvait deviner en la voyant habillée la réalité

miraculeuse du corps de Maïténa.

Le bougeoir qu’elle tenait à la main éclairait son ventre. Le ventre,

quintessence de rêve. Ce ventre était aussi uni, aussi parfaitement

modelé que s’il n’eut jamais connu la maternité, ni même l’étreinte d’un

homme. Harmonieuse et palpitante, en peau blanche, des cheveux bruns

qu’on ne lui connaissait pas jetés sur les épaules, elle avait l’aspect

très simple d’une jeune fille.

Jeanty qui n’avait jamais été admis à l’intimité d’une femme

s’ébahissait que tant de mystères charmants se présentassent à lui dans

cette simplicité.

Il poussa une exclamation de surprise qui détermina Maï à éclater de

rire. Alors, il la reconnut à ses dents laiteuses et à la longue main

qu’elle posait devant le triangle blond de son ventre. Il s’émut

davantage. Il aurait été moins étonné que ce fût vraiment une jeune

fille. Ne savait-on pas au loin la vertu de Maïténa Otéguy?

--C’est pour toi, dit-elle. Fais comme si tu étais mon mari.

Il se leva. Elle s’étendit à sa place toute chaude sur le lit. Attente.

Le berger, debout, s’habituait à la lumière de ce corps. Les mains et la

tête brunies par le grand air restaient dans l’obscurité. Maïténa

localisait ses facultés dans sa chair dont les mouvements se

substituaient à ceux de son esprit.

Ce soir, elle rendait hommage à Virgile. Demain seulement, elle en

ressentirait l’effet surnaturel.

Jeanty revenait peu à peu de sa surprise. Lourd de bonheur, il tombait à

genoux devant les seins de la jeune femme. Ceux-ci étaient gonflés de

tous les plaisirs et de tous les enthousiasmes. Jamais le garçon parmi

ses agneaux, son lait, ses cascades, n’avait imaginé de seins aussi

immaculés. Quoique ces seins fussent à la portée de sa main, il les crut

d’abord inaccessibles comme les grands sommets. Il s’étonnait qu’ils ne

crevassent pas de nuages.

--Que vous êtes belle!

En voyant ce respect, elle, qui songeait au roman de sa vie, comprit

alors que son corps de femme était le centre de ce roman. Autour de

cette substance soumise aux lois de la vie, évoluaient son souvenir, sa

volonté, ses devoirs et le désir de ses voisins. Elle s’en rendait

compte avec stupeur.

Et, tandis qu’elle réfléchissait ainsi, Maïténa Otéguy se laissait

prendre par le berger.

Maïténa · 第 34 / 44 题