--La vie passe comme le gave, disait Ourtic vieillissant.
L’existence de Maïténa était sortie, depuis peu, de cette période
immobile où, dans les glaciers, s’élabore le torrent d’Arudy. La nature
et la veuve de Virgile avaient été violées en même temps, au mois
d’avril, par leurs révélations respectives.
Le cours du roman de Maïténa se chauffait, aujourd’hui, au soleil de
juillet. Il y a aussi les rochers contre lesquels on bute pour former
une cascade et obtenir son épanouissement.
Avant la saison morte, celle où il n’y a plus qu’à laisser agir la
nature, et qui dure depuis le 1er août jusqu’aux vendanges, les foins,
les moissons et les derniers sulfatages exigent une activité intense.
Les journées de travail sont aussi longues que deux journées d’hiver; et
l’on ne dort à midi que pour permettre aux bœufs de ruminer. On n’a le
temps ni d’aimer, ni de réfléchir, ni de regarder devant soi la campagne
pour en contempler la métamorphose.
Puis, un beau matin, lorsque les granges sont gorgées de gerbiers
jusqu’à la gueule, que les vignes sont couvertes de taches bleues que la
pluie ne nettoiera plus, les hommes et les femmes, en se levant,
reprennent conscience d’eux. On va pouvoir rêver, «tirer des plans»,
faire travailler les maçons en profitant des longs jours. Nous sommes au
moment des bals et des batteuses. Et le béarnais a tout le loisir de
regarder la scène sur laquelle il va s’amuser.
Sa campagne n’a plus la grâce du printemps. Çà et là, elle est enceinte,
solennelle ou en friches. Pourtant, les champs de blés et les prairies
rasés comme une nuque sont d’une accouchée qui reste à la mode. Le
rythme de ses transformations s’arrête.
A présent, lorsque Maïténa regardait, à travers le paysage dont les
premières clartés de l’aube venaient de prendre la forme, vers le
cimetière, elle reconnaissait difficilement son cyprès. Ses teintes
inchangées se confondaient avec les pousses noirâtres de chênes
centenaires nés brusquement, comme un nid de lapins, derrière le
village. Ils étaient si chargés de force qu’ils accaparaient le soleil
aussi bien que le regard de la jeune femme.
Malgré lui, le cerveau de Maï se laissait pénétrer par leurs couleurs,
leurs contours, féconder par leur sève opiniâtre. Ils balayaient son
esprit, comme ils balayaient le ciel, de leurs feuilles. Ils
assouplissaient, enrichissaient ses pensées et son cœur avec la même
science que le ventre des vallées et la tête des collines.
Cet assouvissement universel, en cette saison des semences mûres, la
contaminait d’une façon languissante et comme à regret. Sa raison
séduite à son tour ne désapprouvait plus sa peau de se contracter pour
des caresses.
Maïténa détournait les yeux; elle abaissait les paupières; et elle
trouvait en soi le même horizon voluptueux qu’au Béarn.
Là aussi, elle découvrait des moissons à dépiquer.
--On n’a pas retenu de batteuse, dit-elle soudain à Ourtic qui était
dans la cuisine. Puisqu’il y en a une avec monte-paille dans le quartier
de la route d’Oloron, je vais aller en voir le maître.
Elle noua le foulard de sa tête, jeta sur une chaise son tablier gros
bleu, le remplaça par un petit tablier à fleurs; et puis elle traversa
la route pour s’engager d’une allure pleine et bien balancée dans un
chemin de traverse.
Elle allait. Elle s’arrêtait une seconde devant les ruisseaux pour
qu’ils reflétassent sa figure et les sautait sans se soucier des reflets
de ses cuisses. Elle traversait les haies, aiguillonnée à vif par les
épines, déterminait le lourd départ d’une compagnie de bartavelles, les
sauts de poële d’une rainette, tandis que le soleil rougissait avec joie
son cou blanc, lorsqu’en pénétrant dans un champ elle fut stupéfaite de
voir qu’il n’était pas aussi vide que les autres.
Sur pied, le blé déjà noir, une paire de bœufs et un homme. Elle
reconnut Pascal. Il préparait sa faucheuse. Elle s’arrêta, étourdie.
Au-dessus des têtes de blés, comme s’ils eussent dominé une réunion
publique, le jeune homme et la jeune femme prirent une attitude
végétale. Pendant une minute, on n’entendit que la crécelle des cigales.
Les bœufs profitèrent du répit pour agacer les mouches avec les longs
poils de leur queue.
--Il faut aimer le blé pour s’en occuper même lorsqu’il ne vaut plus
rien!
Et un rire prodigieux la secoua.
Une joie immense se tenait droite et se gonflait comme sa vie et sa
chair. Elle éclaboussait l’homme et le champ piteux. Son rire, petit
génie de la terre amoureux des belles récoltes, était soutenu par un
rayon de soleil pour châtier le mauvais cultivateur. Ce rayon de soleil
aveuglait Pascal. Ses oreilles restaient seules ouvertes. Il y recevait
une cascade de sons cristallins comme dans une sébile.
Pascal éprouvait la sensation d’avoir les pieds collés à la terre qui
était en haut, et, la tête en bas, d’aller s’abîmer dans le ciel,
acrobatie pénible pour un mendiant honteux.
--J’avais les travaux en retard, dit-il du ton qu’il aurait dit: «Je
chante toute la messe en latin, ma bonne dame!»
--Ta femme et tes travaux ont eu des retards en même temps! Quel méchant
ouvrier tu fais!
Quand Maïténa parlait, l’air devenait lascif et charnel. Sa voix avait
cet enrouement naturel qui est voluptueux. Son corps venait de s’imbiber
de tous les parfums des champs parmi lesquels celui de la menthe
dominait. Il les distillait, les pulvérisait autour de lui. Les cinq
sens à la fois étaient possédés par elle. Le champ bordé de tous côtés
par des haies vives en était saturé et semblait vouloir la retenir dans
son enceinte. Elle était de l’opium, du beau temps et des seins. La
flamme qui veillait dans ses yeux mettait le feu à ses phrases. Son
interlocuteur s’étonnait que ce feu adhérât à lui,--il en sentait les
crépitements et les étincelles,--et qu’il ne le fît pas souffrir.
Après quelques mots prononcés, elle se mettait à rire; et, tout de
suite, les limites du champ de blé prenaient du champ. L’atmosphère qui
ne formait qu’un bloc se disloquait. Ses milliers de parcelles montaient
jusqu’au ciel, et allaient en heurter la voûte illuminée comme une fête
de village. Les arbres flottaient comme des drapeaux.
L’esprit de Pascal avait été emporté dans ce tourbillon, et valsait
quelque part dans l’espace. Son corps privé d’un guide aussi léger
s’abandonnait à lui-même. Il s’approcha. Ses lèvres et celles de la
jeune femme, qui se cherchaient dans le ciel, se joignirent.
Leurs lèvres étaient parfaitement dessinées. La volupté coula dans leurs
interstices comme le sang coule dans les rigoles des baïonnettes
modernes. Le baiser, né de lui-même à la manière des molécules de
Darwin, se prélassa longuement sur son double berceau et puis mourut
encore de lui-même. Son cadavre disparut. Il ne laissa qu’un goût de vie
sur la bouche de ses deux assistants.
Pascal venait d’acquérir quelque espoir. Il osa murmurer:
--Pourquoi pas?
Maïténa découvrit la différence de leurs désirs.--Lui subissait un amour
intégral. Son cœur et son intelligence étaient pris. Il désirait donner
un autre aspect au souvenir qu’il garderait de Virgile. S’il l’avait
vraiment tué d’un coup de hache, quel acte peu délicat! Le tromper avec
sa femme démontrerait une autre sensibilité et une autre éducation. Ceci
se substituerait à cela dans sa mémoire. D’autre part, il
s’attendrissait de pouvoir aimer quoiqu’il fût un assassin.--Quant à
elle, elle ressentait un amour pur, tout dépouillé de ces scories
sentimentales.
Elle répondit honnêtement:
--Ça me contenterait, sans doute, moi! Mais toi, tu y as mis le cœur!
--Tu ne sais pas si tu ne me donnerais pas le temps de le contenter
aussi. On dit que les femmes n’accordent leur cœur qu’après le reste.
Elle sourit à la façon d’Ourtic; et Pascal se sentit prodigieusement
isolé dans son champ, isolé comme on ne peut l’être qu’en pleine
campagne où les créations sont peu humaines et ressortissent surtout à
la fatalité.
--Je te veux quand même, affirma-t-il énergiquement.
Mais les feuilles des peupliers ne tressaillirent pas comme tout à
l’heure à l’appel de Maïténa; et les blés secs gardèrent leur dignité.
Elle cessa de sourire.
--Si je m’écoutais, je serais d’abord à toi; et puis je te tuerais. Deux
plaisirs. Mais je ne dois pas prendre le premier!
Il aurait voulu se jeter sur cette femme, la dépouiller de sa robe et de
son autorité, et la posséder violemment. Mais il ne pouvait pas. De même
qu’à l’horizon les Pyrénées tout en glaces malgré l’été se dissolvaient
dans un léger brouillard, de même Pascal se dissolvait dans sa propre
haleine, dans son désir.
--Et tu as de la chance, continuait-elle, que je ne puisse pas me venger
sans être à toi, c’est-à-dire au diable!
Elle entr’ouvrait son corsage comme on entr’ouvre un lit; très
légèrement elle caressait la peau sensible à l’extrême de sa poitrine,
et la flattait pour la calmer.
L’image de la mort était projetée par les paroles de Maïténa avec un tel
relief que Pascal eut un haut-le-corps.
Il recula, ensuite, de deux pas et détourna les yeux. Elle suivit la
nouvelle direction de son regard; elle perdit contenance à son tour.
Un homme très raide, idiot et pâle, venait d’arriver près d’eux. On ne
l’entendait pas respirer.
Omer Jouanou se demandait si c’était bien lui qui arrivait là. Il
éprouvait la sensation atroce d’être une simple créature du cauchemar de
Maï et de Pascal.
Il n’avait rien entendu ni rien vu de compromettant. Il parla le premier
pour se prouver son existence. Il avait préparé sa phrase depuis
longtemps.
--Et si ça me plaît de vous ennuyer!
Au son de cette voix de l’un d’eux, les trois personnages se remirent à
vivre. Une soupape secrète se déclenchait. Leur sang pouvait de nouveau
circuler en toute liberté.
Pendant ces derniers mois, Pascal et Maïténa étaient si préoccupés l’un
par l’autre qu’ils n’avaient pas remarqué la métamorphose d’Omer.
L’épais goujat du début de l’année devenait un garçon mince, presque
fin, qui intéressait les matrones et qu’on croyait poitrinaire.
Ses yeux seuls représentaient sa substance dissoute. Ils brûlaient au
fond du visage comme dans le creux d’une cheminée. Ils étaient si beaux
qu’on se demandait si c’étaient toujours les mêmes.
Vexé de l’étonnement des deux autres, il répéta sa phrase, mais d’un air
plus agressif:
--Si ça me plaît de vous ennuyer, à moi!
Pascal haussa les épaules. Maïténa sourit. Alors, le garçon accomplit de
tout son corps un grand geste obscène.
La jeune femme fit deux pas en arrière. Incarnat, Pascal se demandait si
elle jugerait bon qu’il se jetât sur son insulteur, quand celui-ci fit
entendre un long rire niais et pacifiant. Puis, comme si ce n’eût pas
été suffisant pour mettre fin à cette scène, une batteuse toute proche
siffla.
--Je passais, dit Maïténa pour se remettre en marche.
Et son premier pas fut léger comme si elle eût eu de l’élan et comme si
elle ne se fût pas arrêtée.
--Tu t’en vas comme ça? demanda Pascal humblement.
--Un des deux frères suffisait! répondit-elle sans se retourner.
Cependant, un peu plus loin, lorsqu’elle eut mis une haie entre elle et
les jeunes gens, elle ne put résister à l’envie de regarder derrière
soi. Sans risquer d’être vue, elle s’aperçut qu’ils causaient avec
cordialité. Elle en ressentit une sorte de déception. Elle ne savait pas
l’influence de l’atmosphère sensuelle qui l’accompagnait partout.
De son côté, d’ailleurs, elle rentrait dans sa chair dont elle s’était
déprise tout à l’heure. Le seul événement qui demeurât en elle n’était
pas le baiser, mais d’avoir trouvé et exprimé son secret: «Je ne pourrai
te tuer qu’après m’être donnée à toi.» Cette certitude l’éclairait si
miraculeusement qu’à sa lumière il lui fut permis,--acte bien rare dans
son existence,--de se poser quelques questions.
Pourquoi éprouvait-elle un appétit de vengeance aussi violent? La
vengeance était un sentiment naturel qui se mariait bien, autrefois,
avec son caractère. Mais comment, à l’instant où elle se déjugeait et où
elle se démontrait si femme, conservait-elle cette ténacité si peu
féminine? Elle se demandait si son cœur--le mot tuer--aurait été aussi
véhément si sa chair avait été plus calme.
Le premier tintement de l’angélus arrêta ses réflexions. Le temps avait
passé très vite sur le chemin de traverse qui va de la maison d’Ourtic à
la route d’Oloron.
Le son des cloches du village était d’une pureté merveilleuse. Il
paraissait l’expression même de la belle saison, des bonnes nouvelles,
du désir voluptueux qui vous appelle vers les soupes bien mitonnées.
Midi était sonné par le carillon, par Maïténa et par les clochettes
incarnadines des bruyères.