Depuis dix ans, la chasteté de Maïténa qui l’éloignait de la vie
commune, l’isolement que cause le travail, le fait de ne pas être née
dans le pays, l’avaient souvent empêchée de comprendre les actes et les
goûts des béarnais. Et elle avait eu besoin d’un interprète pour les lui
expliquer, Ourtic.
Mais, aujourd’hui, tandis que son corps ne lui appartenait plus, elle se
trouvait beaucoup plus maîtresse qu’autrefois dans son âme. Elle se
suffisait. Le Béarn s’expliquait par elle. Elle en était le noyau. Elle
possédait et dirigeait le monde entier, excepté son propre corps qui
était un empereur en captivité.
Aussi, lorsque Pascal entra dans sa cuisine, après le déjeuner de huit
heures, ne fut-elle pas surprise. Elle pressentait sa venue.
--Où est Ourtic? cria le jeune homme. Il est venu chez moi hier soir! Je
suis sûr qu’il y a fait du mal!
Puis il se tut; et il regarda à droite et à gauche, sans saluer.
--Et alors, tu rapportes la hache?
Il ne s’attendait pas à cette réclamation. Il fut frappé de stupeur.
--Pourquoi la hache? fit-il faiblement.
Elle s’intéressait donc à cette hache qui n’avait jamais été sienne!
Pascal se mettait à soupçonner avec angoisse l’existence de chemins de
traverse par lesquels la Maïténa Otéguy d’antan était revenue du Pays
Basque où il l’avait envoyée. Il commençait à croire que l’incendie
lui-même ne détruisait pas le virus du souvenir. Son étonnement était si
honnête, si naturel, que Maïténa eut peur d’exagérer l’importance de sa
hache.
Une atmosphère voluptueuse l’environnait, depuis l’entrée de Pascal. Un
singulier appétit sensuel faisait se dresser ses seins, s’ériger toutes
les papilles de sa peau. Son ventre se rentrait. Elle était incurvée et
dure comme pour happer et écraser. Des frissons ineffables ruisselaient
jusqu’à l’extrémité de ses doigts; et, pendant ce temps, elle retrouvait
sa tranquillité intérieure.
--Ferme la claire-voie! Tu vas laisser entrer la volaille.
Cette maîtrise de soi impressionna le jeune homme. Il en remarqua les
manifestations tangibles autour de lui.
Cette cuisine ressemblait déjà à la cuisine où elle évoluait auparavant.
Les toiles d’araignées n’existaient plus; les pavés étaient lavés et
passés à l’ocre; une fournée toute fraîche couvrait la nouvelle planche
à pain; et, sur la lourde table, un pichet de boisson préparée pour les
sulfateurs se prélassait. Elle avait emporté son âme avec elle de son
ancienne maison jusqu’à celle-ci.
--Et alors, on se retrouve, dit-il d’un air accablé.
Tout ici, surtout les yeux de Maïténa, alarmait le jeune paysan. Elle ne
pouvait dissimuler sa fièvre qui était de désir. Elle ne s’en inquiétait
point. Qu’est-ce que ça lui faisait qu’il sût la vérité?
--Il n’y avait que toi à penser qu’on ne se retrouverait pas!
Elle l’engagea ensuite à s’asseoir, non par pitié mais par besoin de
lui.
Malgré tout ce qu’il avait fait pour s’éloigner d’elle et l’éloigner, il
se sentait attiré, aspiré, par son ennemie. Une force abominable le
mettait sans cesse entre ses griffes.
--Tu vas boire un coup, fit-elle en allant au placard des bouteilles et
des verres.
--La vie est difficile, répétait-il d’un air pénétré.
Ces mots lui venaient naturellement aux lèvres; mais, sans s’en
apercevoir, il ne leur donnait pas du tout le même sens que les paysans
durant les périodes de misère.
Pendant dix ans, depuis la mort de Virgile Prébosc jusqu’au commencement
de cette année, Pascal avait eu une existence remarquablement simple. Il
avait subi patiemment une femme acariâtre, un beau-père autoritaire et
vingt mois de tranchées. Autour de son cœur, s’était formée une
enveloppe de protection semblable aux doubles écorces spongieuses
qu’acquièrent pour vivre et pour porter des fruits certaines espèces de
vignes attaquées par le phylloxéra.
Il supportait les vexations comme une pénitence. Cette pénitence ne lui
donnait aucune fièvre, ne le blessait pas, mais l’isolait. A l’aise, il
pouvait rêver. Seulement, le rêve est dangereux pour un prisonnier.
Après l’avoir amené à l’extérieur de sa geôle, il peut lui suggérer les
moyens de s’en évader réellement. Le captif saute le mur. Il ne fait pas
un bond suffisant. Il est abattu par le factionnaire.
Pourquoi remarqua-t-il, un jour, ce que lui disait Ambrosine?
«Nous ne gagnons rien, ici. Le vieux dure. Nous pouvons prendre la
métairie des Riaulets qui est libre pour la Toussaint. Nous y vivrons
dessus largement, et nous reviendrons vite ici, maîtres. Le médecin a
défendu au père de se faire du mauvais sang. Il ne trouvera pas
d’ouvrier pour te remplacer, puisqu’il n’y en a aucun. Et il se fera du
mauvais sang.»
Il avait déjà entendu des propositions pareilles de la part de sa femme
qu’Ourtic ne ménageait pas souvent. Pourtant, cette proposition lui
sembla la première, et il fut décidé.
Cette fuite de la maison d’Ourtic, l’hégire de Pascal, marquait le début
de ses malheurs. Il ignorait leur cause, puisqu’il ne savait pas que le
vieillard avait apporté, un soir, sa bonne parole à Maïténa. Aussi,
attribuait-il à cette maison-ci quelque pouvoir surnaturel. Il ne la
détestait pas pour ça. Mais, lorsqu’il y était entré, il s’était senti
tout ému.
«Dire que je suis si franchement bon et que mes actes voudraient prouver
le contraire!»
Il était même amoureux de soi.
Maïténa, devant son placard, choisissait le vin qu’elle devait lui faire
boire. Sur une étagère, au-dessus des bouteilles, elle apercevait un
flacon de liquide à base d’arsenic destiné aux taupes et aux rats
campagnols. Ce flacon l’intéressait. Pascal méritait de se rafraîchir
avec son contenu. Raisonnablement, elle aurait dû en verser quelques
gouttes dans la bouteille qu’elle allait lui servir. Ça n’en changerait
guère le goût, et puisqu’il boirait il ne pourrait pas dire qu’elle
n’était pas une bonne hôtesse.
Il est assez naturel qu’une femme fasse couler le sang de celui qu’elle
aime. Il vient de la féconder, elle le tue. Ainsi le rajeunissement de
l’espèce est assuré. La pullulation humaine et la guerre sont évitées.
Le fer, le feu et le sang sont désirables en amour. Mais le poison n’est
pas voluptueux. Et la main qui devait verser l’arsenic était
malheureusement de chair, d’une chair lascive. Débat du cerveau et de la
chair.
Le cerveau fut simplement assez puissant pour que le spectateur ne vît
pas sa défaite.
Maïténa prit un verre vide qu’elle posa devant Pascal.
--Tiens, que j’étais bête! Tu vas boire le même que nous.
Et elle lui donna le vin du pichet.
Il but d’un air concentré, lécha ses lèvres et fit une offre
intéressante:
--Que dirais-tu si je quittais le pays?
Il n’essayait donc plus de la chasser du Béarn. Il était prêt lui-même à
la fuir.
Elle ne s’enorgueillit point de cette victoire. Son corps et son esprit
furent, cette fois, d’accord. Il ne fallait pas que cet homme qu’elle
mènerait soit à la tombe, soit au lit nuptial, se dérobât. S’il était
parti, elle l’aurait suivi comme une chienne.
--Tu n’as pas le droit d’abandonner le clocher et tes champs! Les
champs, ce sont eux qui t’ont forcé à te servir de tes doigts et de tes
jambes! Et on dit que la petite cloche a été baptisée la veille de ta
naissance et que tu es le premier qu’elle ait sonné. Combien de journaux
as-tu défrichés? Combien de bœufs as-tu dressés?--Non tu ne peux pas
aller donner ton travail ailleurs!
Elle avait déjà employé les mêmes arguments pour d’autres jeunes gens,
et celui-ci devait bien en comprendre la banalité. Elle ne voulait
pourtant pas lui ordonner de rester à cause d’elle! Il écoutait
passionnément, car il discernait comme sa voix sonnait faux. Jamais il
ne l’avait entendue parler ainsi. Il ne concevait Maïténa que franche et
naturelle.
Puisqu’il lui fallait une explication extraordinaire de cet artifice, il
crut d’abord qu’elle lui pardonnait tout. Mais ce n’était pas une raison
assez formidable pour une transformation de Maïténa.
Il en restait abruti, stupide, grâce à quoi il fut éclairé. Les yeux de
la jeune femme, d’ailleurs, ne se défendaient point. Elle le désirait.
Lui, le meurtrier, ne pouvait faire le moraliste et trouver cette
attraction monstrueuse. Il ne réfléchissait pas et ne pouvait la trouver
effrayante. Mais une joie prodigieuse bouleversait son cœur, le
liquéfiait, en faisait une source de volupté. Il ne se sentait plus
vivre; et ses artères battaient à tout rompre. Son moi se fondait. Ses
atomes allaient rejoindre les atomes épars pour les faire participer à
son bonheur. Il se donnait au monde. Et, en même temps, Pascal, nom,
corps, postérité, se magnifiait, s’amplifiait, devenait une raison, un
but, une dignité.
Il n’avait jamais vu Maïténa ni la Vierge Marie. Quelle merveille! Ses
lèvres étaient du sang rouge, frais et chaud, et la plus nourrissante
des nourritures. Ses yeux n’avaient pas de couleur; ils étaient de chair
et non plus d’âme. Ne méritait-elle pas, cette femme, qu’on fût honnête
et généreux, et qu’on se pardonnât même le crime commis par soi?
«Puisqu’il paraît que j’ai tué, pourquoi n’est-ce pas pour elle?»
Il ne ressentait pas la nécessité de parler. Elle n’attendait rien. Ils
avaient du génie. Ils se taisaient.
Et, enfin, sa joie se métamorphosa en gaîté et s’extériorisa. Il éclata
de rire. Et il crut que c’était la cuisine qui riait, que c’était la
fournée fraîche et que c’était Maïténa. Le verre du pichet en tintait.
Quand son étonnement commença à s’atténuer, il voulut aller le
confronter avec la grande campagne et le grand ciel.
Et ils se tournèrent le dos comme lorsqu’on va se fiancer. Puis il
sortit.