--Tu la veux, ta hache! On va te la rendre! fit Ourtic.
Il n’avait rien dit, dans le courant de cette journée, de sa dispute de
la veille. Maïténa, habituée aux sentiments sous-jacents, ne s’étonna
pas; mais elle s’émut.
--La hache!
Il avait eu tort de parler.
--Eh oui, fit-il d’un ton bonhomme, puisqu’il prétend qu’elle est à lui,
il faut la lui rendre!
Elle courait déjà à la pièce des outils, saisissait une vieille hache
précieusement, l’emportait dans sa chambre.
Cette hache, en forme d’éventail à demi ouvert, «chaussée» plusieurs
fois depuis que Pascal l’avait acquise, était lourde comme il faut.
La femme la regarda avec attendrissement. Elle caressa les empreintes
qui pouvaient dater du meurtre de son mari. Elle aurait voulu que son
cœur fût aussi dur que cette masse d’acier. Mais, pas plus qu’elle, il
n’oublierait.
«C’est tout ce qui me reste de lui!»
Elle ne pensait pas à son fils, un être vivant, donc très malléable, et
qui serait forcément influencé par tant d’autres êtres. Tandis que ceci
n’avait qu’un seul souvenir.
Et l’instrument tragique qui aurait pu figurer comme pièce à conviction
entre un aréopage noir et rouge et un assassin, elle le glissa
amoureusement, religieusement, entre deux draps, dans la grande armoire
à linge qui se trouvait au pied de son lit.
Ourtic possédait une ouïe délicate. Sans avoir quitté la cuisine, il
connaissait la cachette de la hache. Et il vint la reprendre, le soir
même, après souper, pendant une courte absence de sa ménagère.
--Il vaut mieux que ce soit à cette heure-ci. C’est la Saint Jean. Ils
sont tous allés regarder les feux.
Et il partit allègrement en prenant les chemins de traverse.
Il ne trouva personne à la ferme des Riaulets. Seul un âne attaché à un
pieu broutait tout autour de lui l’herbe chaude. Ourtic fut heureux de
constater la malpropreté des environs de la maison.
Il fermait un contrevent, brisait une branche de cerisier, caressait
l’âne. Il éprouvait la sensation d’être le maître des biens de son
ennemi, de lui succéder et d’améliorer ses biens.
Et, les pieds convenablement collés au sol, il laissait ses regards
aller au loin.
Les feux de joie marquaient partout les sommets des collines. On en
avait fait un immense dans le bourg, sur la place de l’église, le
brasier que le curé allait bénir et qu’allumaient, d’habitude, les
hommes les plus vieux du village.
--Il est de tradition que ceux qui font prendre le feu de la Saint Jean
meurent dans l’année, dit encore Ourtic comme une remarque qu’il ne faut
pas oublier.
Mais il devenait plus sérieux. Ses yeux faisaient abstraction des taches
vives des feux. Elles rentraient dans la grande masse de la nuit.
Il méprisait ce que les hommes peuvent faire pour changer les «façons»
de la nature. Deux formes seulement lui semblaient disputer l’empire du
Béarn aux ténèbres: d’abord, le corps anguleux et phosphorescent des
Pyrénées suspendu en l’air; ensuite, une longue vapeur sinueuse, blanche
et plate comme une route estivale, qui coupait l’espace en deux, la
partie de lui-même que le gave avait envoyée à la hauteur de ses
peupliers pour se mirer.
--Le temps va changer, estima-t-il.
Pendant qu’il contemplait, ses nerfs furent saisis, soudain, par une
brusque sensation de fraîcheur qu’il considéra comme le rappel d’une
obligation qu’il oubliait en soi. La nuit était chaude.
Il regarda complaisamment l’âne qu’il était venu pour tuer. Un bon coup
de hache au jarret. La jambe tranchée nette. Il devait avoir un beau
sang rouge et reconstituant comme tous les ânes.
--Tu es plus beau que ton maître, remarqua-t-il pour donner plus de
valeur à sa vengeance.
Il avait le droit de le tuer. La chair d’un animal est le prolongement
de celle de son propriétaire. Les gens qui ne possèdent que des briques
et du ciment ne savent pas tout le corps et toute l’âme dont ils se
privent.
Cette bête-ci pacageait en regardant Ourtic avec un petit rire
bergsonien. Le vieillard ne put s’empêcher d’admirer son ouvrage.
L’herbe était tondue avec autant de régularité et d’agrément qu’un tapis
de Turquie. Il la laissait aussi rêche que sa propre pelure.
Cette pelure d’âne donnait une idée de confort solide, de pensées
sérieuses, sous un bon toit, une bonne lampe, et dans une belle barbe.
Son appréciateur se décida à le laisser vivre et à employer autrement sa
visite.
Il attendait de soi un acte retentissant.
Il déposa la hache bien en évidence devant la porte.