D’AUBIGNÉ (_Sonnets_)

Depuis qu’il avait mis le feu à la maison de Maïténa, Pascal était

soulagé.

Avant de devenir incendiaire, il avait largement souffert. Il

n’imaginait pas que cette douleur préventive pût être causée par ses

scrupules. Mais il comprenait que ce nouveau crime, ne lui ayant pas été

légué par atavisme, devait naître d’une gestation difficile.

Il n’avait pas eu l’intention de faire du mal à Maïténa. Il la savait

plus riche en Pays Basque qu’en Béarn. Il lui rendait, en la forçant à

rentrer dans son pays natal, une tranquillité qu’il lui devait.

Aussi, aujourd’hui, après avoir vaincu une faiblesse presque incroyable

et jeté l’allumette libératrice, Pascal se trouvait-il heureux.

Que son ennemie pût être encore menaçante, il ne le soupçonnait pas une

seconde. Et l’on aurait pu se demander s’il n’avait pas craint la

vengeance de la maison plus que celle de la femme, supposition

admissible. Mais, quoiqu’il l’eût aperçue quelquefois depuis l’incendie,

quoiqu’il la sût encore ici, il était persuadé que la jeune femme était

au Pays Basque.

Il était assez sensible pour être capable de cette sorte de phénomène

d’optique. Il avait fait pour qu’elle se rendît chez les basques tous

les gestes qu’il fallait. Lorsqu’il jetait l’allumette sur la meule de

paille, il lançait du même coup Maïténa dans son pays natal. Et il

avait, déjà, pris à son compte l’angoisse qui précède les grands

départs.

L’esprit de Pascal était paisible. Seule sa chair conservait le souvenir

de l’incendie quoiqu’elle n’en eût pas subi la chaleur.

Et, cet après-midi, il prenait un bain dans l’eau glacée du gave pour

faire disparaître ses brûlures invisibles.

Loin de toute habitation, séparé de la route par une épaisse haie de

châtaigniers et de saules, il plongeait dans l’eau jusqu’au cou. Et il

chantait, d’abord doucement pour accompagner le murmure de la rivière,

puis plus fort pour accompagner sa joie, une cantilène:

Roussignoulet qui cànto

Sus la branco paüssàt,

Qu’éts plats et qué t’éncànto

Aüprès de ta mieytàt.

Grâce au gave, la chanson prenait une sonorité allègre qu’elle ne

contenait pas lorsque les bouviers la psalmodiaient en labourant le

flanc des collines. Elle coulait le long de la rivière, et sa résonnance

ne dépassait pas la berge. La berge était une frontière. Là-bas, la

route sèche et plate comme une dévote acariâtre, fumant et grinçant au

passage d’automobiles qui couraient vers les Pyrénées, représentait

l’étranger; ici, l’eau vive et molle, les sons béarnais, cet homme bien

caché, résumaient le pays.

Lorsque Maïténa, cherchant un troupeau de jeunes canards qui avait

quitté furtivement sa basse-cour, troua le mur vert qui séparait le gave

du reste du monde, elle ne fut pas étonnée de voir là Pascal. La vie de

celui-ci était beaucoup moins considérable que celle de la rivière, des

arbres et du ciel. Elle n’attirait pas invinciblement le regard, mais

elle s’agrégeait à la rivière qu’elle rendait moins nue, moins

tremblante et moins fugitive.

Elle s’assit au bord du gave. Ses petites sandales se balancèrent si

près de l’eau qu’elles la firent frissonner. Elle s’adossa aux arbres;

et elle oublia ses recherches.

On s’asseoit ainsi aux moments les plus importants de la vie. Maïténa,

qui restait toute la journée debout, ne réfléchit pas à l’acte inouï

qu’elle accomplit en s’asseyant. Son contact avec les branches, l’herbe

et les feuilles, lui faisait un plaisir obscur. Elle avait besoin que sa

vie si active participât un instant de la vie végétale.

Et, le sang calmé, elle réfléchissait lentement.

Ce n’était pas le corps mais l’âme de Pascal qui se trouvait à nu devant

elle. Jamais elle n’avait aperçu une âme dans ce simple appareil. Et

elle s’étonnait que celle-ci se présentât à elle avec cette franchise,

et qu’en un mot elle fût si pure.

Rien ne la choquait en Pascal qu’elle voyait en entier, lui et son cœur,

à travers deux mètres de libre atmosphère et d’eau diaphane; rien, sauf

une cicatrice blanche qui fendait son front horizontalement, souvenir

d’enfance, une bouteille que sa mère lui avait brisée sur la tête après

en avoir bu le contenu.

--Tu es guéri de ta brûlure?

Elle songeait à la blessure au pied soignée trois mois avant. Il crut

qu’elle faisait allusion à l’incendie,--idée injuste car elle ne le

soupçonnait point de ce crime--. Il n’avait rien à avouer puisqu’il

était tout nu, et ne répondit pas.

L’état dans lequel elle le trouvait ne lui nuisait pas dans l’esprit de

la veuve. Il s’en rendait compte simplement. Dès qu’il l’avait aperçue à

travers les branches écartées, il s’était tu comme s’il eût risqué

d’être vêtu par sa chanson.

Il ne baissait pas les yeux. Il se contentait de broyer des deux mains

l’eau qui se laissait faire.

La femme dont il devait avoir tué le mari était chez les basques. Le feu

avait détruit chez lui le souvenir du meurtre.

Il restait stationnaire comme l’agriculteur qui appuie son menton sur sa

bêche après avoir bien travaillé. Et,--comme si sa dignité d’être un

homme nu avait été insuffisante pour le protéger contre la jeune

femme,--l’eau l’isolait. Elle soutenait son âme à la manière d’une

bouée.

Aussi, fut-il capable de s’étonner. Mais ses facultés diminuées, trois

mois durant, par la peur, n’avaient pas encore repris leur plein

exercice. Et il ne put raisonner et s’étonner que maladroitement.

Il ne comprenait absolument pas, par exemple, comment Maïténa faisait

abstraction de sa qualité de femme en face d’un homme nu. Il ne lui

venait pas à l’esprit qu’elle profitât de cette occasion pour contempler

son ennemi dans sa forme la moins mensongère.

--Serais-tu amoureuse de moi?

Ces mots étaient accompagnés d’une sorte de ricanement qui le confondit.

Maïténa, la plus intelligente des deux à ce moment-là et voyant l’âme de

Pascal sans voile, fut la seule à se rendre compte que ce cri était la

répétition automatique d’une question moqueuse posée autrefois par

elle-même au jeune homme.

Cependant, devant l’impassibilité de son interlocutrice, il prenait

enfin notion de son immense naïveté en ce qui concernait les choses de

l’amour.

Ce n’était pas une femme, mais une petite fille. Comment avait-il pu la

craindre? Et, du même coup, sa pudeur s’éveilla, car il ne pouvait

souffrir qu’on choquât une vierge.

Il sortit de l’eau. Il traversa la haie. Il avait laissé ses vêtements

dans sa maison qui se trouvait de l’autre côté de la route. Ses muscles

blancs ruisselèrent un instant sous le soleil, puis s’anéantirent

derrière le battant d’une porte.

Maïténa, abaissant sa tête devant soi, vit son reflet tremblotant. Elle

s’aperçut ainsi qu’elle avait un sourire frais et un pied dans la

rivière. Elle sortit ses sandales, sa robe, et sa chemise. Elle

descendit dans l’eau. Elle s’oignit à son tour pour la lutte.

Le gave est un mâle. Il y avait dix kilomètres qu’il ne caressait plus

les roches qu’il aimait. La consécration du corps de Maïténa fut très

bien faite.

Maïténa · 第 25 / 44 题