Après le déjeuner du matin, Ourtic, tassé sur sa chaise, déplaçait
alternativement son béret à droite et à gauche de sa tête, signe de
grande inquiétude.
Ses yeux mouvaient parallèlement au béret. Ils passaient du corps de
Maïténa, frais, sain, bien nettoyé, aux parois de sa cuisine
poussiéreuse et crasseuse, domaine prospère des araignées. Le four était
gorgé de cendres. Les sacs à jambons pendaient comme des suppliciés. Le
sel les raidissait. La fumée les avait rendus poisseux. Ils répandaient
une senteur âcre. Ils étaient vides.
Tout était vide. Peu à peu, cependant, Maïténa remplissait la pièce; sa
tête touchait au plafond; ses bras s’allongeaient. Elle meublait la
cuisine; et, derrière elle, on devinait des victuailles. Mais le béret
du vieillard changeait de côté; et elle disparaissait. C’était le
désert, une table sans convive, une chambre sans amour.
Ourtic était très intelligent. Mais il ne comprenait pas pourquoi cette
présence devenait si fugitive. Elle refusait de rester. Elle avait les
yeux battus. Elle avait perdu sa maison, la veille. Elle était très
malheureuse. Il lui offrait un domicile. Il ne comprenait pas qu’elle
résistât.
--D’ici étant, par la fenêtre, tu peux voir que tu n’as plus de maison.
Dans le temps, elle me cachait la côte du bourg. J’aurais cru que les
murs tiendraient. Ils ont tellement bouilli qu’ils se sont écroulés. A
mon âge, je n’avais encore rien vu de pareil. Regarde, ça brûle encore.
On croirait que les pierres en veulent elles aussi. Et alors, que
veux-tu faire? Où mets-tu les récoltes, le bétail, et ton lit? Si tu
veux vendre, tu ne vendras pas.
--Je vous dis que j’ai de quoi vivre chez les basques.
Le vieillard se mit à hurler de cette voix aiguë qui lui valait, quand
il était encore un homme solide, de réussir sur les champs de foire. Il
avait été un peu maquignon comme tous les paysans. Il hurlait
désespérément:
--Reste donc ici, je te dis. Tu y es bien! Tu y engrangeras tes
récoltes. Tu y feras tout ce que fait une femme. Et tu garderas mes
biens quand je serai mort!
Elle fit un grand geste qui étouffa la voix aigre et l’envoya tenir
compagnie aux cendres du four et aux araignées du plafond.
--Merci.
Il n’arrivait pas à discerner, d’après ses traits, la cause de son
obstination.
Une franchise idéale s’étendait toujours sur le visage de Maïténa. Elle
avait le regard absolument pur qu’on trouve souvent chez les jeunes
anglaises lorsqu’elles sont vierges. Aucune ride ne troublait jamais
l’harmonie de son rire. Aucune arrière-pensée ne changeait la direction
de ses yeux et n’aidait à supporter leur curiosité toute nette.
Cet aspect virginal était encore plus singulier, ce matin, dans la
cuisine, en face du vieillard.--Des yeux froids, des lèvres très minces
et très pâles, un sourire comme détaché du corps, c’était ainsi qu’elle
voyait Ourtic.--Rien d’équivoque ne flottait entre eux. Elle en
profitait pour laisser sa vraie personnalité, celle qu’elle ne devait
qu’à la nature, l’envelopper.
En ce moment-ci, Maïténa n’avait ni porté d’enfant, ni connu d’homme.
La nuit dernière se matérialisait, se solidifiait dans son souvenir. Sa
douleur devenait une lourde fatigue physique qui favorisait son calme.
Découragé, le vieillard voyait clairement l’esprit de la jeune femme
quitter le Béarn.
Il lui tourna le dos comme si elle n’existait plus. Il se sentait
diminué. Il s’en alla, rapetissé, plié en deux, jusqu’à la porte
ouverte; et il s’arrêta au seuil, appuyé sur sa canne. Il regarda la
terre de sa cour inculte, embroussaillée, abandonnée, stérile, comme un
mâle sans femelle.
--Il vaut mieux qu’elle s’en aille, dit-il tout haut, mais pour soi.
Ici, elle a cette idée de son mari! Elle ne peut rien lui faire à lui,
et qu’est-ce qu’elle peut lui faire à l’autre? Une femme qui ne peut
plus rien faire, elle s’en va ailleurs!
Un jeune homme aurait pleuré. Il ne pouvait pas. Il aurait voulu
tressaillir. Il tressaillit, car Maïténa lui posait brutalement sa main
sur l’épaule.
--Eh! je reste!
La figure de la veuve venait de se métamorphoser. Elle avait la fièvre.
Ses lèvres étaient crispées. Ourtic respira, satisfait d’avoir parlé
pour soi. Il lui prit les mains et les serra dans ses mains dépouillées
de chair.
--Je t’estimais.
--Nous n’avons pas tout dit, reprenait-elle, après un long silence. Vous
prétendez que tout sera à moi quand vous mourrez. Vous avez deux filles:
Ambrosine; et une autre, qui a mal tourné, à Paris. Elles ont des
droits. Si vous voulez que je reste, il me faut une vente. Il n’y aura
que nous deux à savoir que je ne vous paierai pas. Je veux être
maîtresse là où je suis.
Ourtic ne faisait aucun mouvement. Il s’était fâché avec son gendre
parce que tous les deux voulaient être le maître.
--Ça ne se peut pas. C’est trop, répondit-il.
Mais il était apparent qu’il acceptait tout et qu’il ne pouvait contenir
sa joie. La jeune femme le comprit.
--Et maintenant, lui cria-t-elle, allez-vous-en dehors.
Quand elle fut seule, elle se pencha à la fenêtre, les yeux vers la
maison brûlée. Elle essaya, par le canal de ses yeux, d’en faire le
transbordement ici. Elle y arriva. Et puis, elle se pressa, les bras en
croix, contre la muraille pour pénétrer dans le corps de sa demeure et
pour ne pas éclater en sanglots.