MONTAIGNE (_Apologie de Raimond Sebond_)

Dès qu’elle fut rentrée chez elle, Ambrosine apprit à son mari:

--Sa sœur l’appelle chez les basques pour lui laisser l’héritage d’une

tante sienne. Mais elle ne veut pas. Elle préfère travailler davantage

et rester ici où elle a ses agréments. J’ai eu une pensée extrêmement

regrettable, tout à l’heure. Je ne m’en étais jamais aperçue comme

aujourd’hui: elle est la plus brave femme du village! Elle s’occupe de

ses amis et n’oublie pas son défunt.

Ce petit discours déplut à Pascal. Sa fièvre était tombée. Son pied

allait mieux et serait guéri dans quelques jours. Il pouvait se rendre

compte sainement qu’il agissait ce matin comme un innocent. Si, au

moment de son aveu, il avait été capable d’héroïsme, il tremblait,

maintenant, de peur de tous ses membres.

«Comment le savait-elle?» pensait-il. «Elle n’en était pas sûre! Il me

suffisait de nier, de nier toujours!»

Il essayait, pourtant, de se convaincre que rien n’était perdu:

«Peut-être en lui jurant que j’ai menti! En en trouvant un autre!»

Quand sa femme lui eut parlé, il ne put s’empêcher de hurler:

--Ah! pourquoi n’y va-t-elle pas chez les basques? Est-ce qu’on ne s’en

passerait pas ici?

Ambrosine s’indigna d’une pareille ingratitude.

--Comment, méchant homme, c’est toi qui dit ça, quand elle t’a soigné,

ce matin encore?

Ce fut, bientôt, une dispute épouvantable. Et, quoique Ambrosine eût à

se féliciter de s’être vengée de Pascal par avance en n’attendant pas

cette occasion pour le tromper, elle se promit bien de mettre Maïténa au

courant de la nouvelle vilenie de cet homme afin de lui créer en elle

une ennemie.

--Tu t’en repentiras, fils de chienne, d’être impoli.

Il se tut le premier, saisi d’inquiétude. Il n’était pas utile qu’il se

créât, à présent, des ennuis dans son intérieur.

Il oublia tout de suite Ambrosine. Il ne songea plus qu’à Maïténa. C’est

alors qu’il commença à se tourmenter de ne pas savoir ce qu’il devait

craindre d’elle. Il ne supposait même pas qu’elle pût prévenir la

police.

Ce jour-là s’écoula. D’autres suivirent tout naturellement. Il ne dormit

plus. Il évita le quartier qu’habitait la veuve. Il possédait près de

chez elle un champ qui le forçait, autrefois, à passer devant sa maison.

Il le laissa sans culture.

Et, un beau jour, sa femme se plaignit publiquement de sa paresse. Elle

se trouvait au lavoir avec d’autres ménagères et Maïténa.

--Le mien devient tout triste! On dirait qu’il fait de la philosophie,

ce monsieur. Tantôt, je le surprends à parler tout seul. Tantôt, il se

met à pleurer d’une manière que je ne comprends pas. Il était plus

vaillant quand nous étions chez le vieux!

--Pourquoi n’y revenez-vous pas? Nous serions voisins, suggérait la

basquaise.

--J’y ai déjà pensé, ma pauvre! Mais il ne veut rien entendre.

Le soir même, ces propos furent rapportés au père Ourtic. S’il n’avait

été maître de soi, il aurait remarqué:

«Fainéant, va! après ce que j’ai fait pour lui!»

Mais il ne sortit pas de sa réserve indulgente. Un sourire silencieux

plissa doucement sa lèvre mince; et il jugea avec bonhomie:

--Il est jeune. Ça lui fait peut-être du bien de changer d’air! Je ne

lui en veux pas.

Il regardait gravement, du pas de sa porte, le champ inculte de Pascal,

en évaluant la faible distance qui séparait cette pièce de la maison de

Maïténa. Le vieillard renouvelait souvent cette contemplation et ce

calcul. Ils le consolaient un peu de ne pouvoir faire labourer ses

propres terres.

Depuis le départ de son gendre, il ne trouvait pas de valet pour le

remplacer. La crise de la main-d’œuvre sévissait fortement en Béarn.

Tous les jours, un jeune homme nouveau s’en allait vers la ville. Là, il

aurait le cinéma; il ne se lèverait plus à quatre heures du matin pour

soigner les bœufs qui mangent pendant deux heures avant de boire; et il

pourrait s’amuser le dimanche.

Le dimanche, Pascal, lui, ne s’amusait point. C’était le jour que sa

femme choisissait pour aller retrouver Maïténa.

Et puis, elle l’attirait dans sa métairie. Elle avait fait la veille à

son intention un «pastis bourrit» ou un pâté feuilleté; et, dès qu’elle

était là, elle extrayait les meilleures bouteilles du caveau pour la

recevoir dignement.

Pascal n’osait rien dire puisqu’il s’agissait de Maï; mais, ces

jours-là, il fuyait.

Il fuyait. Il allait droit devant soi. Et, quand il finissait par être

assez fatigué pour s’arrêter, il choisissait une lande bien isolée et

s’étendait au milieu des fougères. Il ne dormait pas; son cœur se

détraquait dès qu’un lézard agitait les feuilles mortes; et il répétait

tout haut, comme si elle allait apparaître:

--Non, ce n’est pas moi! Je me vantais, voyons! Celui qui l’a assommé,

c’est le Jean Brocs qu’on a enterré, mardi-a-fait-quinze-jours! Je l’ai

vu tuer! Oui, c’est vrai, je l’ai vu; mais c’est tout ce que j’ai fait!

Laisse-moi! Laisse-moi, femme!

Il attendait que la nuit fût tombée pour rentrer. Il s’approchait

prudemment de sa maison. Il écoutait longtemps et repartait au moindre

bruit suspect.

Sa femme l’accueillait en murmurant:

--Tu as bien couru! Tu es content qu’il n’y ait plus personne! Sauvage

que tu es!

Elle n’insistait point. Elle n’était pas fâchée d’avoir ses coudées

libres tous les dimanches.

Elle s’apercevait lentement qu’il évitait la veuve et qu’elle ne

risquait pas de le voir revenir à l’improviste quand cette dernière se

trouvait là. Elle se souciait peu de la cause de cet éloignement. Il lui

suffisait de savoir qu’elle-même ne participait pas à ce mystère. Le

mystère inquiète rarement ceux qui touchent de trop près ses acteurs.

Ambrosine accusa simplement son mari de détraquement cérébral. Elle fuit

par ce moyen les scrupules inutiles et les recherches dangereuses.

--Ce n’est plus un homme!

Pascal disparaissait ainsi aux yeux de sa femme. La peur diminuait son

âme et amincissait sa silhouette. Or, Ambrosine avait besoin d’un mâle

très palpable; et, bientôt, elle dut se consoler avec deux ou trois de

ses anciens amis.

Un jour, ils ne lui suffirent plus; elle désira un des jeunes

admirateurs de Maïténa.

--Qu’est-ce que tu dirais si je l’invitais dimanche prochain? lui

demanda-t-elle. C’est un garçon très sérieux. Il pourra m’aider pour ma

vigne. Pascal ne fait plus rien. J’ai tous les travaux en retard. Il est

temps que j’attire un ouvrier capable.

--Ne te gêne pas pour moi!

Dès lors, comme Ambrosine l’avait prévu avec humilité, les jeunes gens

du village vinrent chez elle parce qu’ils y trouvèrent Maïténa; et,

celle-ci décourageant toute familiarité, ils se rabattirent sur la

maîtresse de maison.

Malgré sa rigidité, la veuve supportait sans dégoût visible la société

équivoque d’Ambrosine. Mais, ce qui semblera une contradiction plus

singulière, celle-ci paraissait surexcitée par la froideur même de sa

sévère amie. Jusque-là, sa débauche avait été normale; depuis son

intimité avec Maïténa, elle devenait frénétique.

Aux simples petits goûters succédèrent des réceptions suspectes. La

«jeunesse» qui en sortit raconta que Maï parlait de moins en moins.

Comme si la peur qu’elle inspirait à Pascal eût été contagieuse, aucun

homme, même ivre, ne s’aventurait à plaisanter avec elle.

D’ailleurs, dès qu’elle pouvait profiter d’un moment d’inattention et

d’ivresse générales, elle sortait de la ferme joyeuse. Elle prenait le

petit sentier abrupt qui menait au bourg et au cimetière. Et là, affalée

sur un marbre, elle disait amèrement:

--Ce n’est pas encore ça que je lui dois! Mais que faut-il faire, mon

dieu, que faut-il faire?

Elle ne se soucia point des bruits fâcheux qui couraient dans le village

au sujet de ces réunions dominicales. Elle ne se soucia pas plus que

certains jeunes gens, parmi lesquels le frère même de Pascal, Omer

Jouanou, se fussent vanté d’obtenir ses faveurs. Ce fut, au reste, une

prétention tellement invraisemblable que personne n’y attacha foi et

qu’elle tomba dans le ridicule. On se contentait généralement de la

plaindre d’être en butte à des sollicitations aussi dépravées.

Il n’en fut pas de même pour Pascal et Ambrosine. L’opprobre

s’appesantit sur eux, tout d’un coup. Une nuit, ils furent réveillés par

des hurlements et par des sonneries de cors de chasse. Et ils

assistèrent à leur charivari.

Pascal vint suivre patiemment, derrière un contre-vent bien clos, les

couplets orduriers composés sur ses complaisances. Quant à Ambrosine,

elle saisit d’abord un vieux fusil, et puis se recoucha découragée en

reconnaissant parmi les cris injurieux les voix de quelques-uns de ses

amants.

Le lendemain, chose plus ignominieuse parce qu’elle s’étalait à la

lumière, une traînée de plumes d’oie avait couvert la route depuis leur

porte jusqu’à celle d’Osmin Laloubère, favori éphémère d’Ambrosine.

Les jours suivants, la couche de plumes diminua régulièrement

d’épaisseur. Pascal passait ses nuits à les enlever.

--L’Ambrosine aura de quoi refaire ses paillasses! criait-on au lavoir.

Le vieil Ourtic vint dire à Maï la joie que lui causait l’humiliation de

son gendre. Elle ne lui laissa pas voir, en échange, ce qu’elle

ressentait. Mais la dissimulation fut une chose difficile devant un

homme aussi perspicace.

--Tu peux bien me dire que tu es contente, toi qui l’as voulu comme ça!

Elle n’avouait ses secrètes pensées qu’en face du cyprès, là-bas, au

sommet de la colline, et silencieusement.

Un dimanche soir, sortie de la ferme chaude, elle suivait le petit

sentier et elle arrivait près de son but. Elle était toute seule dans ce

coin inhabité du village. Les portes de l’église venaient d’être

fermées. Le vent, l’air lui-même, semblaient absents et ne faisaient

bruire aucune feuille. Seulement, la petite église paraissait tragique à

Maïténa à cause de la couleur de ses piliers de soutien rouges comme du

sang séché, couleur étonnante, commune aux pierres du pays, et qu’un

archiviste local attribuait victorieusement au sac et à l’incendie de

l’église par Jeanne d’Albret, pendant les guerres de religion. Cette

idée et quelques autres du même genre valaient au bonhomme d’inspirer

autour de lui une frayeur dont il se montrait fier.

Maï quittait des yeux ces pierres qui se mêlaient à son rêve et

l’alimentaient solidement, lorsqu’elle poussa un grand cri.

Après avoir poussé son cri, elle regarda mieux sa tombe qui l’avait

provoqué. Cette tombe remuait, se voussait comme une croupe, se

subdivisait en mille fragments: un grand nombre de doigts, un grand

nombre de cheveux, une montre, un couteau et un béret.

Elle savait pourtant bien qu’elle n’avait pas fait poser à plat sur la

dalle une statue symbolique de Pascal.

Celui-ci se tenait sur le ventre et, pour passer son dimanche,

s’occupait à nettoyer de la pointe de son couteau l’inscription funèbre.

Il ne redoutait plus rien, depuis qu’il avait découvert ce refuge.

Maïténa ne pouvait pas, au même instant, honorer son mort et déshonorer

son meurtrier dans sa propre demeure. Il jouissait d’une grande

sérénité.

Pourtant, il fut bien obligé de reconnaître que son ennemie s’avançait

vers lui. Il la voyait de bas en haut. Il se redressa pour la voir

mieux. Il remarqua alors qu’elle le contemplait comme on doit contempler

un personnage de rêve. Il devint un rêve; et il alla à reculons

s’adosser au cyprès qui se trouvait derrière lui, pour prendre quelque

consistance.

--Pascal sur Virgile! cria la jeune femme.

Ils restèrent l’un en face de l’autre un long moment, pendant lequel les

morts du village se battirent bruyamment la poitrine à grands coups de

cœurs. Elle eut, enfin, la force de hurler plus haut que cette clameur

sous-jacente:

--Qu’est-ce que tu fais là?

Il ne répondit pas. Mais cette interrogation les noua l’un à l’autre

comme un lacet. Lui, il était accroché à son arbre. Elle, elle était

dans l’espace. Elle sentit bientôt l’interrogation se resserrer. Elle ne

put pas lui résister. Elle marcha. Elle toucha l’homme debout de son

front et de ses seins. Il ne bougeait pas. Elle se débattit. Elle fit

dans l’air des gestes qui se métamorphosèrent durement en gifles sur les

joues de Pascal. Il oscilla sur sa base comme un drapeau rouge quand la

voie est ouverte. Ils étaient libérés de leurs rêves.

La main de Maïténa tremblait. Le corps de Pascal tremblait. Et,

emportées par le même mouvement, les idées de Maïténa tremblaient aussi.

Par-dessus, sa petite tête se relevait naturellement avec orgueil, mais

ça n’avait aucune signification. Elle ne savait lequel des deux devait

craindre l’autre. Et, tout à coup, ce fut elle qui s’enfuit.

Il y eut plusieurs jours vides.

Le dimanche suivant, malgré les instances d’Ambrosine, Maïténa ne revint

pas à sa métairie. Et il passa assez de dimanches pour que Pascal sût

qu’elle ne reviendrait point. Il se mit à veiller à l’honorabilité de

son foyer. Auparavant, l’inconduite de sa femme ne l’inquiétait pas.

Elle se fit sage, et il se fit sévère. Malheureusement, elle était déjà

grosse.

Et il prenait conscience de sa déchéance.

Il souffrit violemment de ne plus oser passer devant la veuve. Il

considéra comme un acte de courage de pousser Ambrosine à fréquenter

encore Maïténa. Elle ne demandait que cela, et Maïténa l’attirait de

plein gré. Les deux ennemis essayaient, par Ambrosine, de connaître leur

situation respective.

Un jour, elle rentra chez elle en disant, lorsque son ventre proéminent

eut dépassé la porte:

--Elle vient de recevoir une lettre de sa tante qui lui demande, une

fois de plus, d’aller chez les basques. Elle est bien décidée à rester

ici. Je lui ai fait jurer de ne pas changer.

Il s’approcha d’elle et la gifla durement. Il pensait à la scène du

cimetière. Il espérait compenser. Mais il ne put avoir d’illusions.

Pourtant, le soir de ce jour, comme il s’attardait dans la nuit à la

barrière de sa cour, il se prit à tendre le poing dans la direction de

la ferme de Maïténa Otéguy.

--Méchante que tu es! dit-il. Ça ne peut pas durer.

Et le souffle du gave, calmant et adhésif, lui rendit son poing et ses

mots brisés.

Maïténa · 第 21 / 44 题