Ourtic ne croyait pas qu’à cette heure-ci de la nuit il fût
indispensable que les souvenirs serrassent de très près l’histoire
authentique.
Ourtic vieillissait. Voilà pas mal de temps qu’il se demandait si
réellement le Pascal avait tué le Virgile. Ce doute l’inquiétait pour sa
santé morale. Il n’admettait pas qu’il n’eût l’esprit robuste jusqu’à la
fin de sa vie. Il venait de faire la seule expérience qui lui fût
permise. Il faisait contrôler son cerveau. L’imagination et la mémoire
dépendent, à peu près au même titre, de l’intelligence; et Ourtic était
trop subtil pour ne pas traiter de haut les distinctions subtiles.
Après avoir parlé, il se sentait tout ragaillardi. Il s’émerveillait de
son équilibre car sa conscience ne vacillait point. Elle était bien
accrochée quelque part dans l’espace, au-dessus de lui; et, tant qu’elle
ne tombait pas sur ses épaules, comme pour l’écraser, elle se démontrait
une bonne conscience.
Il pouvait juger de la qualité de ce qu’il venait de dire par l’effet
qu’il produisait. Il était complètement satisfait sur ce point. Maïténa,
effroyablement saisie, le croyait de façon évidente. Elle le regardait
avec cette frayeur que le vieillard avait toujours considérée comme de
l’admiration exacerbée. Toute la jeune personnalité de Maï était
suspendue à ses vieilles lèvres. Il vivait une minute divine.
Il avait bien à se venger de Pascal qui, abandonnant sa ferme à l’entrée
du printemps alors que les travaux commençaient, lui faisait une injure
cruelle à la face du pays et un tort considérable. Mais la vengeance est
un soin tout à fait mesquin lorsqu’elle n’est pas soutenue par un souci
d’ordre sentimental.
Ourtic ne se serait pas contenté d’une cause vulgaire à sa révélation,
qui avait déjà, par surcroît, une cause cérébrale.
Il désirait jouer un rôle dans l’existence de Maï.
Il avait une âme délicate qui recherchait les sentiments de choix. Il ne
pouvait aimer ses deux filles: l’une s’amusait à Paris; l’autre était
lourde d’esprit. Il appréciait son gendre, mais voilà que celui-ci le
quittait. Enfin, il en voulait à son entourage et en général à tous ceux
du département de perdre le vieil esprit béarnais. Il en voulait aux
jeunes gens d’être allés à la guerre, d’avoir abandonné le pays et les
cultures pendant si longtemps. Quand on quitte le Béarn, c’est pour y
revenir riche.
Aussi, s’était-il décidé à s’attacher fortement à sa voisine. Elle ne le
choquait en aucune chose. Elle parlait peu; elle n’avait pas d’amant; et
rien ne l’empêchait de croire qu’elle eût de l’affection pour lui.
Si elle ne témoignait pas de beaucoup d’esprit, il lui était
reconnaissant de ce qu’il en témoignât par sa tendresse pour elle. Il
avait choisi Maïténa parce qu’elle était basque et qu’il est
extraordinaire de trouver une basque en Béarn.
Son affection était, d’ailleurs, très pure.