LORD BYRON. (_Lara._)

Le goujat était sorti en traînant ses sabots pour aller dormir dans

l’étable. Sous le haut chambranle de sa cuisine, Maïténa Otéguy, la

figure égayée par le feu, la jupe relevée sur la chair grasse et musclée

de ses jambes que la chaleur marbrait de veinules rouges, s’amusait à

faire griller des châtaignes. Elle les mangeait brûlantes, sans éloigner

sa figure de la flamme, de ses petites dents polies, les lèvres haut

retroussées.

Le silence convenait au vide de son esprit. Rythmés, le bruit de la

pendule et la respiration d’un enfant qui dormait dans la pièce à côté

flottaient très doux. L’éclatement des châtaignes gonflées de feu

étaient les seuls épanchements de joie de cette solitude réconfortante.

Cependant, Maïténa, dont l’oreille était exercée aux mouvements de la

campagne qui était au nord et du village qui était au sud de la ferme,

se redressa. La boue du chemin clapotait de plus en plus distinctement:

deux sabots s’approchaient de façon lente et régulière. Le vent qui

soufflait dur par intermittences noya, quelques secondes, ce bruit dans

ses insultes contre la quiétude des arbres. Lorsque Maïténa put entendre

de nouveau, on frappait à la porte.

Un vieillard aux reins ployés entra d’un coup avec une vivacité

singulière. Il laissa un moment ses doigts gourds sur le loquet, puis

les leva jusqu’au bord de son béret pour saluer. Ce béret, posé sur le

crâne à plat comme un cèpe, garni largement de crasse au centre pareil à

une tonsure, verdi à ses bords, semblait l’auréole et le cadre du visage

rasé au nez et aux lèvres minces. Ses yeux étaient verts comme un

feuillage tout nouveau qui sort de sa paupière hivernale. Celle-ci,

plissée soigneusement pour une longue ironie, descendait très loin sur

la figure.

Quoique étonnée de cette visite à pareille heure, Maïténa Otéguy ne

bougea pas de sa chaise, et recouvrit avec lenteur ses jambes nues pour

bien indiquer à son vieux voisin qu’elle trouvait sa venue toute

naturelle.

--Bonsoir, Ourtic!

--Adieu, Maï!

Ils se turent. Et il alla s’asseoir sous la cheminée en face d’elle.

Le silence est un état dans lequel se complaisent longuement les

béarnais. S’il n’étend pas aussi bien que la parole l’influence de la

personnalité, il ne la dilapide point; il la concentre et la consolide.

Et puis se taire n’est pas seulement rêver, c’est surtout l’art de ne

pas penser.

Le silence était plus complexe qu’avant l’entrée d’Ourtic. Le rythme de

la pendule, la respiration de l’enfant qui dormait derrière la cloison,

attendaient quelque chose de la rencontre de ce vieillard lointain et

méprisant, et de cette jeune femme plantureuse, gonflée d’avenir.

--Vous devriez venir plus souvent à la veillée, dit-elle enfin. On

mangerait ensemble quelques châtaignes en buvant du picpoult.

--En somme, tu possèdes une belle situation tranquille, fit le visiteur

sur la cadence énergique et lente de la conversation. Je sais bien que

tu es vaillante et que tu ne manques pas d’ordre. Mais, tout de même, tu

as de la chance! Si ce n’avait été ton malheur...

Il affala brusquement son nez sur son menton; et il saisit des deux

mains la pomme d’un chenêt avec un grand air d’accablement.

--Il y a dix ans, aujourd’hui! finit-il. C’est un anniversaire.

Elle secoua ses épaules avec humeur.

--Vous auriez mieux fait de rester chez vous, Ourtic, que de venir me

raconter ça!

Cependant, elle ne voyait plus le vieillard qui relevait sa tête

ironique en la branlant doucement.

Elle se représentait déjà le jeune homme au front bas, au regard timide,

qui vint un jour demander sa main. Il avait du bien. Ses soixante

journaux de terre étaient cités parmi les plus fertiles du pays. Sa

maison, aux confins du village, vieille, mais récemment ravalée et

raffermie par des contreforts, abritait depuis trois générations deux

paires de bœufs. Voilà des chiffres qu’on sait au loin.

Quant à Maïténa, elle était pauvre. Son père, un émigrant basque,

appartenait à la dernière classe des ouvriers des champs. Il vivait en

loyer.--Elle ne pouvait repousser un fiancé pareil.

Malgré cette nécessité de lui accorder sa main, elle l’aima tout de

suite. Au début de leur mariage, ils ne coururent pas les foires et les

marchés comme c’est la coutume en Béarn; elle avait trop de travail: il

lui fallait nourrir les hommes et les animaux, nettoyer la maison qui ne

l’avait pas été depuis la mort de la vieille. Mais, le soir, lorsque

tout le monde était rentré, ils sortaient, eux; ils suivaient la route

enlacés l’un à l’autre sans que personne les vît, car la pudeur des

sentiments est la seule qui soit à l’aise en face de la nature.

Ils se taisaient. Ils ne savaient quoi se dire. La terre dure et facile,

béante et pleine d’espoirs, parlait pour eux. L’odeur chaude des

prairies les enivrait d’enthousiasme; le chant du vent dans les arbres

était juste assez mélancolique pour que leur bonheur ressortît; et,

lorsqu’ils voyaient des vignes symétriquement plantées à flanc de

coteaux, labourées avec prédilection, soigneusement attachées contre de

hauts tuteurs, ils croyaient admirer l’image idéale de la vie.

Un soir, enfin, comme l’ondulation des collines était plus voluptueuse,

la terre plus molle, comme la campagne tout entière avait l’air d’une

alcôve parfumée, un nuage tira sa draperie devant la lune et Maïténa se

donna à son mari.

Virgile Prébosc était timide. Il n’avait pas connu de femme avant sa

femme. Il fallait la collusion du printemps et de son désir pour qu’il

renonçât à leur innocence.

Cet acte les bouleversa tellement que leur lune de miel cessa au moment

où elle aurait dû naturellement commencer. Penser était pour eux une

chose redoutable; et ils pensaient trop à cette révélation pour oser lui

donner une suite. Ils étaient habitués à ce que la nature fît arriver,

germer, les choses en leur temps, sans que la volonté de l’homme y eût

une part; et ils attendaient qu’elle déterminât chez eux un nouvel

enthousiasme.

Quelques jours après, comme Virgile Prébosc rentrait du travail, il

trouva sur le seuil Maïténa toute souriante qui l’appelait. Cela

l’étonna d’autant plus que, depuis la fameuse nuit, elle évitait de le

regarder.

--Je suis enceinte.

Et, son ancienne timidité ayant complètement disparu, ce fut elle qui,

avec de grands éclats de rire, le prit par la main et l’attira jusqu’à

sa chambre. A partir de cet instant, ils furent réellement mari et

femme.

Ils vécurent ainsi cinq ou six mois dont le souvenir brûlait encore le

cœur de la jeune femme. Elle niait énergiquement un axiome trouvé dans

un almanach et suivant lequel le bonheur n’a pas d’histoire. La moindre

promenade avait eu une importance prodigieuse. Et la dernière en avait

eu une épouvantable. Ils devaient la faire séparément.

Cette période rendait sans valeur toute sa vie antérieure, et voilà la

conséquence habituelle du bonheur. Ensuite, le temps s’écoula avec une

rapidité qui passait son imagination. Elle restait stupéfaite de ce que

lui apprenait le vieux--qu’il y eût dix ans.--Dix ans qu’un maquignon du

village avait ramené sur sa carriole le corps sale et exsangue de son

mari.

L’avant-veille, Virgile Prébosc était allé à la foire d’Arudy pour

remplacer ses bœufs de travail. Ses voisins l’avaient vu en acquérir une

belle paire, et prendre avec elle la route du retour. Mais les bêtes

firent leur entrée dans le village sans leur nouveau maître. Il ne

reparaissait pas.

Tant de choses peuvent arriver à un homme dont la ferme est prospère,

dont la femme est enceinte, et qui vient d’acheter du bétail! Tant de

désirs comblés produisent l’hypertrophie du désir. On ressent le besoin

de faire partager son bonheur par des aubergistes frais et

ventripotents, et par les femmes qu’on rencontre sur la route au bord

des fossés, les yeux attentifs, les bras accueillants, comme au bord

d’un lit.

Les paysans, à la manière des grands philosophes, acquièrent de la

psychologie en observant les animaux. Ils savent que les mâles les plus

sages et les mieux dressés ont leurs moments de frénésie. Maïténa

commença par pardonner. Elle expliqua comme elle put l’absence de son

mari aux voisins curieux. Puis, elle se mit à explorer elle-même la

route et les auberges en s’enquérant discrètement.

Le maquignon, du haut de sa charrette, avait aperçu Virgile, les pieds

en l’air, au fond d’un fossé. Son crâne était défoncé. Il n’y avait plus

qu’à le conduire au cimetière.

Les gens plaignirent la veuve. Mais on ne songea pas à retirer les

pierres du fossé sur lesquelles le jeune homme devait s’être fracassé la

tête. Un mort n’est plus qu’un rêve, un sujet de causerie dans les

veillées. Par égard pour la veuve, on ne fit pas d’enquête sur les

causes de l’accident qui pouvaient être déplaisantes. N’avait-il pas

trop bu?

La guerre arriva, passa. La disparition de Virgile n’était pas plus

extraordinaire que le commencement et la fin des hostilités européennes.

On inscrivit son nom par mégarde sur le monument aux morts du village.

Une glorieuse tranchée se creusa devant son souvenir.

Et il fallait l’acuité d’esprit d’Ourtic et la fidélité de Maïténa pour

se rappeler encore.

Près de son feu, la jeune femme paraissait accablée par la tranchée, par

les cinq ou six mois, par les dix ans, et par la carriole du maquignon.

Cette faiblesse gênait Ourtic. Et l’effort qu’il fit pour la tirer de sa

prostration donna une raison d’être à l’effort qu’il fit pour dire ce

qu’il voulait dire.

Il mâchonna un préambule qui était plutôt une sorte de transition entre

le silence et la parole.

--Ma fille et le Pascal ont porté leurs meubles aux Riaulets, ce matin.

Ils y prennent la métairie vide. L’homme et la femme étaient d’accord

pour s’en aller.

Il ne savait pas s’il élevait le ton parce que Maïténa levait la tête ou

si c’était l’inverse.

--Je ne sais pas pourquoi ils font ça, car j’avais besoin d’eux! Je ne

sais pas ce que je vais faire, maintenant! Et ils ont eu tort. Ambrosine

était bien un peu bavarde, mais son mari n’avait pas de défauts. Il est

le meilleur ouvrier du pays, et le plus honnête homme. Je dis bien: il a

eu tort de me quitter, car je suis celui qui l’apprécie le mieux.

Les paupières de Maï étaient à présent bien ouvertes. Il fallait

qu’elles ne se refermassent que sur une bonne parole. Celle-ci tomba,

mêlée à une voix cassée et à une phrase prudente.

--Le Pascal est un brave homme, bien charmant. Mais quel dommage que ce

soit justement lui qui ait tué ton mari!

Maïténa · 第 11 / 44 题