Lyon, 19 septembre 1914.
Ils avaient mis leur pavillon au terme de l'avenue des Nations, à cette
Exposition de Lyon qu'un mauvais sort a poursuivie: un grand pavillon à
rotonde, avec un péristyle à huit colonnes énormes; sur l'entablement on
lisait «Pavillon allemand», et, au-dessus, s'élevait un monstrueux dôme
vert en forme de casque, de ce vert pâteux qu'ils ont inventé et qui
fait reconnaître de loin leur architecture aussi bien que leurs
flanelles de voyage. Toute l'avenue des pays étrangers aboutissait à ce
pavillon; toute la perspective convergeait vers ce dôme et vers cette
rotonde. Grande-Bretagne et Belgique, Etats-Unis, Perse, Japon, Brésil,
Inde et Russie n'étaient devant lui que petits personnages, modestement
alignés sur deux files, cortège du Puissant qui avait pris la place
centrale. Ah! la fameuse «place au soleil» ne manquait pas cette fois
aux Germains; et la lumière du Rhône, meilleure encore que celle du
Rhin, éclairait généreusement l'insupportable architecture, la fresque
où ils avaient représenté nue leur force, et les chapiteaux faits de
quatre têtes d'hommes émergeant d'une gangue de plâtre, tendant le cou
vers les quatre coins de l'univers. Tout cela d'un style si exagéré, si
caricatural du style allemand normal, qu'on avait pu se demander si
l'insolence de cette laideur et de ce volume n'en cachait pas une autre,
le plaisir de mettre là, comme une injure, quelque chose qu'ils savaient
grossier.
Maintenant, le pavillon est fermé... «Pour cause de faillite», disent
les passants, et le mot propage un bon rire dans la foule. La
municipalité a fait effacer l'inscription qui impliquait la propriété de
l'Allemagne, et invité la population à ne point détériorer un monument
qui, désormais, appartient à la Ville.
Depuis la guerre, on avait bien oublié l'Exposition. Les gardiens
n'enregistraient pas dix entrées par jour. Les bons nègres souriants du
«Village sénégalais» avaient beau montrer leurs dents blanches et
afficher quotidiennement l'annonce alléchante d'une «naissance au
village», on ne les venait plus visiter; et tout dormait là-bas, entre
le Rhône et la plaine infinie de l'Isère...
Brusquement tout a changé. Devant l'orgueilleux pavillon, il y a depuis
hier trente-huit canons allemands, un aéroplane, une quarantaine de
caissons de munitions, un fourneau de campagne, deux voitures de
pharmacie d'ambulance, et une file de fourgons de déménagement.
L'aéroplane est au centre, et les canons s'alignent de chaque côté de
lui, en une rangée parfaite, aussi longue que les ailes du bâtiment,
comme pour une bataille. Les caissons et les fourgons sont à l'arrière.
Partout, et jusqu'au faîte du hideux casque vert des faisceaux de
drapeaux tricolores...
Trophées: le rêve se développe à l'entour de ces rudes prises de guerre.
Ces canons-là viennent de servir; ce n'est pas une parade, le feu a
passé par ces bouches, ils ont été hissés sur les collines, braqués sur
nous; autour d'eux et par eux le vacarme des batailles a empli une
journée; puis des Français obscurs ont fait taire ces engins, les ont
capturés et traînés à leur tour. On vient les voir maintenant; le peuple
se presse devant eux, curieux et grave. Ils sont couverts de boue,
heurtés par les balles, fatigués, aussi visiblement abattus que des
hommes ou des chevaux. C'est un trait de génie que d'avoir réveillé
l'Exposition morte par l'attrait de ces trophées devant le pavillon
dressé par l'adversaire; c'est une habile diversion à la torpeur d'une
entreprise ruinée par cette lutte même. Il y a des canons ailleurs, il y
en aura bientôt par toute la France, mais ici, devant ce témoignage
d'une longue arrogance, ils prennent une valeur de moquerie que les
Français comprennent bien. Des soldats blessés, encore en convalescence
dans les hôpitaux lyonnais, passent sans rancune devant ces ennemis
désarmés.
Les canons sont tous du calibre 77. Ils sont lourds et larges, le siège
des servants est protégé au dehors par un rideau de cuir, et les
artilleurs français qui défilent se gaussent de tant de confort. Le
grand aigle marque le bronze peint en gris, ainsi que la double devise
«_Pro gloria Patriæ_», et «_Ultima ratio regis_».
Impossible de les toucher. Des territoriaux zélés, pour se dédommager de
n'avoir point à défendre la patrie, défendent une corde tendue. Mais on
peut leur voir le coeur, à ces monstres, et l'on se penche. L'intérieur,
rayé de brillantes rainures dorées comme emportées dans un double et
hardi mouvement de giration, présente l'image inattendue d'une belle
gerbe de blé qu'on tord et qu'on va lier.
L'aéroplane est un biplan. Il est blindé, d'un métal mince et chatoyant,
le même sans doute qui faisait au Taube de Paris un ventre si rose au
soleil couchant. Les ailes et la carapace sont trouées de balles; plus
que les nôtres, ces avions allemands ont l'air vivants; et celui-ci
ressemble à un insecte, une grosse sauterelle, avec des mandibules, des
antennes, des pinces, tout un système compliqué d'organes tactiles,
comme ceux qui rendent si sûr et si informé le vol de la moindre cigale.
La grande hélice d'acajou est haute, effilée, belle de bois et de forme.
Quant aux fourgons de pharmacie, ils contiennent les petits tiroirs les
plus séduisants pour une ménagère.
Dans quelques jours, tous ces trophées, conquis par quelles luttes! vont
être dispersés sur les places et dans les jardins de la ville. Comme en
tant d'autres cités de France, on pourra tout à son aise et pour des
générations se familiariser avec ces emblèmes de gloire. Mais il fallait
les avoir vus ici, réunis comme une humiliante réponse devant le
pavillon germanique. Ils y parlent un langage qu'on ne se lasse pas
d'entendre. D'ici combien d'années, dans un monde hostile à son âme,
l'Allemagne n'osera-t-elle pas envoyer aux Expositions universelles une
image d'elle-même? Si c'est ici de longtemps le dernier pavillon
allemand de stuc et de faux bronze, regardons-le et pensons avec un
juste effroi que nous fûmes menacés et atteints par la contagion de
ceci; que cette âme s'insinua entre les nôtres, qu'elle chercha et
entreprit notre avilissement; et que ces canons-là ont tonné de leur
brutal fracas notre réveil et la fin d'une demi-servitude.