Le Gouverneur Allemand de
la Ville de Liège, Lieutenant-Général
von Kolewe, a fait afficher hier
l'avis suivant:
«_Aux habitants de la Ville de Liège._
»Le Bourgmestre de Bruxelles a fait savoir au
Commandant allemand que le Gouvernement
français a déclaré au Gouvernement belge
l'impossibilité de l'assister offensivement en
aucune manière, vu qu'il se voit lui-même forcé
à la défensive.»
J'oppose à cette affirmation le
démenti le plus formel.
Bruxelles, le 30 août 1914.
_Le Bourgmestre_,
ADOLPHE MAX.
Une courageuse affiche de M. Max
pour protester contre un mensonge allemand.]
[Illustration:
Wichtige
Bekanntmachung.
Ich verbiete hierdurch auf das
strengste einen jeden Maueranschlag,
auch von seiten der Stadtverwaltung,
ohne meine ausdrueckliche
Genehmigung.
Brüssel, 31 August 1914.
_Der Militaergouverneur_,
(_Gez._) von LUETTWITZ,
Generalmajor.
Avis
important.
Il est strictement défendu, aussi
à la municipalité de la ville, de
publier des affiches sans avoir reçu
ma permission spéciale.
Bruxelles, le 31 août 1914.
_Le Gouverneur militaire allemand_,
(_Signé_) von LUETTWITZ,
Général.
La réplique, en allemand et en français, du gouverneur militaire allemand,
le général von Luettwitz.]
[Illustration: LA PLUS FORMIDABLE LUTTE DE L'HISTOIRE.--Notre ligne de
front, de Pont-à-Mousson au Nord de la Somme, telle qu'elle
est définie par le communiqué officiel du 29 septembre.]
Ce panorama représente toute l'immense région où, de la Moselle à la
Somme, se poursuit la gigantesque bataille qui dépasse en durée, en
efforts, en sacrifice de vies humaines tout ce que le monde a vu
jusqu'ici. Le front sur lequel nous tenons invinciblement, en dépit
d'efforts que l'on devine désespérés, se continue même de Nancy aux
Vosges à hauteur de Strasbourg et, descendant par une partie des crêtes
de ces nobles montagnes, va finir, à travers le Sundgau d'Altkirch, à la
frontière suisse.
Le panorama s'étend donc seulement de la Moselle, destinée bientôt à
redevenir française dans la partie de son cours qui nous a été arrachée,
à la Somme qui prend en ce moment le caractère de fossé contre
l'invasion. Cette ligne décrit une forte courbe sur un développement de
plus de 300 kilomètres, dont chaque extrémité marque un point capital de
l'effort allemand. C'est aux ailes, en effet, que l'ennemi agit avec le
plus de violence.
A l'Est, c'est la plaine de Woëvre, région de grandes cultures aux
terres épaisses, collantes, étendues entre les vastes étangs aux rives
sinueuses, égouttés par un lacis de ruisseaux lents, aux bois parcourus
par des routes rares, faciles à couper, aux fondrières où l'on s'enlise
facilement quand les épaisses brumes de ce pays palustre voilent les
mornes horizons. Là s'avancent des régiments que le départ des corps
d'armée allemands envoyés vers l'Oise, la Somme et l'Escaut, a libérés
de notre farouche et victorieuse résistance opposée sur les bords de la
Meurthe et sur le Couronné de Nancy.
Nous ne savons rien de la force de cette armée de Lorraine, ni de
l'itinéraire qu'elle suit à travers ce pays rappelant en très petit la
contrée de Mazurie où l'armée russe de Pologne avance contre les
Allemands.
Ces plaines palustres sont dominées par les raides pentes des Côtes ou
Hauts de Meuse, développant sur 25 lieues, de Toul à Dun-sur-Meuse,
leurs lignes géométriques du côté de la Woëvre, plus molles mais parfois
très fières du côté du beau fleuve descendant avec lenteur vers Liége et
Rotterdam. Ces Côtes de Meuse sont le théâtre d'actions encore
mystérieuses. Nous les tenons au Sud-Est de Verdun; elles ont été
forcées à hauteur de Saint-Mihiel. Mais les colonnes allemandes qui les
ont traversées occupent seulement un étroit couloir dont nous tenons la
paroi Nord par les hauteurs de Spada, au nom guerrier, et la paroi Sud
par les collines fortifiées portant le nom de position de Commercy.
Situation dangereuse, celle des Allemands vers Saint-Mihiel, si nous
parvenons à serrer l'étau!
Sur l'autre rive de la Meuse, la situation nous est moins précisée
encore. Nous occupons une ligne allant de la «région de Varennes» à
Reims, à travers l'Argonne et les parties les plus moroses de la morose
Champagne pouilleuse. Varennes, c'est l'humble ville qui doit une
renommée sans doute éternelle à l'arrestation de Louis XVI et de
Marie-Antoinette pendant leur fuite. Elle est à la lisière des bois de
l'Argonne, sur la sinueuse rivière d'Aire. Entre la ville et la Meuse
s'étend un pays de grands bois, de lourdes croupes revêtues de villages
aux toits rouges, de vallons étroits mais profonds. Là une armée
allemande, celle que le kronprinz commande et qui semble arrêtée par la
Meuse, s'est retranchée sur des positions contre lesquelles notre action
se poursuit.
A hauteur de Varennes, l'Argonne se rétrécit. Cette Argonne où Dumouriez
voyait les Thermopyles de la France, où il s'appuyait à la veille de
Valmy, c'est une forêt épaisse, autrefois de traversée très difficile,
rendue accessible par les travaux de vicinalité moderne, mais offrant
encore un sérieux obstacle à la marche d'une grande armée. Que
tenons-nous de l'Argonne? Rien ne permet de le deviner.
A l'Ouest de l'Argonne, jusqu'à Reims, le front occupé par nos troupes
s'étend à travers la Champagne rémoise d'abord zone de collines
crayeuses très accidentées, parsemée de petits bois de pins, puis vastes
plaines aux horizons sans fin où se multiplient les pinèdes jalonnées de
rares villages, jusqu'aux abords de Reims.
Ici les données sont vagues. Nous occupons les _avancées_ de Reims,
terme que l'on peut difficilement expliquer si nous ne connaissons pas
l'orientation de ces avancées. Mais nous devinons mieux la disposition
de nos troupes au Nord-Ouest de la ville; leurs avant-gardes tiennent la
route de Laon jusqu'à Berry-au-Bac où l'Aisne, sortant de la plaine,
entre dans le couloir du Soissonnais. Nos lignes se poursuivent jusqu'au
pied des hauteurs de Craonne conquises au prix de tant d'efforts.
Là, brusquement, la ligne du front se replie à l'Ouest pour épouser
l'étroite arête d'une singulière horizontalité qui, pendant vingt
kilomètres, domine la vallée de l'Ailette au Nord, tandis qu'au Sud
elle s'étend vers l'Aisne en tentacules séparant les multiples vallons
du Soissonnais aux flancs escarpés, coupés de carrières, dont les
Allemands ont fait des défenses formidables. Cette arête de Craonne est
si régulière et plane que le chemin qui la parcourt en vue des horizons
immenses du Laonnais a pris le nom de chemin des Dames. Cette chaussée
est comme le chemin de ronde de la fortification naturelle, haute de
cent mètres, dont l'Ailette est le fossé.
A partir de la route de Soissons à Reims, où le chemin des Dames
aboutit, le plateau, la _pénéplaine_, du Soissonnais s'élargit. Là passe
la ligne de nos avant-postes dont le jalonnement est laissé dans le
vague par le communiqué de l'état-major. Elle atteint l'Oise au-dessous
de Noyon où nous paraissons tenir le vaste prolongement de la forêt de
Compiègne qui porte le nom de forêt de Laigue,--et non de l'Aigle.
Sur cet immense front de l'Argonne à l'Oise, la bataille se poursuit
avec avance progressive pour nous. Plus à l'Ouest, entre l'Oise et la
Somme, elle atteignait mardi et mercredi toute son intensité. Il serait
malaisé de tracer exactement les fronts d'après les indications de
l'état-major. Si nous sommes à Ribécourt, sur l'Oise, en aval de Noyon
et à Roye, sur le chemin de fer de Montdidier à Péronne, on signale
l'ennemi à Lassigny, entre Roye et Ribécourt, et, plus au Nord, à
Chaulnes. Les lignes de chaque parti semblent ainsi se pénétrer.
Au Nord de Chaulnes, la Somme déroule ses replis dans une vallée où les
eaux refluent en étangs, se traînent entre les marais et les tourbières,
au pied de plateaux très ondulés, domaine des grandes cultures de
céréales, d'oeillette et de betteraves. Dans cette contrée, l'Ancre
coule au fond d'une vallée large et marécageuse dont la vieille cité de
Corbie et l'industrieuse ville d'Albert sont les points vitaux. A Albert
commence une autre ligne de front étendue à travers des campagnes amples
et placides jusqu'au gros bourg de Combles qui précède Péronne.
Cette disposition singulière des armées révèle que, sur cette extrême
aile gauche, non loin de la plaine où Faidherbe remporta sa victoire de
Bapaume, la lutte se poursuit avec acharnement. Ce n'est plus la
bataille de l'Aisne qui s'y poursuit, mais la bataille de la Somme.