UN HÉROS DU DEVOIR CIVIQUE: LE BOURGMESTRE
DE BRUXELLES, M. ADOLPHE MAX.
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
_M. Gaston Chérau, qui s'était rendu en Belgique au mois d'août, pour y
assister aux efforts de l'héroïque armée du roi Albert résistant à la
formidable invasion germanique, s'est trouvé enfermé dans Bruxelles
quand les Allemands y sont entrés. Ce n'est que trois semaines après
qu'il a réussi à regagner la France, par Ostende et l'Angleterre. Nous
avons déjà publié (numéro des 12 et 19 septembre) ses notes sur la
destruction de Louvain. Voici maintenant son récit de l'occupation de
Bruxelles par l'envahisseur:_
Je venais de quitter un Paris silencieux, contenu, courageux, actif--un
beau Paris conscient de son devoir, disposé à tous les sacrifices,
assuré qu'après le dernier éclaterait l'aurore de la victoire; j'étais
en route pour la Belgique ensanglantée et je me persuadais que je
retrouverais la même atmosphère, plus âpre peut-être, car la lutte était
commencée... Ah! bien oui!... En approchant de Bruxelles, on ne pouvait
plus douter qu'il s'agissait d'une kermesse, et à Bruxelles, vraiment,
c'était une kermesse! On criait des éditions spéciales, on vendait des
cocardes, les cafés regorgeaient de clients, les maisons étaient
pavoisées, les tramways étaient bondés, les automobiles et les voitures
ne circulaient qu'avec peine, et, dans cette foule méridionale, il y
avait des gardes civiques en armes, «les soldats du dimanche», ceux des
parades et des concours de tir.
La Belgique héroïque était pourtant tout près, à quelques pas elle était
ici même, un peu trop joyeuse, me semblait-il, mais vibrante, prête aux
sacrifices, elle aussi, bien qu'il ne lui parût pas qu'on dût lui en
demander de nouveaux.
Soudain, on apprit qu'une grave affaire avait été engagée à Haelen et je
crois bien que ce fut à partir de ce jour que le Bruxelles du boulevard
Anspach, de la place de la Bourse et de la place de Broukère finit par
se persuader que la guerre était à ses portes. Il n'en demeura pas moins
badaud et pas moins _zuanzeur_.
Or, dans la matinée du mercredi 19 août, des réfugiés de la région de
Tirlemont apparurent, le regard perdu et comme étonnés de se retrouver
vivants après un cauchemar. Ils arrivaient par la gare et par les
routes, dans tous les équipages.
Je décidai, aussitôt, de partir pour Louvain: je fus arrêté avant d'y
entrer par une patrouille de dragons allemands. Un peu plus tard, à
l'instant où je fus autorisé à me retirer, j'aperçus une longue bande
grise qui ondulait à la crête d'un repli de terrain. C'était un régiment
d'infanterie--d'infanterie allemande--qui se dirigeait sur Louvain.
Lorsque, dès mon retour à Bruxelles, je fis part de la rencontre que
j'avais faite, on me répondit qu'il ne s'agissait que de petites
infiltrations d'ennemis et qu'au surplus on prenait les précautions que
la situation commandait.
En effet, depuis le matin, les gardes civiques faisaient des tranchées
et posaient des ronces artificielles aux portes de la ville. Le pont du
canal de Charleroi était barré par deux lignes de tombereaux. Tous les
«soldats du dimanche» travaillaient avec le même entrain, et les
chemises fines se plaquaient sur les épaules en sueur.
A 9 heures du soir, on travaillait encore.
Les cafés devaient fermer à minuit; on y commentait l'affiche du
bourgmestre invitant les possesseurs d'armes à les déposer sans retard
dans les bureaux de police de leur quartier.
A 10 heures du soir, un coup de clairon éclata place de la Bourse. Les
gardes civiques accoururent, formèrent les rangs, se mirent en route....
On ne devait plus les revoir. A minuit on dirigeait le premier ban sur
Gand et l'on désarmait le deuxième, qui était renvoyé dans ses foyers.
A 6 heures du matin, un Taube se promenait au-dessus de la ville, tandis
que, très loin, le canon tonnait vers le Nord-Ouest; à 8 heures, on me
signalait que des Allemands avaient été rencontrés à 5 kilomètres de
Bruxelles. Cependant, les journaux paraissent: ils affirmaient qu'il n'y
avait rien à craindre, que les ennemis ne pénétreraient pas de si tôt
dans les faubourgs, que des «mesures» avaient été prises...
Je songeai aux petits terrassements qu'avaient exécutés, avec tant de
coeur, les gardes civiques, et je me représentai une division se
heurtant à ces taupinières... Je décidai donc de regagner Paris, pour ne
pas risquer d'être inutilement enfermé dans Bruxelles.
A 11 heures, mon train s'ébranla; à une heure et demie, il me ramenait à
mon point de départ.
A 2 h. 10 minutes, une berline grise débarquait deux officiers à l'hôtel
de ville!
Je la reverrai toute ma vie, cette automobile, comme, toute ma vie, je
reverrai le spectacle qui suivit!
La place de l'Hôtel-de-Ville avait été vidée. Les petites rues
adjacentes étaient barrées par les agents de police. La vie était comme
suspendue; il régnait un silence d'exécution capitale.
Combien de temps avons-nous attendu là?... Je me souviens qu'à ce moment
des hommes se sont montrés sous le porche de l'hôtel de ville, que du
regard ils ont inspecté la place et les façades des maisons, puis ils
ont disparu.
Soudain, des pas de chevaux résonnèrent sur les pavés, du côté de la rue
de la Colline... Trois cavaliers allemands apparurent; puis la tête d'un
régiment d'infanterie déboucha, derrière eux. Aussitôt, une épée sortit
du fourreau, un commandement éclata, rauque, inhumain, pareil à un cri
de menace ou de terreur qui s'étrangle dans la gorge et... (je ne puis
penser à cet instant sans éprouver de nouveau l'étreinte qui m'a
étouffé) des fifres et des tambours entamèrent une marche lente, si
lente qu'on aurait cru à une marche funèbre et si durement scandée
qu'elle paraissait jouée par un mauvais orgue de Barbarie.
Derrière eux, aussitôt, la compagnie se mit au pas de parade; les bottes
frappèrent lourdement le pavé en mesure, la place résonna et, de la
foule qui se pressait dans la rue du Marché-aux-Herbes s'éleva une
sorte de rumeur intraduisible, un «Ho!» de stupéfaction, d'effroi, de
réprobation, un grondement, vite réprimé par les agents:
--Silence!... Pas un mot!
Ce n'était pas une menace de sergent de ville; c'était un conseil
impérieux et fraternel.
Enfin, le drapeau allemand défila; le cri de «halte!» retentit. Le
régiment s'immobilisa...
Puis d'autres compagnies apparurent. Deux chevaux d'officiers glissèrent
sur les pavés et s'abattirent; des voitures et les cuisines roulantes se
massèrent devant la maison des Brasseurs. Un soldat traînant une petite
vache, un autre chargé de jambons fermaient la marche...
La place était grise d'uniformes, de ce gris que je ne puis plus voir
sans en éprouver une nausée.
Sur la façade de l'hôtel de ville, trois grands drapeaux flottaient: un
drapeau belge, encadré d'un drapeau français et d'un drapeau anglais. Au
bout d'un temps que je ne puis préciser, ils disparurent et, à l'angle
de gauche du bijou gothique, orgueil de la capitale, monta le long
drapeau noir, blanc et rouge, qui pendit, morne et menaçant.
Au dire des Allemands, Bruxelles était allemand.
A partir de ce moment, tandis que les aéroplanes qui volaient sur la
ville faisaient des signaux à l'aide de leurs fusées lumineuses, le
fleuve d'ennemi commença de couler par la chaussée de Louvain, le
boulevard Bischoffsheim, le boulevard du Jardin-Botanique et le
boulevard d'Anvers. Deux autres bras empruntaient des routes à l'Est de
Bruxelles.
Il y avait de la cavalerie, de l'infanterie, de l'artillerie, des
mitrailleuses, des projecteurs, des chariots de télégraphie; surtout, il
y avait d'inimaginables, d'indescriptibles processions de
voitures,--ambulances, caissons de munitions, wagons de déménagements,
chars à bancs, chars de betteraves, breaks, calèches, tonneaux,
victoria... (Je n'invente pas!) Cela donnait l'impression d'un
formidable déplacement de romanichels, et ce qui s'accumulait dans tant
de voitures disparates n'était pas fait pour modifier cette idée. Un
landau était chargé de foin, de cages de lapins et de pigeons voyageurs,
d'un mouton vivant aux pattes liées et de chaises de cuisine au dossier
coupé. Une élégante charrette anglaise portait des sous-officiers et des
paniers de vin; un superbe saint-germain, un des plus beaux, vraiment,
que j'aie jamais vus, était attaché par une grosse corde à l'essieu de
la voiture... Il y avait beaucoup de chiens dans le convoi, chiens de
berger, terriers, colleys, griffons de chasse, qui suivaient en tirant
sur leur laisse, encore inaccoutumés au voyage. Ils ne venaient pas de
loin, les malheureux, et leur sort devait être court: les Allemands sont
friands de leur viande. Mais ce qu'il y avait, surtout, c'étaient des
chevaux, des chevaux en quantité, de toutes les tailles, de toutes les
couleurs, des chevaux réquisitionnés ou volés, tous les chevaux qu'ils
avaient rencontrés.
[Illustration: Le fanion blanc improvisé par la municipalité de
Bruxelles, pour entrer en pourparlers avec l'état-major allemand.]
Cela dura trois jours et trois nuits, avec des arrêts subits, qui se
prolongeaient parfois des heures pendant lesquelles on faisait bavarder
les soldats.
Quelques-uns étaient sûrs de se trouver sur la route de la victoire. Un
homme du 74e me dit:
--Nous sommes quinze millions!
En me voyant sourire, il eut un accès de colère et appela un de ses
camarades.
--Combien sommes-nous qui allons en France?
Et l'autre de répliquer imperturbablement:
--Quinze millions.
C'était l'officier qui l'avait dit, le matin même.
Mais la majorité de ceux que j'ai interrogés avaient d'autres
convictions. Ils étaient mornes, parlaient du pays qu'ils avaient
quitté, que si peu reverraient... L'un, devant qui je m'exclamais:
--Que voulez-vous! c'est la guerre...
--C'est la guerre? grommela-t-il. On voit bien que vous êtes garçon!
[Illustration: Un intermède dans le défilé des troupes allemandes, le
jour de l'occupation de Bruxelles.
_Phot. G. Chérau._]
Je sortis mon carnet de notes, sur lequel était collée une photographie
de mon fils; le soldat se pencha, sa figure s'illumina et, avec une
émotion dont j'ai été remué, il me tendit un portefeuille qui contenait
un groupe composé d'une femme et de cinq enfants.
--Vous les voyez? fit-il. Eh bien, maintenant que je n'y suis plus, ma
femme touche un mark par jour. Il faut que cela suffise pour sept, car
il y a ma mère avec eux. Un mark par jour, pour sept!
Il eut un juron, et, frappant son portefeuille, il mâchonna:
--Vous croyez que c'est à cause d'eux que je me battrais? C'est à cause
d'eux que je ne me battrai pas!
Et ce que j'en ai entendu d'invectives à l'adresse de l'empereur et de
son armée!
C'est ainsi qu'ils traversèrent Bruxelles, les terribles soldats de
cette majesté pacifique.
Avec plus de sobriété, les officiers, d'ailleurs, ne montraient pas plus
d'enthousiasme. Un de ceux qui prenaient leur repas à l'hôtel prononça
tristement:
--La Belgique sera notre tombeau.
Et ses camarades ne protestèrent pas. Cela, du moins, n'empêcha pas
qu'ils burent du champagne déraisonnablement, mais ils buvaient en
silence, rageusement, à pleins verres.
Pendant cette fin de semaine, si lourde de menaces et endeuillée,
Bruxelles ne s'est pas douté qu'un héros était né de la poussière même
que soulevait la horde des envahisseurs. Ce n'est qu'au bout de quelques
jours qu'il a connu la conduite de son bourgmestre Adolphe Max.
Cet homme-là sera, désormais, une des grandes figures du Brabant
bourgeois.
Avec un tact, une énergie, une diplomatie au-dessus de tout éloge, et
aussi avec une lucidité spirituelle dont il n'est pas commun de trouver
l'exemple dans des circonstances aussi tragiques, il est entré vivant
dans le livre des patriotes illustres de la Belgique.
Son heure a sonné quand on l'a prévenu que l'armée allemande approchait
de la ville. Aussitôt, il réunit son collège et décida d'aller
parlementer. Sur un jonc brut, on cloua hâtivement une grande serviette
de toilette et, précédé de ce fanion improvisé, que portait le
secrétaire communal, accompagné des échevins Steens et Jacqmain, le
bourgmestre se mit en route. Ce fut le lieutenant d'état-major
Kriegsheim qu'il rencontra et c'est à lui qu'il demanda de renoncer à
faire traverser Bruxelles par les troupes allemandes. Il le fit avec un
beau courage, parlant du droit des gens, alors qu'on ne parlait devant
lui que du droit du plus fort; à bout d'arguments, et devant le refus
qu'on lui imposait, il annonça qu'il désirait télégraphier à l'empereur
d'Allemagne, «ne pouvant tolérer, dit-il, que l'armée d'un souverain
qu'on avait fêté à Bruxelles pénétrât dans Bruxelles sans y être
autorisée par ceux qui administraient la ville». Et il tint si bon,
qu'il fallut en passer par sa volonté. L'officier prit la dépêche et
s'en fut la présenter à son chef. Au bout d'une demi-heure, les
pourparlers reprirent. L'officier informa le bourgmestre que la dépêche
serait transmise, mais qu'il était nécessaire, en attendant, de se
soumettre aux ordres du général commandant le 4e corps, savoir: l'armée
traverserait la ville; l'agglomération serait tenue de pourvoir à
l'entretien des troupes allemandes pendant leur séjour.
«Le capitaine Kriegsheim, poursuit-on dans le procès-verbal, a requis
d'autre part la ville de Bruxelles et les communes de l'agglomération de
payer, à titre de contribution de guerre, dans les trois jours, une
somme de 50 millions de francs en or, argent ou billets de banque, la
province de Brabant ayant à payer pour le surplus, à titre de
contribution de guerre, une somme de 450 millions de francs, somme
pouvant être payée en traites au plus tard le 1er septembre 1914.
»Le bourgmestre de Bruxelles, protestant contre la violence qui lui a
été faite, a déclaré ne céder qu'à la contrainte...
»Il a fait connaître son intention de siéger en permanence à l'hôtel de
ville pour veiller à la bonne marche des services.
»M. le capitaine Kriegsheim a communiqué qu'il avait reçu mandat de
retenir provisoirement à la disposition du commandant allemand, pour
garantir la bonne conduite de la population bruxelloise, le bourgmestre
de Bruxelles, le conseil communal et cent notables de la ville...»
A ce moment, le bourgmestre interrompit la lecture:
[Illustration: La salle de l'Indépendance, à l'Hôtel de Ville de
Bruxelles, où le bourgmestre, M. Max, a dressé son lit depuis le début
de l'occupation allemande.
_Phot. Gaston Chérau._]
--Si vous voulez un otage, prononça-t-il, sans se départir de son calme,
me voici! Faites de moi ce que vous voudrez. En cas de troubles, il
m'importe peu de perdre la vie pour garantir la vie et les propriétés de
mes concitoyens. Mais, si vous persistez dans votre décision de retenir
le collège communal et cent notables de la ville, je déclare ne plus me
porter garant de rien.
Ce que l'on traduisit, sur le document officiel, par:
«Après un échange de vues à ce sujet, le capitaine Kriegsheim a
spontanément renoncé à cette exigence, sous réserve de ratification de
son mandant...»
Et cela se terminait ainsi:
«Fait en double à Bruxelles, le 20 août 1914.
»_Signé_: KRIEGSHEIM, »lieutenant d'état-major au 4e corps d'armée.»
On chercherait en vain une autre signature.
Quand, enfin, l'état-major pénétra dans l'hôtel de ville et annonça son
intention d'y coucher, le bourgmestre répliqua:
--Vous y serez très mal; mais, puisque telle est votre décision, je
coucherai moi-même ici, me considérant toujours comme chez moi.
Et, sans attendre une réponse, il fit monter un lit dans la salle de
l'Indépendance; c'est là que, depuis l'invasion, il passe ses nuits.
[Illustration: Le bourgmestre Adolphe Max.]
Tous ses gestes sont marqués du même sceau:
Au général qui le priait de faire enlever sur l'heure les drapeaux
belge, français et anglais qui flottaient devant le beffroi, il lançait:
--Voilà une besogne qui n'est pas pour moi; et, si je m'y prêtais, je ne
trouverais pas un homme à mes ordres pour l'exécuter.
De telles réponses sont faites sans colère, par un homme qui consulte à
la fois deux consciences: la sienne et celle de la grande cité dont il a
la charge.
C'est à cette fermeté raisonnée et bourgeoise, et aussi à la complète
entente qui règne entre le bourgmestre et ses échevins, que les
Bruxellois doivent en grande partie d'avoir échappé à un désastre et,
sous la botte même de l'Allemand, d'avoir gardé intacte la fierté dont
ils ont tant souci.
Le commandant de corps d'armée hausse-t-il le ton? Le bourgmestre se met
au diapason; il ne provoque pas, mais il ne perd pas une occasion de
répliquer. Les deux affiches qu'on trouvera ici sont assez éloquentes
pour ne pas être commentées, et si le commandant militaire s'imagine
avoir eu le dernier mot dans cette affaire, c'est que les espions qui
sillonnent Bruxelles ne lui ont pas rapporté l'écho des rires malicieux
qui ont accueilli sa littérature.
Quoi qu'il en pense, la germanisation de Bruxelles n'est pas commencée.