En 1886, une jeune femme vivait retirée et seule dans une petite maison
d'un village de New England: sa seule compagnie était un enfant
d'environ cinq ans. Elle n'avait pas de domestiques, fuyait les
relations et semblait sans amis. Le boucher, le boulanger et les autres
fournisseurs disaient avec raison aux villageois qu'ils ne savaient rien
d'elle; on ne connaissait, en effet, que son nom «Stillmann» et celui de
son fils qu'elle appelait Archy. Chacun ignorait d'où elle venait, mais
à son arrivée on avait déclaré que son accent était celui d'une Sudiste.
L'enfant n'avait ni compagnons d'études ni camarades de jeux; sa mère
était son seul professeur. Ses leçons étaient claires, bien comprises:
ce résultat la satisfaisait pleinement; elle en était même très fière.
Un jour, Archy lui demanda:
--Maman, suis-je différent des autres enfants?
--Mais non, mon petit, pourquoi?
--Une petite fille qui passait par ici m'a demandé si le facteur était
venu, et je lui ai répondu que oui; elle m'a demandé alors depuis
combien de temps je l'avais vu passer; je lui ai dit que je ne l'avais
pas vu du tout. Elle en a été étonnée, et m'a demandé comment je pouvais
le savoir puisque je n'avais pas vu le facteur; je lui ai répondu que
j'avais flairé ses pas sur la route. Elle m'a traité de fou et s'est
moquée de moi. Pourquoi donc?
La jeune femme pâlit et pensa: «Voilà bien la preuve certaine de ce que
je supposais: mon fils a la puissance olfactive d'un limier.»
Elle saisit brusquement l'enfant et le serra passionnément dans ses
bras, disant à haute voix: «Dieu me montre le chemin.» Ses yeux
brillaient d'un éclat extraordinaire, sa poitrine était haletante, sa
respiration entrecoupée. «Le mystère est éclairci maintenant,
pensa-t-elle; combien de fois me suis-je demandé avec stupéfaction
comment mon fils pouvait faire des choses impossibles dans l'obscurité.
Je comprends tout maintenant.»
Elle l'installa dans sa petite chaise et lui dit:
--Attends-moi un instant, mon chéri, et nous causerons ensemble.
Elle monta dans sa chambre et prit sur sa table de toilette différents
objets qu'elle cacha; elle mit une lime à ongles par terre sous son lit,
des ciseaux sous son bureau, un petit coupe-papier d'ivoire sous son
armoire à glace. Puis elle retourna vers l'enfant et lui dit:
--Tiens! j'ai laissé en haut différents objets que j'aurais dû
descendre; monte donc les chercher et tu me les apporteras,
ajouta-t-elle, après les lui avoir énumérés.
Archy se hâta et revint quelques instants après portant les objets
demandés.
--As-tu éprouvé une difficulté quelconque, mon enfant, à trouver ces
objets?
--Aucune, maman, je me suis simplement dirigé dans la chambre en suivant
votre trace.
Pendant son absence, elle avait pris sur une étagère plusieurs livres
qu'elle avait ouverts; puis elle effleura de la main plusieurs pages
dont elle se rappela les numéros, les referma et les remit en place.
--Je viens de faire une chose en ton absence, Archy, lui dit-elle.
Crois-tu que tu pourrais la deviner?
L'enfant alla droit à l'étagère, prit les livres, et les ouvrit aux
pages touchées par sa mère.
La jeune femme assit son fils sur ses genoux et lui dit:
--Maintenant, je puis répondre à ta question de tout à l'heure, mon
chéri; je viens de découvrir en effet que sous certains rapports tu n'es
pas comme tout le monde. Tu peux voir dans l'obscurité, flairer ce que
d'autres ne sentent pas; tu as toutes les qualités d'un limier. C'est un
don précieux, inestimable que tu possèdes, mais gardes-en le secret,
sois muet comme une tombe à ce sujet. S'il était découvert, on te
signalerait comme un enfant bizarre, un petit phénomène, et les autres
se moqueraient de toi ou te donneraient des sobriquets.
Dans ce monde, vois-tu, il faut être comme le commun des mortels, si
l'on ne veut provoquer ni moqueries, ni envie, ni jalousie. La
particularité que tu as reçue en partage est rare et enviable, j'en
suis heureuse et fière, mais pour l'amour de ta mère, tu ne dévoileras
jamais ce secret à personne, n'est-ce pas?
L'enfant promit, mais sans comprendre. Pendant tout le cours de la
journée, le cerveau de la jeune femme fut en ébullition; elle formait
les projets les plus fantastiques, forgeait des plans, des intrigues,
tous plus dangereux les uns que les autres et très effrayants par leurs
conséquences. Cette perspective de vengeance donnait à son visage une
expression de joie féroce et de je ne sais quoi de diabolique. La fièvre
de l'inquiétude la gagnait, elle ne pouvait ni rester en place, ni lire,
ni travailler. Le mouvement seul, était un dérivatif pour elle. Elle
fondait sur le don particulier de son fils les plus vives espérances et
se répétait sans cesse en faisant allusion au passé:
--Mon mari a fait mourir mon père de chagrin, et voilà des années que,
nuit et jour, je cherche en vain le moyen de me venger, de le faire
souffrir à son tour. Je l'ai trouvé maintenant. Je l'ai trouvé, ce
moyen.
Lorsque vint la nuit, son agitation ne fit que croître. Elle continua
ses expériences; une bougie à la main elle se mit à parcourir sa maison
de la cave au grenier, cachant des aiguilles, des épingles, des bobines
de fil, des ciseaux sous les oreillers, sous les tapis, dans les fentes
des murs, dans le coffre à charbon, puis elle envoya le petit Archy les
chercher dans l'obscurité; il trouva tout, et semblait ravi des
encouragements que lui prodiguait sa mère en le couvrant de caresses.
A partir de ce moment, la vie lui apparut sous un angle nouveau;
l'avenir lui semblait assuré; elle n'avait plus qu'à attendre le jour de
la vengeance et jouir de cette perspective. Tout ce qui avait perdu de
l'intérêt à ses yeux se prit à renaître. Elle s'adonna de nouveau à la
musique, aux langues, au dessin, à la peinture, et aux plaisirs de sa
jeunesse si longtemps délaissés. De nouveau elle se sentait heureuse, et
retrouvait un semblant de charme à l'existence. A mesure que son fils
grandissait, elle surveillait ses progrès avec une joie indescriptible
et un bonheur parfait.
Le coeur de cet enfant était plus ouvert à la douceur qu'à la dureté.
C'était même à ses yeux son seul défaut. Mais elle sentait bien que son
amour et son adoration pour elle auraient raison de cette
prédisposition.
Pourvu qu'il sache haïr! C'était le principal; restait à savoir s'il
serait aussi tenace et aussi ancré dans son ressentiment que dans son
affection. Ceci était moins sûr.
Les années passaient. Archy était devenu un jeune homme élégant, bien
campé, très fort à tous les exercices du corps; poli, bien élevé, de
manières agréables il portait un peu plus de seize ans. Un soir, sa mère
lui déclara qu'elle voulait aborder avec lui un sujet important,
ajoutant qu'il était assez grand et raisonnable pour mener à bien un
projet difficile qu'elle avait conçu et mûri pendant de longues années.
Puis elle lui raconta sa lamentable histoire dans tous ses détails. Le
jeune homme semblait terrorisé; mais, au bout d'un moment, il dit à sa
mère:
--Je comprends maintenant; nous sommes des Sudistes; le caractère de son
odieux crime ne comporte qu'une seule expiation possible. Je le
chercherai, je le tuerai.
--Le tuer? Non. La mort est un repos, une délivrance; c'est un bienfait
du ciel! il ne le mérite pas. Il ne faut pas toucher à un cheveu de sa
tête!
Le jeune homme réfléchit un instant, puis reprit:
--Vous êtes tout pour moi, mère; votre volonté doit être la mienne; vos
désirs sont impératifs pour moi. Dites-moi ce que je dois faire, je le
ferai.
Les yeux de Mme Stillmann étincelaient de joie.
--Tu partiras à sa recherche, dit-elle. Depuis onze ans je connais le
lieu de sa retraite; il m'a fallu cinq ans et plus pour le découvrir,
sans compter l'argent que j'ai dû dépenser. Il est dans une situation
aisée et exploite une mine au Colorado. Il habite Denver et s'appelle
Jacob Fuller. Voilà. C'est la première fois que j'en parle depuis cette
nuit inoubliable. Songe donc! ce nom aurait pu être le tien, si je ne
t'avais épargné cette honte en t'en donnant un plus respectable. Tu
l'arracheras à sa retraite, tu le traqueras, tu le poursuivras, et cela
toujours sans relâche, ni trêve; tu empoisonneras son existence en lui
causant des terreurs folles, des cauchemars angoissants, si bien qu'il
préférera la mort et aura le courage de se suicider. Tu feras de lui un
nouveau Juif errant; il faut qu'il ne connaisse plus un instant de repos
et que, même en songe, son esprit soit persécuté par le remords. Sois
donc son ombre, suis-le pas à pas, martyrise-le en te souvenant qu'il a
été le bourreau de ta mère et de mon père.
--Mère, j'obéirai.
--J'ai confiance, mon fils. Tout est prêt, j'ai tout prévu pour ta
mission. Voici une lettre de crédit, dépense largement; l'argent ne doit
pas être compté. Tu auras besoin de déguisements sans doute et de
beaucoup d'autres choses auxquelles j'ai pensé.
Elle tira du tiroir de sa table plusieurs carrés de papier portant les
mots suivants écrits à la machine: