III. Jamais ces gens, qui font tant la petite bouche, ne furent
qu'hipocrites. Ils jurent _par ma finte_; ils n'osent proférer le
mauvais; ils ne savent dire les choses par leur nom: & cependant leur
coeur est plein de déception & tromperie, d'autant que leur ame
symbolise à leur bouche, Tu...
GAZA. Bien donc, là, ne nous détournez plus, & n'en parlons plus, de par
le diable, sans blasphêmer. Bran, vous n'en faites que causer, c'est
assez. Pourquoi?
QUELQU'UN. Parce que l'on fait des réponses qui ne sont pas bonnes.
Pensez la belle chose que c'est, de mettre des ignorans au rang des
doctes. C'est pour avoir de belles interprétations. Si je n'avois peur
d'être cause que plusieurs blasphêmeroient, je vous conterois une
infinité d'interprétations que les Cordeliers m'ont apprises. Or, bien
que nous fassions ici mine de rire, si le disons-nous à la honte de ces
dépouilleurs d'andouilles pour les nettoyer, & qui nous voudroient
reprendre, encore que toute leur vie soit confite d'actions impudentes.
Vous, Prélats, qui voyez comme nous faisons ici les fous en découvrant
les folies, faites-les cesser, corrigez les fautes, détournez les
impiétés, ôtez les mauvaises coutumes, minez l'ignorance; & les oeuvres
d'icelle s'écouleront. Sachez que ce volume est fait pour vous jetter la
paille en l'oeil, afin que vous abbatiez la simonie. Hé bien!
diront-ils, on ne baillera plus d'argent pour les bénéfices; on
n'entendra plus les écritures. Ce n'est pas-là le mal; il faut faire des
prêtres, qui ne prennent point d'argent, pour distribuer les sacremens,
& autres opérations ecclésiastiques.
SOCRATE. Or là, fendez, frappez, tirez, faites de belles défonçades
d'entendement; il n'y a plus moyen de vous tenir. Cent mille petits
diablotins de deçà & delà les monts, qui vous extravaguent, vous
puissent casser des noix; que la gorge vous coupe le cou, il n'y a ni
rime ni raison en votre fait.
LERI. J'aimerois autant les habitans de Versoi, du temps que la parole
étoit de l'Evangile, lesquels avoient un Ministre, qui sans cesse leur
reprochoit leur ignorance & indécence de moeurs, leur reprochant qu'il
n'y avoit ni rime ni raison en leurs affaires; & si souvent leur tint
ces propos, qu'il en devint fâcheux; tellement que la visitation étant,
ils demanderent un autre pasteur; & ce avec grande instance, disant que
cetui-là leur étoit insupportable. Le Consistoire averti, tant de la
simplicité de ce peuple, que de la façon du Ministre trop rude pour
agréer à ce petit troupeau, leur en adjugea un autre qui fut averti.
Celui-ci les prêcha quelque temps par essai, puis pour l'établir
absolument, il fut question d'assembler les habitans, pour savoir si ce
nouveau venu leur seroit agréable. Ce qu'étant fait, & un de la
compagnie des habitans étant délégué pour parler au Ministre, & lui
faire trouver bon qu'il demeurât, lui dit: Monsieur, vous êtes agréable
à tous nous autres, tant parce que vous êtes bel homme, que
principalement à cause qu'il n'y a ni rime ni raison à tout votre fait.
L'AUTRE. Ainsi en est-il de ce livre, qui jadis fut fait en belle rime
croisée: mais celui qui l'a transcrit, sans y aviser, mêlant ce qui
étoit deçà & delà, a fait qu'il n'y a ce semble, ni rime ni raison en
apparence, non plus qu'à l'élection d'un Cardinal de ce temps, selon
l'ordre hiérarchique du bon temps, que l'on s'alloit cacher & jetter
dans les puits, de peur de devenir Evêque, pour la peine & labeur qu'il
y a. Qu'ainsi vous en puisse avenir, Monsieur le Commissaire, qui êtes
venu réformer les pavés qui usent trop les souliers. Je m'enquis de
cette histoire du Ministre, passant par-là, d'autant que je ne veux rien
dire, ni présenter, ni ouir, s'il n'est vrai. Si vous vous en souvenez,
Monsieur de Pise, nous allions à une Diete en Suisse; & lors j'étois
avec Mylord Bochow, lequel le Baron de Tierci, parce que _baccon_ à
Genève signifie du _lard_, le nommoit _Monsieur du Lard_? Comme nous
soupions, je donnai à notre Prélat d'alors une tête de poulet; & par
honneur, j'en présente une fendue de même au Baron de Kitblitz,
Allemand, alquemiste. Il me cuida humer la vue avec les yeux, & manger
le blanc du cul, tant il me regarda creux, comme si je l'eusse estimé
sans cervelle. Ce ne fut pas tout. On n'y ose demander de malvoisie;
c'est à propos de la morue rouge d'Ablis. Les femmes des pêcheurs de
Versoi étoient allées à Geneve, (qui est le Paris de ce pays-là; c'est
pourquoi le Duc de Savoye la voudroit avoir, pour faire le Roi) elles y
avoient porté leur poisson, qu'elles vendirent fort bien; aussi étoit-il
jeûne: & de fait, on s'escrime de jeûnes en ce pays-là avec un bâton à
deux bouts, en disant que de se frotter d'une peau de jambon sans la
savourer, est plus méritoire, que de se crever de poisson. Ces femmes
avoient fait grand gain, parce que déja on surfait la marchandise en ce
pays-là; & des Allemands avoient acheté leurs denrées à leurs mots à
beaux quarts comptant, sans l'autre monnoye. Cette joie fut cause
qu'elles s'accorderent de bere in peu de malvesia; & allerent en un
cabaret, près la Fusterie, où elles eurent ce qu'elles demanderent pour
de l'argent, (cela s'entend aussi bien qu'à Rome. Qui a nez pour sentir,
qu'il flaire.) Elles s'en trouverent si bien, qu'en cet aise elles
redemanderent de cette bonne liqueur; ce qui fut tant poursuivi, qu'à la
fin, & gain, & fonds, tout y alla; & encore quelque bague d'argent à six
tours demeura pour gage avec les plates. Tant que le bon goût & les
vapeurs durerent, elles ne se soucioient de rien. Ainsi gaies &
gaillardes, elles s'en retournerent. Ayant un peu passé la franchise, &
trouvé un endroit de belle verdure, (c'étoit en été) elles s'aviserent
de dormir un petit, qui dura jusqu'à presque soleil couchant, qu'une se
réveilla qui réveilla les autres. Cette premiere, encore toute étourdie,
avisa une bouteille verte, qu'une d'elles avoit emplie d'huile avant
boire, elle s'écria: _ô di, comera la Guernera, vede; vede vo le gro
lizard ver?_ De cela, les autres épouvantées se leverent; & toutes
ensemble, comme cette-là, à belles pierres, se mirent à lapider cette
bouteille; & la bouteille se cassant, elles disoient, l'oyant casser:
_les ous se cassent_; & puis, l'huile épandue, disoient; _c'est le
velain qu'il rend; vees commi il mode_. Depuis ce temps-là, la malvoisie
a été à si bon marché, que qui en demande à Versoi, en a pour soi & pour
sa chartée de beurre frais.
CONTERI. J'attendois que vous parleriez de ce petit ruisseau que nous
passâmes avec cette compagnie-là, quand nous y fûmes pour les affaires
des ubiquitaires. Je me souviens qu'ayant passé le pont de beurre,
Curion, notre hôte de Basle, nous fit baisser, pour voir ce ruisseau
tant célebre. (Le seigneur Chevalier, grand Hébreu, & si savant qu'il en
étoit bossu, a mis l'histoire dans le Talmuld, qu'il a revu, quand nous
le faisions imprimer à Basle. Je le vous dirai; aussi-bien il n'y a
personne qui ne le sache; & c'est pour vous montrer que j'ai de
l'esprit, & que je m'entends à l'hébreu, comme une pie à étendre du
beurre frais sur du pain. Quand j'en faisois leçon, cela alloit à la
balance, comme un chat qui pese des doublons en une bouteille. Même,
s'il vous souvient, je le vous dirai en notre langue, pour survenir à
ceux qui n'entendent pas le chrétien. Un jour, pour faire le mignon,
j'avois en l'Eglise mon Pseautier en Hébreu, où je lisois ne plus ne
moins qu'un singe qui épluche des noisettes vertes. Je devois dire la
leçon; je laisse mon livre & m'en vais au lutrin. Si-tôt que je fus
descendu de ma chaire, notre ami Chastin prit mon livre, & l'ouvrit:
mais aussi-tôt il le laissa & se retira de-là, allant se plaindre aux
autres chanoines, que je tenois des livres méchans; que j'étois
magicien: & que je ne portois à l'Eglise que des livres prophanes, comme
une bible, & autres de telle farine. Par dépit, je dirai mon histoire en
langage que tout le monde entendra, s'il s'y connoît: je la dirois bien
tout autrement; mais je n'y entends que le haut Allemand; il est trop
froid; cela ne seroit jamais fait).