IV.

Melgunof, arrivé à Archangel, reçut de l'ancien gouverneur Golowtzin des

renseignements sur la famille de Brunswick, et de là il se transporta à

Cholmogory.

À l'entrée de Melgunof dans la maison où demeuraient les princes et les

princesses, ils vinrent tous à sa rencontre dans l'antichambre, et tout

effrayés ils se jetèrent à ses pieds en le conjurant de leur accorder sa

protection. Melgunof tâcha de les rassurer; il leur dit qu'il avait été

nommé chef du gouvernement d'Archangel, par la volonté suprême de

l'Impératrice, et que comme il était obligé de connaître tout ce qui

existait dans la province qu'il devait administrer, il était venu leur

faire une visite, sachant l'intérêt que l'Impératrice prenait à leur

situation. À ces mots, tous tombèrent de nouveau à ses pieds, et les

deux sœurs fondirent en larmes. La plus jeune dit que depuis le

commencement du règne de l'Impératrice, ils renaissaient par la grâce de

Sa Majesté; mais qu'avant son règne, ils étaient dans le besoin. Elle

pria humblement Melgunof de témoigner à Sa Majesté leur reconnaissance

sans bornes.

Melgunof resta à Cholmogory six jours et il vit habituellement les

princes et les princesses; il dînait tous les jours chez eux avec le

gouverneur, et quelquefois il y soupait. Après le dîner il passait avec

eux une bonne partie de la journée, employant le temps à jouer aux

cartes, au jeu appelé _tressette_[46] fort ennuyeux pour lui à ce qu'il

dit, mais pour eux très-amusant.

Pendant cet espace de temps, il tâcha, d'après les ordres qu'on lui

avait donnés, de s'assurer de l'état de la santé des prisonniers, de

leurs caractères et de leurs facultés intellectuelles.

Voici comment Melgunof dépeint les membres de la famille de Brunswick:

«La sœur aînée, Catherine, a trente-six ans; elle est d'une taille mince

et petite, elle a le teint blanc et ressemble à son père. Dans son

enfance, elle a perdu l'ouïe et elle a la parole tellement embarrassée,

qu'il n'est pas possible de comprendre ce qu'elle dit. Ses frères et sa

sœur correspondent avec elle par signes. Malgré cela, elle a tant

d'intelligence que lorsque ses frères et sa sœur, sans faire aucun

geste, lui disent quelque chose, elle les comprend par le seul mouvement

de leurs lèvres. Elle leur répond quelquefois tout bas, quelquefois tout

haut, tellement que celui qui n'est pas accoutumé à un tel langage, n'y

peut rien comprendre. On voit, par sa conduite, qu'elle est timide,

polie et modeste, d'un caractère doux et gai: voyant que les autres

rient en parlant, quoiqu'elle ne comprenne pas le sujet de leur

conversation, elle rit avec eux. Au reste, elle est d'une forte

constitution: seulement le scorbut a fait noircir ses dents, dont

quelques-unes même sont gâtées.

«La sœur cadette, Élisabeth, a trente ans. En tombant du haut en bas

d'un escalier de pierre, à l'âge de neuf ans, elle s'est blessée à la

tête, et depuis ce temps-là, elle a souvent des maux de tête,

particulièrement à l'époque des changements de température. Pour

combattre ce mal, on lui a fait un cautère au bras droit. Elle est

sujette aussi à de fréquentes attaques de maux d'estomac. Pour sa taille

et ses traits, elle ressemble à sa mère. Elle surpasse de beaucoup ses

frères et sa sœur en facilité d'élocution et en intelligence. Ils lui

obéissent en tout; le plus souvent, c'est elle qui parle et répond au

nom de tous, et elle relève quelquefois leurs fautes de langage. En

1777, à la suite d'une fièvre et d'une maladie de femme, elle fut

quelques mois aliénée; mais elle s'est rétablie, et à présent elle est

en bonne santé. On ne peut s'apercevoir qu'il y ait en elle quelque

chose d'extraordinaire; sa prononciation et celle de ses frères fait

reconnaître le lieu où ils sont nés et où ils ont été élevés.

«L'aîné des frères, Pierre, a trente-cinq ans. Dès son enfance, et par

suite de négligence, il est devenu bossu par devant et par derrière;

mais cette difformité est presque imperceptible. Il a le côté droit un

peu de travers, et une de ses jambes est torse. Il est très-simple

d'esprit, timide et silencieux. Toutes ses idées, ainsi que celles de

son frère, ne sont que des idées d'enfants; son caractère est assez gai:

il rit et même aux éclats lorsqu'il n'y a rien de risible. De temps en

temps, il a des attaques hémorroïdales; du reste, il est d'une bonne

constitution; cependant il est épouvanté, et même il s'évanouit

lorsqu'on parle de sang. Il attribue cette crainte excessive à ce que sa

mère, lorsqu'elle le portait dans son sein, s'effraya extraordinairement

de ce qu'elle s'était coupée au doigt et voyait couler son sang.

«Le plus jeune des frères, Alexis, a trente-quatre ans. Avec la même

simplicité d'esprit que son frère aîné, il semble cependant qu'il est un

peu plus adroit, plus hardi et plus sérieux. Sa constitution est saine

et son naturel assez gai. Les deux frères sont de petite taille, ils ont

le teint clair et ressemblent à leur père.

«Les frères et les sœurs vivent entre eux en bonne intelligence; aussi

sont-ils doux et humains. Pendant les étés ils travaillent dans leur

jardin, gardent les poules et les canards et leur donnent la nourriture;

en hiver ils glissent à qui mieux mieux sur l'étang qui se trouve dans

le jardin. Ils lisent dans leurs livres de prières d'église, et jouent

aux cartes et aux échecs. Outre cela, les deux filles s'occupent

quelquefois à coudre; c'est en cela que consistent toutes leurs

occupations.»

La Russie en 1839, Volume IV · 第 25 / 38 题