Melgunof, arrivé à Archangel, reçut de l'ancien gouverneur Golowtzin des
renseignements sur la famille de Brunswick, et de là il se transporta à
Cholmogory.
À l'entrée de Melgunof dans la maison où demeuraient les princes et les
princesses, ils vinrent tous à sa rencontre dans l'antichambre, et tout
effrayés ils se jetèrent à ses pieds en le conjurant de leur accorder sa
protection. Melgunof tâcha de les rassurer; il leur dit qu'il avait été
nommé chef du gouvernement d'Archangel, par la volonté suprême de
l'Impératrice, et que comme il était obligé de connaître tout ce qui
existait dans la province qu'il devait administrer, il était venu leur
faire une visite, sachant l'intérêt que l'Impératrice prenait à leur
situation. À ces mots, tous tombèrent de nouveau à ses pieds, et les
deux sœurs fondirent en larmes. La plus jeune dit que depuis le
commencement du règne de l'Impératrice, ils renaissaient par la grâce de
Sa Majesté; mais qu'avant son règne, ils étaient dans le besoin. Elle
pria humblement Melgunof de témoigner à Sa Majesté leur reconnaissance
sans bornes.
Melgunof resta à Cholmogory six jours et il vit habituellement les
princes et les princesses; il dînait tous les jours chez eux avec le
gouverneur, et quelquefois il y soupait. Après le dîner il passait avec
eux une bonne partie de la journée, employant le temps à jouer aux
cartes, au jeu appelé _tressette_[46] fort ennuyeux pour lui à ce qu'il
dit, mais pour eux très-amusant.
Pendant cet espace de temps, il tâcha, d'après les ordres qu'on lui
avait donnés, de s'assurer de l'état de la santé des prisonniers, de
leurs caractères et de leurs facultés intellectuelles.
Voici comment Melgunof dépeint les membres de la famille de Brunswick:
«La sœur aînée, Catherine, a trente-six ans; elle est d'une taille mince
et petite, elle a le teint blanc et ressemble à son père. Dans son
enfance, elle a perdu l'ouïe et elle a la parole tellement embarrassée,
qu'il n'est pas possible de comprendre ce qu'elle dit. Ses frères et sa
sœur correspondent avec elle par signes. Malgré cela, elle a tant
d'intelligence que lorsque ses frères et sa sœur, sans faire aucun
geste, lui disent quelque chose, elle les comprend par le seul mouvement
de leurs lèvres. Elle leur répond quelquefois tout bas, quelquefois tout
haut, tellement que celui qui n'est pas accoutumé à un tel langage, n'y
peut rien comprendre. On voit, par sa conduite, qu'elle est timide,
polie et modeste, d'un caractère doux et gai: voyant que les autres
rient en parlant, quoiqu'elle ne comprenne pas le sujet de leur
conversation, elle rit avec eux. Au reste, elle est d'une forte
constitution: seulement le scorbut a fait noircir ses dents, dont
quelques-unes même sont gâtées.
«La sœur cadette, Élisabeth, a trente ans. En tombant du haut en bas
d'un escalier de pierre, à l'âge de neuf ans, elle s'est blessée à la
tête, et depuis ce temps-là, elle a souvent des maux de tête,
particulièrement à l'époque des changements de température. Pour
combattre ce mal, on lui a fait un cautère au bras droit. Elle est
sujette aussi à de fréquentes attaques de maux d'estomac. Pour sa taille
et ses traits, elle ressemble à sa mère. Elle surpasse de beaucoup ses
frères et sa sœur en facilité d'élocution et en intelligence. Ils lui
obéissent en tout; le plus souvent, c'est elle qui parle et répond au
nom de tous, et elle relève quelquefois leurs fautes de langage. En
1777, à la suite d'une fièvre et d'une maladie de femme, elle fut
quelques mois aliénée; mais elle s'est rétablie, et à présent elle est
en bonne santé. On ne peut s'apercevoir qu'il y ait en elle quelque
chose d'extraordinaire; sa prononciation et celle de ses frères fait
reconnaître le lieu où ils sont nés et où ils ont été élevés.
«L'aîné des frères, Pierre, a trente-cinq ans. Dès son enfance, et par
suite de négligence, il est devenu bossu par devant et par derrière;
mais cette difformité est presque imperceptible. Il a le côté droit un
peu de travers, et une de ses jambes est torse. Il est très-simple
d'esprit, timide et silencieux. Toutes ses idées, ainsi que celles de
son frère, ne sont que des idées d'enfants; son caractère est assez gai:
il rit et même aux éclats lorsqu'il n'y a rien de risible. De temps en
temps, il a des attaques hémorroïdales; du reste, il est d'une bonne
constitution; cependant il est épouvanté, et même il s'évanouit
lorsqu'on parle de sang. Il attribue cette crainte excessive à ce que sa
mère, lorsqu'elle le portait dans son sein, s'effraya extraordinairement
de ce qu'elle s'était coupée au doigt et voyait couler son sang.
«Le plus jeune des frères, Alexis, a trente-quatre ans. Avec la même
simplicité d'esprit que son frère aîné, il semble cependant qu'il est un
peu plus adroit, plus hardi et plus sérieux. Sa constitution est saine
et son naturel assez gai. Les deux frères sont de petite taille, ils ont
le teint clair et ressemblent à leur père.
«Les frères et les sœurs vivent entre eux en bonne intelligence; aussi
sont-ils doux et humains. Pendant les étés ils travaillent dans leur
jardin, gardent les poules et les canards et leur donnent la nourriture;
en hiver ils glissent à qui mieux mieux sur l'étang qui se trouve dans
le jardin. Ils lisent dans leurs livres de prières d'église, et jouent
aux cartes et aux échecs. Outre cela, les deux filles s'occupent
quelquefois à coudre; c'est en cela que consistent toutes leurs
occupations.»