rien à mon âge, mais je t'assure qu'il n'y a rien de plus inattendu
que la nouvelle que m'annonce cette lettre.» «Écoute bien,
répondis-je, je ne sais pas ce que c'est, mais, si étonnant que cela
puisse être, cela ne peut pas l'être autant que ce que m'apprend
celle-ci. C'est un mariage. C'est Robert de Saint-Loup qui épouse
Gilberte Swann.» «Ah! me dit ma mère, alors c'est sans doute ce que
m'annonce l'autre lettre, celle que je n'ai pas encore ouverte, car j'ai
reconnu l'écriture de ton ami.» Et ma mère me sourit avec cette
légère émotion dont, depuis qu'elle avait perdu sa mère, se
revêtait pour elle tout événement, si mince qu'il fût, qui
intéressait des créatures humaines capables de douleur, de souvenir,
et ayant, elles aussi, leurs morts. Ainsi ma mère me sourit et me parla
d'une voix douce, comme si elle eût craint, en traitant légèrement ce
mariage, de méconnaître ce qu'il pouvait éveiller d'impressions
mélancoliques chez la fille et la veuve de Swann, chez la mère de
Robert prête à se séparer de son fils et auxquelles ma mère par
bonté, par sympathie à cause de leur bonté pour moi, prêtait sa
propre émotivité filiale, conjugale, et maternelle. «Avais-je raison
de te dire que tu ne trouverais rien de plus étonnant?» lui dis-je.
«Hé bien si! répondit-elle d'une voix douce, c'est moi qui détiens
la nouvelle la plus extraordinaire, je ne te dirai pas la plus grande,
la plus petite, car cette citation de Sévigné faite par tous les gens
qui ne savent que cela d'elle écœurait ta grand'mère autant que «la
jolie chose que c'est de fumer.» Nous ne daignons pas ramasser ce
Sévigné de tout le monde. Cette lettre-ci m'annonce le mariage du
petit Cambremer.» «Tiens!» dis-je avec indifférence «avec qui? Mais
en tous cas la personnalité du fiancé ôte déjà à ce mariage tout
caractère sensationnel.» «À moins que celle de la fiancée ne le lui
donne.» «Et qui est cette fiancée?» «Ah! si je te le dis tout de
suite il n'y a pas de mérite, voyons cherche un peu», me dit ma mère,
qui, voyant qu'on n'était pas encore à Turin, voulait me laisser un
peu de pain sur la planche et une poire pour la soif. «Mais comment
veux-tu que je sache? Est-ce avec quelqu'un de brillant? Si Legrandin et
sa sœur sont contents, nous pouvons être sûrs que c'est un mariage
brillant.» «Legrandin, je ne sais pas, mais la personne qui m'annonce
le mariage dit que Mme de Cambremer est ravie. Je ne sais pas si tu
appelleras cela un mariage brillant. Moi, cela me fait l'effet d'un
mariage du temps où les rois épousaient les bergères, et encore la
bergère est-elle moins qu'une bergère, mais d'ailleurs charmante. Cela
eût stupéfié ta grand'mère et ne lui eût pas déplu.» «Mais enfin
qui est-ce cette fiancée?» «C'est Mlle d'Oloron.» «Cela m'a l'air
immense et pas bergère du tout mais je ne vois pas qui cela peut être.
C'est un titre qui était dans la famille des Guermantes.» «Justement,
et M. de Charlus l'a donné en l'adoptant à la nièce de Jupien. C'est
elle qui épouse le petit Cambremer.» «La nièce de Jupien! Ce n'est
pas possible!» «C'est la récompense de la vertu. C'est un mariage à
la fin d'un roman de Mme Sand, dit ma mère.» «C'est le prix du vice,
c'est un mariage à la fin d'un roman de Balzac», pensai-je. «Après
tout», dis-je à ma mère, «en y réfléchissant, c'est assez naturel.
Voilà les Cambremer ancrés dans ce clan des Guermantes où ils
n'espéraient pas pouvoir jamais planter leur tente; de plus la petite,
adoptée par M. de Charlus, aura beaucoup d'argent, ce qui était
indispensable depuis que les Cambremer ont perdu le leur; et en somme
elle est la fille adoptive, et selon les Cambremer, probablement la
fille véritable--la fille naturelle--de quelqu'un qu'ils considèrent
comme un prince du sang. Un bâtard de maison presque royale, cela a
toujours été considéré comme une alliance flatteuse par la noblesse
française et étrangère. Sans remonter même si loin, tout près de
nous, pas plus tard qu'il y a six mois, tu te rappelles, le mariage de
l'ami de Robert avec cette jeune fille dont la seule raison sociale
était qu'on la supposait à tort ou à raison fille naturelle d'un
prince souverain.» Ma mère, tout en maintenant le côté castes de
Combray qui eût fait que ma grand'mère eût dû être scandalisée de
ce mariage, voulant avant tout montrer le jugement de sa mère, ajouta:
«D'ailleurs la petite est parfaite, et ta chère grand'mère n'aurait
pas eu besoin de son immense bonté, de son indulgence infinie pour ne
pas être sévère au choix du jeune Cambremer. Te souviens-tu combien
elle avait trouvé cette petite distinguée, il y a bien longtemps, un
jour qu'elle était entrée se faire recoudre sa jupe? Ce n'était
qu'une enfant alors. Et maintenant, bien que très montée en graine et
vieille fille, elle est une autre femme, mille fois plus parfaite. Mais
ta grand'mère d'un coup d'œil avait discerné tout cela. Elle avait
trouvé la petite nièce d'un giletier plus «noble» que le duc de
Guermantes.» Mais plus encore que louer grand'mère, il fallait à ma
mère trouver «mieux» pour elle qu'elle ne fût plus là. C'était la
suprême finalité de sa tendresse et comme si cela lui épargnait un
dernier chagrin. «Et pourtant crois-tu tout de même, me dit ma mère,
si le père Swann--que tu n'as pas connu il est vrai--avait pu penser
qu'il aurait un jour un arrière-petit-fils ou une arrière-petite-fille
où couleraient confondus le sang de la mère Moser qui disait:
«Ponchour Mezieurs» et le sang du duc de Guise!» «Mais remarque,
maman, que c'est beaucoup plus étonnant que tu ne dis. Car les Swann
étaient des gens très bien, et avec la situation qu'avait leur fils,
sa fille, s'il avait fait un bon mariage, aurait pu en faire un très
bien. Mais tout était retombé à pied d'œuvre puisqu'il avait
épousé une cocotte.» «Oh! une cocotte, tu sais, on était peut-être
méchant, je n'ai jamais tout cru.» «Si, une cocotte, je te ferai
même des révélations sensationnelles un autre jour.» Perdue dans sa
rêverie, ma mère me disait: «La fille d'une femme que ton père
n'aurait jamais permis que je salue épousant le neveu de Mme de
Villeparisis, que ton père ne me permettait pas au commencement d'aller
voir parce qu'il la trouvait d'un monde trop brillant pour moi!» Puis:
«Le fils de Mme de Cambremer pour qui Legrandin craignait tant d'avoir
à nous donner une recommandation parce qu'il ne nous trouvait pas assez
chic, épousant la nièce d'un homme qui n'aurait jamais osé monter
chez nous que par l'escalier de service!... Tout de même ta pauvre
grand'mère avait raison--tu te rappelles--quand elle disait que la
grande aristocratie faisait des choses qui choqueraient de petits
bourgeois et que la reine Marie-Amélie lui était gâtée par les
avances qu'elle avait faites à la maîtresse du prince de Condé pour
qu'elle le fît tester en faveur du duc d'Aumale. Tu te souviens, elle
était choquée aussi que depuis des siècles des filles de la maison de
Gramont qui furent de véritables saintes aient porté le nom de
Corisande en mémoire de la liaison d'une aïeule avec Henri IV. Ce sont
des choses qui se font peut-être aussi dans la bourgeoisie, mais on les
cache davantage. Crois-tu que cela l'eût amusée, ta pauvre
grand'mère!» disait maman avec tristesse, car les joies dont nous
souffrions que ma grand'mère fût écartée, c'étaient les joies les
plus simples de la vie, une nouvelle, une pièce, moins que cela une
«imitation», qui l'eussent amusée, «crois-tu qu'elle eût été
étonnée! Je suis sûre pourtant que cela eût choqué ta grand'mère
ces mariages, que cela lui eût été pénible, je crois qu'il vaut
mieux qu'elle ne les ait pas sus», reprit ma mère, car en présence de
tout événement, elle aimait à penser que ma grand'mère en eût reçu
une impression toute particulière qui eût tenu à la merveilleuse
singularité de sa nature et qui avait une importance extraordinaire.
Devant tout événement triste qu'on n'eût pu prévoir autrefois, la
disgrâce ou la ruine d'un de nos vieux amis, quelque calamité
publique, une épidémie, une guerre, une révolution, ma mère se
disait que peut-être valait-il mieux que grand'mère n'eût rien vu de
tout cela, que cela lui eût fait trop de peine, que peut-être elle
n'eût pu le supporter. Et quand il s'agissait d'une chose choquante
comme celle-ci, ma mère, qui, par le mouvement du cœur inverse de
celui des méchants qui se plaisent à supposer que ceux qu'ils n'aiment
pas ont plus souffert qu'on ne croit, ne voulait pas dans sa tendresse
pour ma grand'mère admettre que rien de triste, de diminuant eût pu
lui arriver. Elle se figurait toujours ma grand'mère comme au-dessus
des atteintes même de tout mal qui n'eût pas dû se produire, et se
disait que la mort de ma grand'mère avait peut-être été en somme un
bien en épargnant le spectacle trop laid du temps présent à cette
nature si noble qui n'aurait pas su s'y résigner. Car l'optimisme est
la philosophie du passé. Les événements qui ont eu lieu étant, entre
tous ceux qui étaient possibles, les seuls que nous connaissions, le
mal qu'ils ont causé nous semble inévitable, et le peu de bien qu'ils
n'ont pas pu ne pas amener avec eux, c'est à eux que nous en faisons
honneur, et nous nous imaginons que sans eux il ne se fût pas produit.
Mais elle cherchait en même temps à mieux deviner ce que ma
grand'mère eût éprouvé en apprenant ces nouvelles et à croire en
même temps que c'était impossible à deviner pour nos esprits moins
élevés que le sien. «Crois-tu! me dit d'abord ma mère, combien ta
pauvre grand'mère eût été étonnée!» Et je sentais que ma mère
souffrait de ne pas pouvoir le lui apprendre, regrettait que ma
grand'mère ne pût le savoir, et trouvait quelque chose d'injuste à ce
que la vie amenât au jour des faits que ma grand'mère n'aurait pu
croire, rendant ainsi rétrospectivement la connaissance, que celle-ci
avait emportée des êtres et de la société fausse, et incomplète, le
mariage de la petite Jupien avec le neveu de Legrandin ayant été de
nature à modifier les notions générales de ma grand'mère, autant que
la nouvelle--si ma mère avait pu la lui faire parvenir--qu'on était
arrivé à résoudre le problème, cru par ma grand'mère insoluble, de
la navigation aérienne et de la télégraphie sans fil.
Le train entrait en gare de Paris que nous parlions encore avec ma mère
de ces deux nouvelles que, pour que la route ne me parût pas trop
longue, elle eût voulu réserver pour la seconde partie du voyage et ne
m'avait laissé apprendre qu'après Milan. Et ma mère continuait quand
nous fûmes rentrés à la maison: «Crois-tu, ce pauvre Swann qui
désirait tant que sa Gilberte fût reçue chez les Guermantes,
serait-il assez heureux s'il pouvait voir sa fille devenir une
Guermantes!» «Sous un autre nom que le sien, conduite à l'autel comme
Mlle de Forcheville, crois-tu qu'il en serait si heureux?» «Ah! c'est
vrai, je n'y pensais pas. C'est ce qui fait que je ne peux pas me
réjouir pour cette petite «rosse», cette pensée qu'elle a eu le
cœur de quitter le nom de son père qui était si bon pour elle.--Oui,
tu as raison, tout compte fait, il est peut-être mieux qu'il ne l'ait
pas su.» Tant pour les morts que pour les vivants, on ne peut savoir si
une chose leur ferait plus de joie ou plus de peine. «Il paraît que
les Saint-Loup vivront à Tansonville. Le père Swann qui désirait tant
montrer son étang à ton pauvre grand-père aurait-il jamais pu
supposer que le duc de Guermantes le verrait souvent, surtout s'il avait
su le mariage de son fils? Enfin toi qui as tant parlé à Saint-Loup
des épines roses, des lilas et des iris de Tansonville, il te
comprendra mieux. C'est lui qui les possédera.» Ainsi se déroulait
dans notre salle à manger, sous la lumière de la lampe dont elles sont
amies, une de ces causeries où la sagesse non des nations mais des
familles, s'emparant de quelque événement, mort, fiançailles,
héritage, ruine, et le glissant sous le verre grossissant de la
mémoire, lui donne tout son relief, dissocie, recule une surface, et
situe en perspective à différents points de l'espace et du temps ce
qui, pour ceux qui n'ont pas vécu cette époque, semble amalgamé sur
une même surface, les noms des décédés, les adresses successives,
les origines de la fortune et ses changements, les mutations de
propriété. Cette sagesse-là n'est-elle pas inspirée par la Muse
qu'il convient de méconnaître le plus longtemps possible, si l'on veut
garder quelque fraîcheur d'impressions et quelque vertu créatrice,
mais que ceux-là même qui l'ont ignorée rencontrent au soir de leur
vie dans la nef de la vieille église provinciale, à l'heure où tout
à coup ils se sentent moins sensibles à la beauté éternelle
exprimée par les sculptures de l'autel qu'à la conception des fortunes
diverses qu'elles subirent, passant dans une illustre collection
particulière, dans une chapelle, de là dans un musée, puis ayant fait
retour à l'église, ou qu'à sentir, quand ils y foulent un pavé
presque pensant, qu'il recouvre la dernière poussière d'Arnauld ou de
Pascal, ou tout simplement qu'à déchiffrer, imaginant peut-être
l'image d'une fraîche paroissienne, sur la plaque de cuivre du
prie-Dieu de bois, les noms des filles du hobereau ou du notable. La
Muse qui a recueilli tout ce que les muses plus hautes de la philosophie
et de l'art ont rejeté, tout ce qui n'est pas fondé en vérité, tout
ce qui n'est que contingent, mais révèle aussi d'autres lois, c'est
l'Histoire.
Ce que je devais apprendre par la suite--car je n'avais pu assister à
tout cela de Venise--c'est que Mlle de Forcheville avait été demandée
d'abord par le prince de Silistrie, cependant que Saint-Loup cherchait
à épouser Mlle d'Entragues, fille du duc de Luxembourg. Voici ce qui
s'était passé. Mlle de Forcheville ayant cent millions, Mme de
Marsantes avait pensé que c'était un excellent mariage pour son fils.
Elle eut le tort de dire que cette jeune fille était charmante, qu'elle
ignorait absolument si elle était riche ou pauvre, qu'elle ne voulait
pas le savoir mais que même sans dot ce serait une chance pour le jeune
homme le plus difficile d'avoir une femme pareille. C'était beaucoup
d'audace pour une femme, tentée seulement par les cent millions qui lui
fermaient les yeux sur le reste. Aussitôt on comprit qu'elle y pensait
pour son fils. La princesse de Silistrie jeta partout les hauts cris, se
répandit sur les grandeurs de Saint-Loup, et clama que si Saint-Loup
épousait la fille d'Odette et d'un juif, il n'y avait plus de faubourg
Saint-Germain. Mme de Marsantes, si sûre d'elle-même qu'elle fût,
n'osa pas pousser alors plus loin et se retira devant les cris de la
princesse de Silistrie, qui fit aussitôt faire la demande pour son
propre fils. Elle n'avait crié qu'afin de se réserver Gilberte.
Cependant Mme de Marsantes ne voulant pas rester sur un échec s'était
aussitôt tournée vers Mlle d'Entragues, fille du duc de Luxembourg.
N'ayant que vingt millions, celle-ci lui convenait moins, mais elle dit
à tout le monde qu'un Saint-Loup ne pouvait épouser une Mlle Swann (il
n'était même plus question de Forcheville). Quelque temps après,
quelqu'un disant étourdiment que le duc de Châtellerault pensait à
épouser Mlle d'Entragues, Mme de Marsantes qui était pointilleuse plus
que personne le prit de haut, changea ses batteries, revint à Gilberte,
fit faire la demande pour Saint-Loup, et les fiançailles eurent lieu
immédiatement. Ces fiançailles excitèrent de vifs commentaires dans
les mondes les plus différents. D'anciennes amies de ma mère, plus ou
moins de Combray, vinrent la voir pour lui parler du mariage de
Gilberte, lequel ne les éblouissait nullement. «Vous savez ce que
c'est que Mlle de Forcheville, c'est tout simplement Mlle Swann. Et le
témoin de son mariage, le «Baron» de Charlus, comme il se fait
appeler, c'est ce vieux qui entretenait déjà la mère autrefois au vu
et au su de Swann qui y trouvait son intérêt.» «Mais qu'est-ce que
vous dites?» protestait ma mère, «Swann d'abord était extrêmement
riche.» «Il faut croire qu'il ne l'était pas tant que ça pour avoir
besoin de l'argent des autres. Mais qu'est-ce qu'elle a donc, cette
femme-là, pour tenir ainsi ses anciens amants? Elle a trouvé le moyen
de se faire épouser par le troisième et elle retire à moitié de la
tombe le deuxième pour qu'il serve de témoin à la fille qu'elle a eue
du premier ou d'un autre, car comment se reconnaître dans la quantité?
elle n'en sait plus rien elle-même! Je dis le troisième, c'est le
trois centième qu'il faudrait dire. Du reste vous savez que si elle
n'est pas plus Forcheville que vous et moi, cela va bien avec le mari
qui naturellement n'est pas noble. Vous pensez bien qu'il n'y a qu'un
aventurier pour épouser cette fille-là. Il paraît que c'est un
Monsieur Dupont ou Durand quelconque. S'il n'y avait pas maintenant un
maire radical à Combray, qui ne salue même pas le curé, j'aurais su
le fin de la chose. Parce que, vous comprenez bien, quand on a publié
les bans, il a bien fallu dire le vrai nom. C'est très joli pour les
journaux ou pour le papetier qui envoie les lettres de faire-part de se
faire appeler le marquis de Saint-Loup. Ça ne fait mal à personne, et
si ça peut leur faire plaisir à ces bonnes gens, ce n'est pas moi qui
y trouverai à redire! en quoi ça peut-il me gêner? Comme je ne
fréquenterai jamais la fille d'une femme qui a fait parler d'elle, elle
peut bien être marquise long comme le bras pour ses domestiques. Mais
dans les actes de l'état civil ce n'est pas la même chose. Ah! si mon
cousin Sazerat était encore premier adjoint, je lui aurais écrit, à
moi il m'aurait dit sous quel nom il avait fait faire les
publications.»
D'autres amies de ma mère qui avaient vu Saint-Loup à la maison
vinrent à son «jour» et s'informèrent si le fiancé était bien
celui qui était mon ami. Certaines personnes allaient jusqu'à
prétendre, en ce qui concernait l'autre mariage, qu'il ne s'agissait
pas des Cambremer Legrandin. On le tenait de bonne source, car la
marquise, née Legrandin, l'avait démenti la veille même du jour où
les fiançailles furent publiées. Je me demandais de mon côté
pourquoi M. de Charlus d'une part, Saint-Loup de l'autre, lesquels
avaient eu l'occasion de m'écrire peu auparavant, m'avaient parlé de
projets amicaux et de voyages, dont la réalisation eût dû exclure la
possibilité de ces cérémonies, et ne m'avaient rien dit. J'en
concluais, sans songer au secret que l'on garde jusqu'à la fin sur ces
sortes de choses, que j'étais moins leur ami que je n'avais cru, ce
qui, pour ce qui concernait Saint-Loup, me peinait. Aussi pourquoi,
ayant remarqué que l'amabilité, le côté plain-pied, «pair à
compagnon» de l'aristocratie était une comédie, m'étonnais-je d'en
être excepté? Dans la maison de femmes--où on procurait de plus en
plus des hommes--où M. de Charlus avait surpris Morel, et où la
«sous-maîtresse», grande lectrice du _Gaulois_, commentait les
nouvelles mondaines, cette patronne parlant d'un gros Monsieur qui
venait chez elle, sans arrêter, boire du champagne avec des jeunes
gens, parce que déjà très gros il voulait devenir assez obèse pour
être certain de ne pas être «pris» si jamais il y avait une guerre,
déclara: «Il paraît que le petit Saint-Loup est «comme ça» et le
petit Cambremer aussi. Pauvres épouses!--En tout cas si vous connaissez
ces fiancés, il faut nous les envoyer, ils trouveront ici tout ce
qu'ils voudront, et il y a beaucoup d'argent à gagner avec eux.» Sur
quoi le gros Monsieur, bien qu'il fût lui-même comme «ça» se
récria, répliqua, étant un peu snob, qu'il rencontrait souvent
Cambremer et Saint-Loup chez ses cousins d'Ardouvillers, et qu'ils
étaient grands amateurs de femmes et tout le contraire de «ça».
«Ah!» conclut la sous-maîtresse d'un ton sceptique, mais ne
possédant aucune preuve, et persuadée qu'en notre siècle la
perversité des mœurs le disputait à l'absurdité calomniatrice des
cancans. Certaines personnes que je ne vis pas m'écrivirent et me
demandèrent «ce que je pensais» de ces deux mariages, absolument
comme si elles eussent ouvert une enquête sur la hauteur des chapeaux
des femmes au théâtre ou sur le roman psychologique. Je n'eus pas le
courage de répondre à ces lettres. De ces deux mariages, je ne pensais
rien, mais j'éprouvais une immense tristesse, comme quand deux parties
de votre existence passée, amarrées auprès de vous, et sur lesquelles
on fonde peut-être paresseusement au jour le jour, quelque espoir
inavoué, s'éloignent définitivement, avec un claquement joyeux de
flammes, pour des destinations étrangères comme deux vaisseaux. Pour
les intéressés eux-mêmes, ils eurent à l'égard de leur propre
mariage une opinion bien naturelle, puisqu'il s'agissait non des autres
mais d'eux. Ils n'avaient jamais eu assez de railleries pour ces
«grands mariages» fondés sur une tare secrète. Et même les
Cambremer, de maison si ancienne et de prétentions si modestes, eussent
été les premiers à oublier Jupien et à se souvenir seulement des
grandeurs inouïes de la maison d'Oloron, si une exception ne s'était
produite en la personne qui eût dû être le plus flattée de ce
mariage, la marquise de Cambremer-Legrandin. Mais, méchante de nature,
elle faisait passer le plaisir d'humilier les siens avant celui de se
glorifier elle-même. Aussi, n'aimant pas son fils, et ayant tôt fait
de prendre en grippe sa future belle-fille, déclara-t-elle qu'il était
malheureux pour un Cambremer d'épouser une personne qui sortait on ne
savait d'où, en somme, et avait des dents si mal rangées. Quant au
jeune Cambremer qui avait déjà une certaine propension à fréquenter
des gens de lettres, on pense bien qu'une si brillante alliance n'eut
pas pour effet de le rendre plus snob, mais que se sentant maintenant le
successeur des ducs d'Oloron--«princes souverains» comme disaient les
journaux--il était suffisamment persuadé de sa grandeur, pour pouvoir
frayer avec n'importe qui. Et il délaissa la petite noblesse
pour la bourgeoisie intelligente les jours où il ne se consacrait
pas aux altesses. Les notes des journaux, surtout en ce qui
concernait Saint-Loup, donnèrent à mon ami, dont les ancêtres
royaux étaient énumérés, une grandeur nouvelle mais qui ne fit que
m'attrister--comme s'il était devenu quelqu'un d'autre, le descendant
de Robert le Fort, plutôt que l'ami qui s'était mis si peu de temps
auparavant sur le strapontin de la voiture afin que je fusse mieux au
fond; le fait de n'avoir pas soupçonné d'avance son mariage avec
Gilberte dont la réalité m'était apparue soudain dans une lettre, si
différente de ce que je pouvais penser de chacun d'eux la veille, et
qu'il ne m'eût pas averti me faisait souffrir, alors que j'eusse
dû penser qu'il avait eu beaucoup à faire et que d'ailleurs
dans le monde les mariages se font souvent ainsi tout d'un coup,
fréquemment pour se substituer à une combinaison différente qui a
échoué--inopinément--comme un précipité chimique. Et la tristesse,
morne comme un déménagement, amère comme une jalousie, que me
causèrent par la brusquerie, par l'accident de leur choc, ces deux
mariages, fut si profonde, que plus tard on me la rappela, en m'en
faisant absurdement gloire, comme ayant été tout le contraire de ce
qu'elle fut au moment même, un double et même triple et quadruple
pressentiment.
Les gens du monde qui n'avaient fait aucune attention à Gilberte me
dirent d'un air gravement intéressé: «Ah! c'est elle qui épouse le
marquis de Saint-Loup» et jetaient sur elle le regard attentif des gens
non seulement friands des événements de la vie parisienne, mais aussi
qui cherchent à s'instruire et croient à la profondeur de leur regard.
Ceux qui n'avaient au contraire connu que Gilberte regardèrent
Saint-Loup avec une extrême attention, me demandèrent (souvent des
gens qui me connaissaient à peine) de les présenter et revenaient de
la présentation au fiancé parés des joies de la fatuité en me
disant: «Il est très bien de sa personne». Gilberte était convaincue
que le nom de marquis de Saint-Loup était plus grand mille fois que
celui de duc d'Orléans.