--Non, l'attention de la Bourse est retenue en ce moment par les valeurs

de pétrole. Mais il n'y a pas lieu de se presser étant donné les

excellentes dispositions du marché. Voilà le menu. Il y a comme

entrée des rougets. Voulez-vous que nous en prenions?

--Moi, oui, mais vous cela vous est défendu. Demandez à la place du

risotto. Mais ils ne savent pas le faire.

--Cela ne fait rien. Garçon, apportez-nous d'abord des rougets pour

Madame et un risotto pour moi.»

Un nouveau et long silence.

«Tenez, je vous apporte des journaux, le _Corriere della Sera_, la

_Gazzetta del Popolo_, etc. Est-ce que vous savez qu'il est fortement

question d'un mouvement diplomatique dont le premier bouc émissaire

serait Paléologue, notoirement insuffisant en Serbie. Il serait

peut-être remplacé par Lozé et il y aurait à pourvoir au poste de

Constantinople. Mais, s'empressa d'ajouter avec âcreté M. de Norpois,

pour une ambassade d'une telle envergure et où il est de toute

évidence que la Grande-Bretagne devra toujours, quoi qu'il arrive,

avoir la première place à la table des délibérations, il serait

prudent de s'adresser à des hommes d'expérience mieux outillés pour

résister aux embûches des ennemis de notre alliée britannique que des

diplomates de la jeune école qui donneraient tête baissée dans le

panneau.» La volubilité irritée avec laquelle M. de Norpois prononça

ces dernières paroles venait surtout de ce que les journaux, au lieu de

prononcer son nom comme il leur avait recommandé de le faire, donnaient

comme «grand favori» un jeune ministre des Affaires étrangères.

«Dieu sait si les hommes d'âge sont éloignés de se mettre, à la

suite de je ne sais quelles manœuvres tortueuses, aux lieu et place de

plus ou moins incapables recrues. J'en ai beaucoup connu de tous ces

prétendus diplomates de la méthode empirique qui mettaient tout leur

espoir dans un ballon d'essai que je ne tardais pas à dégonfler. Il

est hors de doute, si le gouvernement a le manque de sagesse de remettre

les rênes de l'État en des mains turbulentes, qu'à l'appel du devoir,

un conscrit répondra toujours présent. Mais qui sait (et M. de Norpois

avait l'air de très bien savoir de qui il parlait) s'il n'en serait pas

de même le jour où l'on irait chercher quelque vétéran plein de

savoir et d'adresse. À mon sens, chacun peut avoir sa manière de voir,

le poste de Constantinople ne devrait être accepté qu'après un

règlement de nos difficultés pendantes avec l'Allemagne. Nous ne

devons rien à personne, et il est inadmissible que tous les six mois on

vienne nous réclamer par des manœuvres dolosives et à notre corps

défendant, je ne sais quel quitus, toujours mis en avant par une presse

de sportulaires. Il faut que cela finisse, et naturellement un homme de

haute valeur et qui a fait ses preuves, un homme qui aurait si je puis

dire l'oreille de l'empereur, jouirait de plus d'autorité que quiconque

pour mettre le point final au conflit.»

Un monsieur qui finissait de dîner salua M. de Norpois.

«Ah! mais c'est le prince Foggi, dit le marquis.

--Ah! je ne sais pas au juste qui vous voulez dire, soupira Mme de

Villeparisis.

--Mais parfaitement si. C'est le prince Odon. C'est le propre

beau-frère de votre cousine Doudeauville. Vous vous rappelez bien que

j'ai chassé avec lui à Bonnétable?

--Ah! Odon, c'est celui qui faisait de la peinture?

--Mais pas du tout, c'est celui qui a épousé la sœur du grand-duc

N...»

M. de Norpois disait tout cela sur le ton assez désagréable d'un

professeur mécontent de son élève et, de ses yeux bleus, regardait

fixement Mme de Villeparisis.

Quand le prince eut fini son café et quitta sa table, M. de Norpois se

leva, marcha avec empressement vers lui et d'un geste majestueux, il

s'écarta, et, s'effaçant lui-même, le présenta à Mme de

Villeparisis. Et pendant les quelques minutes que le prince demeura

debout auprès d'eux, M. de Norpois ne cessa un instant de surveiller

Mme de Villeparisis de sa pupille bleue, par complaisance ou sévérité

de vieil amant, et surtout dans la crainte qu'elle ne se livrât à un

des écarts de langage qu'il avait goûtés, mais qu'il redoutait. Dès

qu'elle disait au prince quelque chose d'inexact il rectifiait le propos

et fixait les yeux de la marquise accablée et docile, avec l'intensité

continue d'un magnétiseur.

Un garçon vint me dire que ma mère m'attendait, je la rejoignis et

m'excusai auprès de Mme Sazerat en disant que cela m'avait amusé de

voir Mme de Villeparisis. À ce nom, Mme Sazerat pâlit et sembla près

de s'évanouir. Cherchant à se dominer:

«Mme de Villeparisis, Mlle de Bouillon? me dit-elle.

--Oui.

--Est-ce que je ne pourrais pas l'apercevoir une seconde? C'est le rêve

de ma vie.

--Alors ne perdez pas trop de temps, Madame, car elle ne tardera pas à

avoir fini de dîner. Mais comment peut-elle tant vous intéresser?

--Mais Mme de Villeparisis, c'était en premières noces, la duchesse

d'Havré, belle comme un ange, méchante comme un démon, qui a rendu

fou mon père, l'a ruiné et abandonné aussitôt après. Eh bien! elle

a beau avoir agi avec lui comme la dernière des filles, avoir été

cause que j'ai dû, moi et les miens, vivre petitement à Combray,

maintenant que mon père est mort, ma consolation c'est qu'il ait aimé

la plus belle femme de son époque, et comme je ne l'ai jamais vue,

malgré tout, ce sera une douceur...»

Je menai Mme Sazerat, tremblante d'émotion, jusqu'au restaurant et je

lui montrai Mme de Villeparisis.

Mais comme les aveugles qui dirigent leurs yeux ailleurs qu'où il faut,

Mme Sazerat n'arrêta pas ses regards à la table où dînait Mme de

Villeparisis, et, cherchant un autre point de la salle:

--Mais elle doit être partie, je ne la vois pas où vous me dites.

Et elle cherchait toujours, poursuivant la vision détestée, adorée,

qui habitait son imagination depuis si longtemps.

--Mais si, à la seconde table.

--C'est que nous ne comptons pas à partir du même point. Moi, comme je

compte, la seconde table, c'est une table où il y a seulement, à

côté d'un vieux monsieur, une petite bossue, rougeaude, affreuse.

--C'est elle!»

Cependant, Mme de Villeparisis ayant demandé à M. de Norpois de faire

asseoir le prince Foggi, une aimable conversation suivit entre eux

trois, on parla politique, le prince déclara qu'il était indifférent

au sort du cabinet, et qu'il resterait encore une bonne semaine à

Venise. Il espérait que d'ici là toute crise ministérielle serait

évitée. Le prince Foggi crut au premier instant que ces questions de

politique n'intéressaient pas M. de Norpois, car celui-ci, qui

jusque-là s'était exprimé avec tant de véhémence, s'était mis

soudain à garder un silence presque angélique qui semblait ne pouvoir

s'épanouir, si la voix revenait, qu'en un chant innocent et mélodieux

de Mendelssohn ou de César Franck. Le prince pensait aussi que ce

silence était dû à la réserve d'un Français qui devant un Italien

ne veut pas parler des affaires de l'Italie. Or l'erreur du prince

était complète. Le silence, l'air d'indifférence étaient restés

chez M. de Norpois non la marque de la réserve mais le prélude

coutumier d'une immixtion dans des affaires importantes. Le marquis

n'ambitionnait rien moins, comme nous l'avons vu, que Constantinople,

avec un règlement préalable des affaires allemandes, pour lequel il

comptait forcer la main au cabinet de Rome. Le marquis jugeait en effet

que de sa part un acte d'une portée internationale pouvait être le

digne couronnement de sa carrière, peut-être même le commencement de

nouveaux honneurs, de fonctions difficiles auxquelles il n'avait pas

renoncé. Car la vieillesse nous rend d'abord incapables d'entreprendre

mais non de désirer. Ce n'est que dans une troisième période que ceux

qui vivent très vieux ont renoncé au désir, comme ils ont dû

abandonner l'action. Ils ne se présentent même plus à des élections

futiles où ils tentèrent si souvent de réussir, comme celle de

président de la République. Ils se contentent de sortir, de manger, de

lire les journaux, ils se survivent à eux-mêmes.

Le prince, pour mettre le marquis à l'aise et lui montrer qu'il le

considérait comme un compatriote, se mit à parler des successeurs

possibles du président du Conseil actuel. Successeurs dont la tâche

serait difficile. Quand le prince Foggi eut cité plus de vingt noms

d'hommes politiques qui lui semblaient ministrables, noms que l'ancien

ambassadeur écouta les paupières à demi abaissées sur ses yeux bleus

et sans faire un mouvement, M. de Norpois rompit enfin le silence pour

prononcer ces mots qui devaient pendant vingt ans alimenter la

conversation des chancelleries, et ensuite, quand on les eut oubliées,

être exhumés par quelque personnalité signant «un Renseigné» ou

«Testis» ou «Machiavel» dans un journal où l'oubli même où ils

étaient tombés leur vaut le bénéfice de faire à nouveau sensation.

Donc le prince Foggi venait de citer plus de vingt noms devant le

diplomate aussi immobile et muet qu'un homme sourd quand M. de Norpois

leva légèrement la tête, et, dans la forme où avaient été

rédigées ses interventions diplomatiques les plus grosses de

conséquence, quoique cette fois-ci avec une audace accrue et une

brièveté moindre demanda finement: «Et est-ce que personne n'a

prononcé le nom de M. Giolitti?» À ces mots les écailles du prince

Foggi tombèrent; il entendit un murmure céleste. Puis aussitôt M. de

Norpois se mit à parler de choses et autres, ne craignit pas de faire

quelque bruit, comme, lorsque la dernière note d'un sublime aria de

Bach est terminée, on ne craint plus de parler à haute voix, d'aller

chercher ses vêtements au vestiaire. Il rendit même la cassure plus

nette en priant le prince de mettre ses hommages aux pieds de Leurs

Majestés le Roi et la Reine quand il aurait l'occasion de les voir,

phrase de départ qui correspondait à ce qu'est à la fin d'un concert:

ces mots hurlés «Le cocher Auguste de la rue de Belloy.» Nous

ignorons quelles furent exactement les impressions du prince Foggi. Il

était assurément ravi d'avoir entendu ce chef-d'œuvre: «Et M.

Giolitti est-ce que personne n'a prononcé son nom?» Car M. de Norpois,

chez qui l'âge avait éteint ou désordonné les qualités les plus

belles, en revanche avait perfectionné en vieillissant les «airs de

bravoure», comme certains musiciens âgés, en déclin pour tout le

reste, acquièrent jusqu'au dernier jour, pour la musique de chambre,

une virtuosité parfaite qu'ils ne possédaient pas jusque-là.

Toujours est-il que le prince Foggi qui comptait passer quinze jours à

Venise rentra à Rome le jour même et fut reçu quelques jours après

en audience par le Roi au sujet de propriétés que, nous croyons

l'avoir déjà dit, le prince possédait en Sicile. Le cabinet végéta

plus longtemps qu'on n'aurait cru. À sa chute, le roi consulta divers

hommes d'état sur le chef qu'il convenait de donner au nouveau cabinet.

Puis il fit appeler M. Giolitti qui accepta. Trois mois après un

journal raconta l'entrevue du prince Foggi avec M. de Norpois. La

conversation était rapportée comme nous l'avons fait, avec la

différence qu'au lieu de dire: «M. de Norpois demanda finement», on

lisait «dit avec ce fin et charmant sourire qu'on lui connaît». M. de

Norpois jugea que «finement» avait déjà une force explosive

suffisante pour un diplomate et que cette adjonction était pour le

moins intempestive. Il avait bien demandé que le quai d'Orsay

démentît officiellement, mais le quai d'Orsay ne savait où donner de

la tête. En effet depuis que l'entrevue avait été dévoilée, M.

Barrère télégraphiait plusieurs fois par heure avec Paris pour se

plaindre qu'il y eût un ambassadeur officieux au Quirinal et pour

rapporter le mécontentement que ce fait avait produit dans l'Europe

entière. Ce mécontentement n'existait pas, mais les divers

ambassadeurs étaient trop polis pour démentir M. Barrère leur

assurant que sûrement tout le monde était révolté. M. Barrère

n'écoutant que sa pensée prenait ce silence courtois pour une

adhésion. Aussitôt il télégraphiait à Paris: «Je me suis entretenu

une heure durant avec le marquis Visconti-Venosta, etc.» Ses

secrétaires étaient sur les dents.

Pourtant M. de Norpois avait à sa dévotion un très ancien journal

français et qui même en 1870, quand il était ministre de France dans

un pays allemand, lui avait rendu grand service. Ce journal était

(surtout le premier article, non signé) admirablement rédigé. Mais il

intéressait mille fois davantage quand ce premier article (dit

premier-Paris dans ces temps lointains et appelé aujourd'hui on ne sait

pourquoi «éditorial») était au contraire mal tourné, avec des

répétitions de mots infinies. Chacun sentait alors avec émotion que

l'article avait été «inspiré». Peut-être par M. de Norpois,

peut-être par tel autre grand maître de l'heure. Pour donner une idée

anticipée des événements d'Italie, montrons comment M. de Norpois se

servit de ce journal en 1870, inutilement trouvera-t-on, puisque la

guerre eut lieu tout de même, très efficacement, pensait M. de

Norpois, dont l'axiome était qu'il faut avant tout préparer l'opinion.

Ses articles où chaque mot était pesé, ressemblaient à ces notes

optimistes que suit immédiatement la mort du malade. Par exemple, à la

veille de la déclaration de guerre, en 1870, quand la mobilisation

était presque achevée, M. de Norpois (restant dans l'ombre

naturellement) avait cru devoir envoyer à ce journal fameux,

l'éditorial suivant: «L'opinion semble prévaloir dans les cercles

autorisés, que depuis hier, dans le milieu de l'après-midi, la

situation, sans avoir bien entendu un caractère alarmant, pourrait

être envisagée comme sérieuse et même, par certains côtés, comme

susceptible d'être considérée comme critique. M. le marquis de

Norpois aurait eu plusieurs entretiens avec le ministre de Prusse, afin

d'examiner dans un esprit de fermeté et de conciliation, et d'une

façon tout à fait concrète, les différents motifs de friction

existants, si l'on peut parler ainsi. La nouvelle n'a malheureusement

pas été reçue par nous à l'heure où nous mettons sous presse que

Leurs Excellences aient pu se mettre d'accord sur une formule pouvant

servir de base à un instrument diplomatique.»

_Dernière heure_: «On a appris avec satisfaction dans les cercles bien

informés, qu'une légère détente semble s'être produite dans les

rapports franco-prussiens. On attacherait une importance toute

particulière au fait que M. de Norpois aurait rencontré «unter den

Linden» le ministre d'Angleterre avec qui il s'est entretenu une

vingtaine de minutes. Cette nouvelle est considérée comme

satisfaisante.» (On avait ajouté entre parenthèses après

satisfaisante le mot allemand équivalent: _befriedigend_). Et le

lendemain on lisait dans l'éditorial: «Il semblerait, malgré toute la

souplesse de M. de Norpois, à qui tout le monde se plaît à rendre

hommage pour l'habile énergie avec laquelle il a su défendre les

droits imprescriptibles de la France, qu'une rupture n'a plus pour ainsi

dire presque aucune chance d'être évitée.»

Le journal ne pouvait pas se dispenser de faire suivre un pareil

éditorial de quelques commentaires, envoyés bien entendu par M. de

Norpois. On a peut-être remarqué dans les pages précédentes que le

«conditionnel» était une des formes grammaticales préférées de

l'ambassadeur, dans la littérature diplomatique. («On attacherait une

importance particulière», pour «il paraît qu'on attache une

importance particulière».) Mais le présent de l'indicatif pris non

pas dans son sens habituel mais dans celui de l'ancien optatif, n'était

pas moins cher à M. de Norpois. Les commentaires qui suivaient

l'éditorial étaient ceux-ci:

«Jamais le public n'a fait preuve d'un calme aussi admirable» (M. de

Norpois aurait bien voulu que ce fût vrai, mais craignait tout le

contraire). «Il est las des agitations stériles et a appris avec

satisfaction, que le gouvernement de Sa Majesté prendrait ses

responsabilités selon les éventualités qui pourraient se produire. Le

public n'en demande «(optatif)» pas davantage. À son beau sang-froid

qui est déjà un indice de succès, nous ajouterons encore une nouvelle

bien faite pour rassurer l'opinion publique, s'il en était besoin. On

assure en effet que M. de Norpois qui pour raison de santé devait

depuis longtemps venir faire à Paris une petite cure, aurait quitté

Berlin où il ne jugeait plus sa présence utile. _Dernière heure_: Sa

Majesté l'Empereur a quitté ce matin Compiègne pour Paris afin de

conférer avec le marquis de Norpois, le ministre de la guerre et le

maréchal Bazaine en qui l'opinion publique a une confiance

particulière. S. M. l'Empereur a décommandé le dîner qu'il devait

offrir à sa belle-sœur la duchesse d'Albe. Cette mesure a produit

partout, dès qu'elle a été connue, une impression particulièrement

favorable. L'empereur a passé en revue les troupes dont l'enthousiasme

est indescriptible. Quelques corps, sur un ordre de mobilisation lancé

dès l'arrivée des souverains à Paris, sont, à toute éventualité,

prêts à partir dans la direction du Rhin.»

*

* *

Parfois au crépuscule en rentrant à l'hôtel je sentais que

l'Albertine d'autrefois invisible à moi-même était pourtant enfermée

au fond de moi comme aux plombs d'une Venise intérieure, dont parfois

un incident faisait glisser le couvercle durci jusqu'à me donner une

ouverture sur ce passé.

Ainsi par exemple un soir une lettre de mon coulissier rouvrit un

instant pour moi les portes de la prison où Albertine était en moi

vivante, mais si loin, si profondément qu'elle me restait inaccessible.

Depuis sa mort je ne m'étais plus occupé des spéculations que j'avais

faites afin d'avoir plus d'argent pour elle. Or le temps avait passé;

de grandes sagesses de l'époque précédente étaient démenties par

celle-ci, comme il était arrivé autrefois de M. Thiers disant que les

chemins de fer ne pourraient jamais réussir. Les titres dont M. de

Norpois nous avait dit: «Leur revenu n'est pas très élevé sans

doute, mais du moins le capital ne sera jamais déprécié», étaient

le plus souvent ceux qui avaient le plus baissé. Il me fallait payer

des différences considérables et d'un coup de tête je me décidai à

tout vendre et me trouvai ne plus posséder que le cinquième à peine

de ce que j'avais du vivant d'Albertine. On le sut à Combray dans ce

qui restait de notre famille et de nos relations, et, comme on savait

que je fréquentais le marquis de Saint-Loup et les Guermantes on se

dit: «Voilà où mènent les idées de grandeur.» On y eût été bien

étonné d'apprendre que c'était pour une jeune fille de condition

aussi modeste qu'Albertine que j'avais fait ces spéculations.

D'ailleurs dans cette vie de Combray où chacun est à jamais classé

suivant les revenus qu'on lui connaît, comme dans une caste indienne,

on n'eût pu se faire une idée de cette grande liberté qui régnait

dans le monde des Guermantes où on n'attachait aucune importance à la

fortune, et où la pauvreté était considérée comme aussi

désagréable, mais nullement plus diminuante et n'affectant pas plus la

situation sociale qu'une maladie d'estomac. Sans doute se figurait-on au

contraire à Combray que Saint-Loup et M. de Guermantes devaient être

des nobles ruinés, aux châteaux hypothéqués, à qui je prêtais de

l'argent, tandis que si j'avais été ruiné ils eussent été les

premiers à m'offrir vraiment de me venir en aide. Quant à ma ruine

relative, j'en étais d'autant plus ennuyé que mes curiosités

vénitiennes s'étaient concentrées depuis peu sur une jeune marchande

de verrerie à la carnation de fleur qui fournissait aux yeux ravis

toute une gamme de tons orangés et me donnait un tel désir de la

revoir chaque jour que, sentant que nous quitterions bientôt Venise, ma

mère et moi, j'étais résolu à tâcher de lui faire à Paris une

situation quelconque qui me permît de ne pas me séparer d'elle. La

beauté de ses dix-sept ans était si noble, si radieuse, que c'était

un vrai Titien à acquérir avant de s'en aller. Et le peu qui me

restait de fortune suffirait-il à la tenter assez pour qu'elle quittât

son pays et vînt vivre à Paris pour moi seul? Mais comme je finissais

la lettre du coulissier, une phrase où il disait: «Je soignerai vos

reports» me rappela une expression presque aussi hypocritement

professionnelle que la baigneuse de Balbec avait employée en parlant à

Aimé d'Albertine: «C'est moi qui la soignais» avait-elle dit, et ces

mots qui ne m'étaient jamais revenus à l'esprit firent jouer comme un

Sésame les gonds du cachot. Mais au bout d'un instant ils se

refermèrent sur l'emmurée--que je n'étais pas coupable de ne pas

vouloir rejoindre, puisque je ne parvenais plus à la voir, à me la

rappeler, et que les êtres n'existent pour nous que par l'idée que

nous avons d'eux--que m'avait un instant rendue si touchante le

délaissement que pourtant elle ignorait, que j'avais l'espace d'un

éclair envié le temps déjà lointain où je souffrais nuit et jour du

compagnonnage de son souvenir. Une autre fois à San Giorgio dei

Schiavoni un aigle auprès d'un des apôtres et stylisé de la même

façon réveilla le souvenir et presque la souffrance causée par les

deux bagues dont Françoise m'avait découvert la similitude et dont je

n'avais jamais su qui les avait données à Albertine. Un soir enfin une

circonstance telle se produisit qu'il sembla que mon amour aurait dû

renaître. Au moment où notre gondole s'arrêta aux marches de

l'hôtel, le portier me remit une dépêche que l'employé du

télégraphe était déjà venu trois fois pour m'apporter, car à cause

de l'inexactitude du nom du destinataire (que je compris pourtant à

travers les déformations des employés italiens être le mien), on

demandait un accusé de réception certifiant que le télégramme était

bien pour moi. Je l'ouvris dès que je fus dans ma chambre, et, jetant

un coup d'œil sur ce libellé rempli de mots mal transmis, je pus lire

néanmoins: «Mon ami, vous me croyez morte, pardonnez-moi, je suis

très vivante, je voudrais vous voir, vous parler mariage, quand

revenez-vous? Tendrement. Albertine.» Alors il se passa d'une façon

inverse la même chose que pour ma grand'mère: quand j'avais appris en

fait que ma grand'mère était morte, je n'avais d'abord eu aucun

chagrin. Et je n'avais souffert effectivement de sa mort que quand des

souvenirs involontaires l'avaient rendue vivante pour moi. Maintenant

qu'Albertine dans ma pensée ne vivait plus pour moi, la nouvelle

qu'elle était vivante ne me causa pas la joie que j'aurais cru.

Albertine n'avait été pour moi qu'un faisceau de pensées, elle avait

survécu à sa mort matérielle tant que ces pensées vivaient en moi;

en revanche maintenant que ces pensées étaient mortes, Albertine ne

ressuscitait nullement pour moi, avec son corps. Et en m'apercevant que

je n'avais pas de joie qu'elle fût vivante, que je ne l'aimais plus,

j'aurais dû être plus bouleversé que quelqu'un qui se regardant dans

une glace, après des mois de voyage, ou de maladie, s'aperçoit qu'il a

les cheveux blancs et une figure nouvelle d'homme mûr ou de vieillard.

Cela bouleverse parce que cela veut dire: l'homme que j'étais, le jeune

homme blond n'existe plus, je suis un autre. Or l'impression que

j'éprouvais ne prouvait-elle pas un changement aussi profond, une mort

aussi totale du moi ancien et la substitution aussi complète d'un moi

nouveau à ce moi ancien, que la vue d'un visage ridé surmonté d'une

perruque blanche remplaçant le visage de jadis? Mais on ne s'afflige

pas plus d'être devenu un autre, les années ayant passé et dans

l'ordre de la succession des temps, qu'on ne s'afflige à une même

époque d'être tour à tour les êtres contradictoires, le méchant, le

sensible, le délicat, le mufle, le désintéressé, l'ambitieux qu'on

est tour à tour chaque journée. Et la raison pour laquelle on ne s'en

afflige pas est la même, c'est que le moi éclipsé--momentanément

dans le dernier cas et quand il s'agit du caractère, pour toujours dans

le premier cas et quand il s'agit des passions--n'est pas là pour

déplorer l'autre, l'autre qui est à ce moment-là, ou désormais, tout

vous; le mufle sourit de sa muflerie, car il est le mufle et l'oublieux

ne s'attriste pas de son manque de mémoire, précisément parce qu'il a

oublié.

Albertine disparue Vol 2 (of 2) À la recherche du temps perdu, Tome 7 · 第 7 / 12 段