Il n'y a pas une idée qui ne porte en elle sa réfutation possible, un

mot, le mot contraire. En tout cas, si tout cela était vrai, quelle

inutile vérité sur la vie d'une maîtresse qui n'est plus, remontant

des profondeurs et apparaissant, une fois que nous ne pouvons plus rien

en faire. Alors pensant sans doute à quelque autre que nous aimons

maintenant et à l'égard de qui la même chose pourrait arriver, (car

de celle qu'on a oubliée on ne se soucie plus) on se désole. On se

dit: «Si elle vivait!» On se dit: «si celle qui vit, pouvait

comprendre tout cela et que quand elle sera morte, je saurai tout ce

qu'elle me cache.» Mais c'est un cercle vicieux. Si j'avais pu faire

qu'Albertine vécût, du même coup j'eusse fait qu'Andrée ne m'eût

rien révélé. C'est la même chose que l'éternel: «Vous verrez quand

je ne vous aimerai plus» qui est si vrai et si absurde, puisque en

effet on obtiendrait beaucoup si on n'aimait plus, mais qu'on ne se

soucierait pas d'obtenir. C'est tout à fait la même chose. Car la

femme qu'on revoit quand on ne l'aime plus, si elle nous dit tout, c'est

qu'en effet, ce n'est plus elle, ou que ce n'est plus vous: l'être qui

aimait n'existe plus. Là aussi il y a la mort qui a passé, a rendu

tout aisé et tout inutile. Je faisais ces réflexions, me plaçant dans

l'hypothèse où Andrée était véridique--ce qui était possible--et

amenée à la sincérité envers moi, précisément parce qu'elle avait

maintenant des relations avec moi, par ce côté Saint-André-des-Champs

qu'avait eu, au début, avec moi, Albertine. Elle y était aidée dans

ce cas par le fait qu'elle ne craignait plus Albertine, car la réalité

des êtres ne survit pour nous que peu de temps après leur mort, et au

bout de quelques années ils sont comme ces dieux des religions abolies

qu'on offense sans crainte parce qu'on a cessé de croire à leur

existence. Mais qu'Andrée ne crût plus à la réalité d'Albertine

pouvait avoir pour effet qu'elle ne redoutât plus (aussi bien que de

trahir une vérité qu'elle avait promis de ne pas révéler),

d'inventer un mensonge qui calomniait rétrospectivement sa prétendue

complice. Cette absence de crainte lui permettait-elle de révéler

enfin, en me disant cela, la vérité, ou bien d'inventer un mensonge,

si, pour quelque raison, elle me croyait plein de bonheur et d'orgueil

et voulait me peiner. Peut-être avait-elle de l'irritation contre moi

(irritation suspendue tant qu'elle m'avait vu malheureux, inconsolé)

parce que j'avais eu des relations avec Albertine et qu'elle m'enviait

peut-être--croyant que je me jugeais à cause de cela plus favorisé

qu'elle--un avantage qu'elle n'avait peut-être pas obtenu, ni même

souhaité. C'est ainsi que je l'avais souvent vue dire qu'ils avaient

l'air très malades à des gens dont la bonne mine, et surtout la

conscience qu'ils avaient de leur bonne mine l'exaspérait, et dire dans

l'espoir de les fâcher qu'elle-même allait très bien, ce qu'elle ne

cessa de proclamer quand elle était le plus malade jusqu'au jour où,

dans le détachement de la mort, il ne lui soucia plus que les heureux

allassent bien et sussent qu'elle-même se mourait. Mais ce jour-là

était encore loin. Peut-être était-elle contre moi, je ne savais pour

quelle raison, dans une de ces rages, comme jadis elle en avait eu

contre le jeune homme si savant dans les choses de sport, si ignorant du

reste, que nous avions rencontré à Balbec et qui depuis vivait avec

Rachel et sur le compte de qui Andrée se répandait en propos

diffamatoires, souhaitant être poursuivie en dénonciation calomnieuse

pour pouvoir articuler contre son père des faits déshonorants dont il

n'aurait pu prouver la fausseté. Or peut-être cette rage contre moi la

reprenait seulement, ayant sans doute cessé quand elle me voyait si

triste. En effet, ceux-là mêmes qu'elle avait, les yeux étincelants

de rage, souhaité déshonorer, tuer, faire condamner, fût-ce sur faux

témoignages, si seulement elle les savait tristes, humiliés, elle ne

leur voulait plus aucun mal, elle était prête à les combler de

bienfaits. Car elle n'était pas foncièrement mauvaise et si sa nature

non apparente, un peu profonde, n'était pas la gentillesse qu'on

croyait d'abord d'après ses délicates attentions, mais plutôt l'envie

et l'orgueil, sa troisième nature plus profonde encore, la vraie, mais

pas entièrement réalisée, tendait vers la bonté et l'amour du

prochain. Seulement comme tous les êtres qui, dans un certain état, en

désirent un meilleur, mais ne le connaissant que par le désir, ne

comprennent pas que la première condition est de rompre avec le

premier--comme les neurasthéniques ou les morphinomanes qui voudraient

bien être guéris, mais pourtant qu'on ne les privât pas de leurs

manies ou de leur morphine, comme les cœurs religieux ou les esprits

artistes attachés au monde qui souhaitent la solitude mais veulent se

la représenter pourtant comme n'impliquant pas un renoncement absolu à

leur vie antérieure--Andrée était prête à aimer toutes les

créatures, mais à condition d'avoir réussi d'abord à ne pas se les

représenter comme triomphantes, et pour cela de les avoir humiliées

préalablement. Elle ne comprenait pas qu'il fallait aimer même les

orgueilleux et vaincre leur orgueil par l'amour et non par un plus

puissant orgueil. Mais c'est qu'elle était comme les malades qui

veulent la guérison par les moyens mêmes, qui entretiennent la

maladie, qu'ils aiment et qu'ils cesseraient aussitôt d'aimer s'ils les

renonçaient. Mais on veut apprendre à nager et pourtant garder un pied

à terre. En ce qui concerne le jeune sportif, neveu des Verdurin, que

j'avais rencontré dans mes deux séjours à Balbec, il faut dire,

accessoirement et par anticipation, que quelque temps après la visite

d'Andrée, visite dont le récit va être repris dans un instant, il

arriva des faits qui causèrent une assez grande impression. D'abord ce

jeune homme (peut-être par souvenir d'Albertine que je ne savais pas

alors qu'il avait aimée) se fiança avec Andrée et l'épousa, malgré

le désespoir de Rachel dont il ne tint aucun compte. Andrée ne dit

plus alors (c'est-à-dire quelques mois après la visite dont je parle)

qu'il était un misérable, et je m'aperçus plus tard qu'elle n'avait

dit qu'il l'était que parce qu'elle était folle de lui et qu'elle

croyait qu'il ne voulait pas d'elle. Mais un autre fait me frappa

davantage. Ce jeune homme fit représenter des petits sketchs, dans des

décors et avec des costumes de lui, qui ont amené dans l'art

contemporain une révolution au moins égale à celle accomplie par les

Ballets russes. Bref les juges les plus autorisés considérèrent ses

œuvres comme quelque chose de capital, presque des œuvres de génie et

je pense d'ailleurs comme eux, ratifiant ainsi, à mon propre

étonnement, l'ancienne opinion de Rachel. Les personnes qui l'avaient

connu à Balbec attentif seulement à savoir si la coupe des vêtements

des gens qu'il avait à fréquenter était élégante ou non, qui

l'avaient vu passer tout son temps au baccara, aux courses, au golf ou

au polo, qui savaient que dans ses classes il avait toujours été un

cancre et s'était même fait renvoyer du lycée (pour ennuyer ses

parents, il avait été habiter deux mois la grande maison de femmes où

M. de Charlus avait cru surprendre Morel), pensèrent que peut-être ses

œuvres étaient d'Andrée qui, par amour, voulait lui en laisser la

gloire, ou que plus probablement il payait, avec sa grande fortune

personnelle que ses folies avaient seulement ébréchée, quelque

professionnel génial et besogneux pour les faire. Ce genre de société

riche non décrassée par la fréquentation de l'aristocratie et n'ayant

aucune idée de ce qu'est un artiste--lequel est seulement figuré pour

eux soit par un acteur qu'ils font venir débiter des monologues pour

les fiançailles de leur fille, en lui remettant tout de suite son

cachet discrètement dans un salon voisin, soit par un peintre chez qui

ils la font poser une fois qu'elle est mariée, avant les enfants et

quand elle est encore à son avantage--croient volontiers que tous les

gens du monde qui écrivent, composent ou peignent, font faire leurs

œuvres et payent pour avoir une réputation d'auteur comme d'autres

pour s'assurer un siège de député. Mais tout cela était faux et ce

jeune homme était bien l'auteur de ces œuvres admirables. Quand je le

sus, je fus obligé d'hésiter entre diverses suppositions. Ou bien il

avait été en effet pendant de longues années la «brute épaisse»

qu'il paraissait, et quelque cataclysme physiologique avait éveillé en

lui le génie assoupi comme la Belle au bois dormant, ou bien à cette

époque de sa rhétorique orageuse, de ses recalages au bachot, de ses

grosses pertes de jeu de Balbec, de sa crainte de monter dans le

«tram» avec des fidèles de sa tante Verdurin à cause de leur vilain

habillement, il était déjà un homme de génie, peut-être distrait de

son génie, l'ayant laissé la clef sous la porte dans l'effervescence

de passions juvéniles; ou bien même homme de génie déjà conscient,

et dernier en classe, parce que, pendant que le professeur disait des

banalités sur Cicéron, lui lisait Rimbaud ou Gœthe. Certes, rien ne

laissait soupçonner cette hypothèse quand je le rencontrai à Balbec

où ses préoccupations me parurent s'attacher uniquement à la

correction des attelages et à la préparation des cocktails. Mais ce

n'est pas encore une objection irréfutable. Il pouvait être très

vaniteux, ce qui peut s'allier au génie, et chercher à briller de la

manière qu'il savait propre à éblouir dans le monde où il vivait et

qui n'était nullement de prouver une connaissance approfondie des

affinités électives, mais bien plutôt de conduire à quatre.

D'ailleurs je ne suis pas sûr que plus tard, quand il fut devenu

l'auteur de ces belles œuvres si originales, il eût beaucoup aimé,

hors des théâtres où il était connu, à dire bonjour à quelqu'un

qui n'aurait pas été en smoking, comme les fidèles dans leur

première manière, ce qui prouverait chez lui non de la bêtise, mais

de la vanité, et même un certain sens pratique, une certaine

clairvoyance à adapter sa vanité à la mentalité des imbéciles, à

l'estime de qui il tenait et pour lesquels le smoking brille peut-être

d'un plus vif éclat que le regard d'un penseur. Qui sait si, vu du

dehors, tel homme de talent, ou même un homme sans talent, mais aimant

les choses de l'esprit, moi par exemple, n'eût pas fait, à qui l'eût

rencontré à Rivebelle, à l'Hôtel de Balbec, ou sur la digue de

Balbec, l'effet du plus parfait et prétentieux imbécile. Sans compter

que pour Octave les choses de l'art devaient être quelque chose de si

intime, de vivant tellement dans les plus secrets replis de lui-même

qu'il n'eût sans doute pas eu l'idée d'en parler, comme eût fait

Saint-Loup par exemple, pour qui les arts avaient le prestige que les

attelages avaient pour Octave. Puis il pouvait avoir la passion du jeu

et on dit qu'il l'a gardée. Tout de même si la piété qui fit revivre

l'œuvre inconnue de Vinteuil est sortie du milieu si trouble de

Montjouvain, je ne fus pas moins frappé de penser que les

chefs-d'œuvre peut-être les plus extraordinaires de notre époque sont

sortis non du concours général, d'une éducation modèle, académique,

à la de Broglie, mais de la fréquentation des «pesages» et des

grands bars. En tous cas à cette époque à Balbec, les raisons qui

faisaient désirer à moi de le connaître, à Albertine et ses amies

que je ne le connusse pas, étaient également étrangères à sa

valeur, et auraient pu seulement mettre en lumière l'éternel

malentendu d'un «intellectuel» (représenté en l'espèce par moi) et

des gens du monde (représentés par la petite bande), au sujet d'une

personne mondaine (le jeune joueur de golf). Je ne pressentais nullement

son talent, et son prestige à mes yeux, du même genre qu'autrefois

celui de Mme Blatin, était d'être--quoi qu'elles prétendissent--l'ami

de mes amies, et plus de leur bande que moi. D'autre part Albertine et

Andrée, symbolisant en cela l'incapacité des gens du monde à porter

un jugement valable sur les choses de l'esprit et leur propension à

s'attacher dans cet ordre à de faux-semblants, non seulement n'étaient

pas loin de me trouver stupide parce que j'étais curieux d'un tel

imbécile, mais s'étonnaient surtout que, joueur de golf pour joueur de

golf, mon choix se fût justement porté sur le plus insignifiant. Si

encore j'avais voulu me lier avec le jeune Gilbert de Bellœuvre; en

dehors du golf c'était un garçon qui avait de la conversation, qui

avait eu un accessit au concours général et faisait agréablement les

vers (or il était en réalité plus bête qu'aucun). Ou alors si mon

but était de «faire une étude pour un livre», Guy Saumoy qui était

complètement fou, avait enlevé deux jeunes filles, était au moins un

type curieux qui pouvait «m'intéresser». Ces deux-là, on me les eût

«permis», mais l'autre, quel agrément pouvais-je lui trouver,

c'était le type de la «grande brute», de la «brute épaisse». Pour

revenir à la visite d'Andrée, après la révélation qu'elle venait de

me faire sur ses relations avec Albertine, elle ajouta que la principale

raison pour laquelle Albertine m'avait quitté, c'était à cause de ce

que pouvaient penser ses amies de la petite bande, et d'autres encore de

la voir ainsi habiter chez un jeune homme avec qui elle n'était pas

mariée: «Je sais bien que c'était chez votre mère. Mais cela ne fait

rien. Vous ne savez pas ce que c'est que tout ce monde de jeunes filles,

ce qu'elles se cachent les unes des autres, comme elles craignent

l'opinion des autres. J'en ai vu d'une sévérité terrible avec des

jeunes gens simplement parce qu'ils connaissaient leurs amies et

qu'elles craignaient que certaines choses ne fussent répétées, et

celles-là même, le hasard me les a montrées tout autres, bien contre

leur gré.» Quelques mois plus tôt, ce savoir que paraissait posséder

Andrée des mobiles auxquels obéissent les filles de la petite bande

m'eût paru le plus précieux du monde. Peut-être ce qu'elle disait

suffisait-il à expliquer qu'Albertine qui s'était donnée à moi

ensuite à Paris, se fût refusée à Balbec où je voyais constamment

ses amies, ce que j'avais l'absurdité de croire un tel avantage pour

être au mieux avec elle. Peut-être même était-ce de voir quelques

mouvements de confiance de moi avec Andrée ou que j'eusse imprudemment

dit à celle-ci qu'Albertine allait coucher au Grand Hôtel qui faisait

qu'Albertine qui peut-être, une heure avant, était prête à me

laisser prendre certains plaisirs, comme la chose la plus simple, avait

eu un revirement et avait menacé de sonner. Mais alors, elle avait dû

être facile avec bien d'autres. Cette idée réveilla ma jalousie et je

dis à Andrée qu'il y avait une chose que je voulais lui demander.

«Vous faisiez cela dans l'appartement inhabité de votre grand'mère?»

«Oh! non jamais, nous aurions été dérangées.» «Tiens, je croyais,

il me semblait...» «D'ailleurs Albertine aimait surtout faire cela à

la campagne.» «Où ça?» «Autrefois quand elle n'avait pas le temps

d'aller très loin, nous allions aux Buttes-Chaumont. Elle connaissait

là une maison. Ou bien sous les arbres, il n'y a personne; dans la

grotte du petit Trianon aussi.» «Vous voyez bien, comment vous croire?

Vous m'aviez juré, il n'y a pas un an n'avoir rien fait aux

Buttes-Chaumont.» «J'avais peur de vous faire de la peine.» Comme je

l'ai dit je pensai, beaucoup plus tard seulement, qu'au contraire, cette

seconde fois, le jour des aveux, Andrée avait cherché à me faire de

la peine. Et j'en aurais eu tout de suite, pendant qu'elle parlait,

l'idée, parce que j'en aurais éprouvé le besoin, si j'avais encore

autant aimé Albertine. Mais les paroles d'Andrée ne me faisaient pas

assez mal pour qu'il me fût indispensable de les juger immédiatement

mensongères. En somme si ce que disait Andrée était vrai, et je n'en

doutai pas d'abord, l'Albertine réelle que je découvrais, après avoir

connu tant d'apparences diverses d'Albertine, différait fort peu de la

fille orgiaque surgie et devinée, le premier jour, sur la digue de

Balbec et qui m'avait successivement offert tant d'aspects, comme

modifie tour à tour la disposition de ses édifices jusqu'à écraser,

à effacer le monument capital qu'on voyait seul dans le lointain, une

ville dont on approche, mais dont finalement quand on la connaît bien

et qu'on la juge exactement, les proportions vraies étaient celles que

la perspective du premier coup d'œil avait indiquées, le reste, par

où on avait passé, n'étant que cette série successive de lignes de

défense que tout être élève contre notre vision et qu'il faut

franchir l'une après l'autre, au prix de combien de souffrances, avant

d'arriver au cœur. D'ailleurs si je n'eus pas besoin de croire

absolument à l'innocence d'Albertine parce que ma souffrance avait

diminué, je peux dire que réciproquement si je ne souffris pas trop de

cette révélation, c'est que depuis quelque temps, à la croyance que

je m'étais forgée de l'innocence d'Albertine, s'était substituée peu

à peu et sans que je m'en rendisse compte, la croyance toujours

présente en moi, en sa culpabilité. Or si je ne croyais plus à

l'innocence d'Albertine, c'est que je n'avais déjà plus le besoin, le

désir passionné d'y croire. C'est le désir qui engendre la croyance

et si nous ne nous en rendons pas compte d'habitude, c'est que la

plupart des désirs créateurs de croyances, ne finissent--contrairement

à celui qui m'avait persuadé qu'Albertine était innocente--qu'avec

nous-mêmes. À tant de preuves qui corroboraient ma version première,

j'avais stupidement préféré de simples affirmations d'Albertine.

Pourquoi l'avoir crue? Le mensonge est essentiel à l'humanité. Il y

joue peut-être un aussi grand rôle que la recherche du plaisir et

d'ailleurs est commandé par cette recherche. On ment pour protéger son

plaisir ou son honneur si la divulgation du plaisir est contraire à

l'honneur. On ment toute sa vie, même surtout, peut-être seulement, à

ceux qui nous aiment. Ceux-là seuls en effet nous font craindre pour

notre plaisir et désirer leur estime. J'avais d'abord cru Albertine

coupable, et seul mon désir employant à une œuvre de doute les forces

de mon intelligence m'avait fait faire fausse route. Peut-être

vivons-nous entourés d'indications électriques, sismiques, qu'il nous

faut interpréter de bonne foi pour connaître la vérité des

caractères. S'il faut le dire, si triste malgré tout que je fusse des

paroles d'Andrée, je trouvais plus beau que la réalité se trouvât

enfin concorder avec ce que mon instinct avait d'abord pressenti,

plutôt qu'avec le misérable optimisme auquel j'avais lâchement cédé

par la suite. J'aimais mieux que la vie fût à la hauteur de mes

intuitions. Celles-ci du reste que j'avais eues le premier jour sur la

plage, quand j'avais cru que ces jeunes filles incarnaient la frénésie

du plaisir, le vice, et aussi le soir où j'avais vu l'institutrice

d'Albertine faire rentrer cette fille passionnée dans la petite villa,

comme on pousse dans sa cage un fauve que rien plus tard, malgré les

apparences, ne pourra domestiquer, ne s'accordaient-elles pas à ce que

m'avait dit Bloch quand il m'avait rendu la terre si belle en m'y

montrant, me faisant frissonner dans toutes mes promenades, à chaque

rencontre, l'universalité du désir. Peut-être malgré tout, ces

intuitions premières, valait-il mieux que je ne les rencontrasse à

nouveau vérifiées que maintenant. Tandis que durait tout mon amour

pour Albertine, elles m'eussent trop fait souffrir et il eût été

mieux qu'il n'eût subsisté d'elles qu'une trace, mon perpétuel

soupçon de choses que je ne voyais pas et qui pourtant se passaient

continuellement si près de moi, et peut-être une autre trace encore,

antérieure, plus vaste, qui était _mon amour lui-même_. N'était-ce

pas en effet malgré toutes les dénégations de ma raison, connaître

dans toute sa hideur Albertine, que la choisir, l'aimer; et même dans

les moments où la méfiance s'assoupit, l'amour n'en est-il pas la

persistance et une transformation, n'est-il pas une preuve de

clairvoyance (preuve inintelligible à l'amant lui-même) puisque le

désir allant toujours vers ce qui nous est le plus opposé nous force

d'aimer ce qui nous fera souffrir? Il entre certainement dans le charme

d'un être, dans l'attrait de ses yeux, de sa bouche, de sa taille, les

éléments inconnus de nous qui sont susceptibles de nous rendre le plus

malheureux, si bien que nous sentir attiré vers cet être, commencer à

l'aimer, c'est, si innocent que nous le prétendions, lire déjà, dans

une version différente, toutes ses trahisons et ses fautes. Et ces

charmes qui, pour m'attirer, matérialisaient ainsi les parties nocives,

dangereuses, mortelles, d'un être, peut-être étaient-ils avec ces

secrets poisons dans un rapport de cause à effet plus direct que ne le

sont la luxuriance séductrice et le suc empoisonné de certaines fleurs

vénéneuses? C'est peut-être, me disais-je, le vice lui-même

d'Albertine, cause de mes souffrances futures, qui avait produit chez

elle ces manières bonnes et franches donnant l'illusion qu'on avait

avec elle la même camaraderie loyale et sans restriction qu'avec un

homme, comme un vice parallèle avait produit chez M. de Charlus une

finesse féminine de sensibilité et d'esprit. Au milieu du plus complet

aveuglement, la perspicacité subsiste sous la forme même de la

prédilection et de la tendresse. De sorte qu'on a tort de parler en

amour de mauvais choix, puisque dès qu'il y a choix, il ne peut être

que mauvais. «Est-ce que ces promenades aux Buttes-Chaumont eurent lieu

quand vous veniez la chercher à la maison, dis-je à Andrée.» «Oh!

non, du jour où Albertine fut revenue de Balbec avec vous, sauf ce que

je vous ai dit, elle ne fit plus jamais rien avec moi. Elle ne me

permettait même plus de lui parler de ces choses.» «Mais ma petite

Andrée pourquoi mentir encore? Par le plus grand des hasards, car je ne

cherche jamais à rien connaître, j'ai appris jusque dans les détails

les plus précis, des choses de ce genre qu'Albertine faisait, je peux

vous préciser, au bord de l'eau avec une blanchisseuse quelques jours

à peine, avant sa mort.» «Ah! peut-être après vous avoir quitté,

cela je ne sais pas. Elle sentait qu'elle n'avait pu, ne pourrait plus

jamais regagner votre confiance.» Ces derniers mots m'accablèrent.

Puis je repensai au soir de la branche de seringa, je me rappelai

qu'environ quinze jours après, comme ma jalousie changeait

successivement d'objet, j'avais demandé à Albertine si elle n'avait

jamais eu de relations avec Andrée, et qu'elle m'avait répondu: «Oh!

jamais, certes j'adore Andrée; j'ai pour elle une affection profonde,

mais comme pour une sœur et même si j'avais les goûts que vous

semblez croire, c'est la dernière personne à qui j'aurais pensé pour

cela. Je peux vous le jurer sur tout ce que vous voudrez, sur ma tante,

sur la tombe de ma pauvre mère.» Je l'avais crue. Et pourtant même si

je n'avais pas été mis en méfiance par la contradiction entre ses

demi-aveux d'autrefois relativement à certaines choses et la netteté

avec laquelle elle les avait niées ensuite dès qu'elle avait vu que

cela ne m'était pas égal, j'aurais dû me rappeler Swann persuadé du

platonisme des amitiés de M. de Charlus et me l'affirmant le soir même

du jour où j'avais vu le giletier et le baron dans la cour. J'aurais

dû penser qu'il y a l'un devant l'autre deux mondes, l'un constitué

par les choses que les êtres les meilleurs, les plus sincères disent,

et derrière lui le monde composé par la succession de ce que ces

mêmes êtres font; si bien que quand une femme mariée vous dit d'un

jeune homme: «Oh! c'est parfaitement vrai que j'ai une immense amitié

pour lui, mais c'est quelque chose de très innocent, de très pur, je

pourrais le jurer sur le souvenir de mes parents», on devrait

soi-même, au lieu d'avoir une hésitation, se jurer qu'elle sort

probablement du cabinet de toilette où, après chaque rendez-vous

qu'elle a eu avec ce jeune homme, elle se précipite, pour n'avoir pas

d'enfants. La branche de seringa me rendait mortellement triste, et

aussi qu'Albertine m'eût cru, m'eût dit fourbe et la détestant; plus

que tout peut-être, des mensonges si inattendus que j'avais peine à

les assimiler à ma pensée. Un jour Albertine m'avait raconté qu'elle

avait été à un camp d'aviation, qu'elle était amie de l'aviateur

(sans doute pour détourner mon soupçon des femmes, pensant que

j'étais moins jaloux des hommes), que c'était amusant de voir comme

Andrée était émerveillée devant cet aviateur, devant tous les

hommages qu'il rendait à Albertine, au point qu'Andrée avait voulu

faire une promenade en avion avec lui. Or cela était inventé de toutes

pièces, jamais Andrée n'était allée dans ce camp d'aviation.

Quand Andrée fut partie l'heure du dîner était arrivée. «Tu ne

devineras jamais qui m'a fait une visite d'au moins trois heures, me dit

ma mère. Je compte trois heures, c'est peut-être plus, elle était

arrivée presque en même temps que la première personne qui était Mme

Cottard, a vu successivement sans bouger entrer et sortir mes

différentes visites--et j'en ai eu plus de trente--et ne m'a quittée

qu'il y a un quart d'heure. Si tu n'avais pas eu ton amie Andrée, je

t'aurais fait appeler.» «Mais enfin qui était-ce?» «Une personne

qui ne fait jamais de visites.» «La princesse de Parme?»

«Décidément, j'ai un fils plus intelligent que je ne croyais. Ce

n'est pas un plaisir de te faire chercher un nom, car tu trouves tout de

suite.» «Elle ne s'est pas excusée de sa froideur d'hier?» «Non,

ça aurait été stupide, sa visite était justement cette excuse. Ta

pauvre grand'mère aurait trouvé cela très bien. Il paraît qu'elle

avait fait demander vers deux heures par un valet de pied si j'avais un

jour. On lui a répondu que c'était justement aujourd'hui, et elle est

montée.» Ma première idée que je n'osai pas dire à maman fut que

la princesse de Parme, entourée la veille de personnes brillantes avec

qui elle était très liée et avec qui elle aimait à causer, avait

ressenti de voir entrer ma mère un dépit qu'elle n'avait pas cherché

à dissimuler. Et c'était tout à fait dans le genre des grandes dames

allemandes, qu'avaient du reste beaucoup adopté les Guermantes, cette

morgue, qu'on croyait réparer par une scrupuleuse amabilité. Mais ma

mère crut, et j'ai cru ensuite comme elle, que tout simplement la

princesse de Parme ne l'ayant pas reconnue, n'avait pas cru devoir

s'occuper d'elle, qu'elle avait appris après le départ de ma mère qui

elle était, soit par la duchesse de Guermantes que ma mère avait

rencontrée en bas, soit par la liste des visiteuses auxquelles les

huissiers avant qu'elles entrassent demandaient leur nom pour l'inscrire

sur un registre. Elle avait trouvé peu aimable de faire dire ou de dire

à ma mère: «Je ne vous ai pas reconnue», mais ce qui n'était pas

moins conforme à la politesse des cours allemandes et aux façons

Guermantes que ma première version, avait pensé qu'une visite, chose

exceptionnelle de la part de l'Altesse, et surtout une visite de

plusieurs heures, fournirait à ma mère, sous une forme indirecte et

tout aussi persuasive cette explication, ce qui arriva en effet. Mais je

ne m'attardai pas à demander à ma mère un récit de la visite de la

princesse, car je venais de me rappeler plusieurs faits relatifs à

Albertine sur lesquels je voulais et j'avais oublié d'interroger

Andrée. Combien peu d'ailleurs je savais, je saurais jamais de cette

histoire d'Albertine, la seule histoire qui m'eût particulièrement

intéressé, du moins qui recommençait à m'intéresser à certains

moments. Car l'homme est cet être sans âge fixe, cet être qui a la

faculté de redevenir en quelques secondes de beaucoup d'années plus

jeune, et qui, entouré des parois du temps où il a vécu, y flotte,

mais comme dans un bassin dont le niveau changerait constamment et le

mettrait à portée tantôt d'une époque, tantôt d'une autre.

J'écrivis à Andrée de revenir. Elle ne le put qu'une semaine plus

tard. Presque dès le début de sa visite, je lui dis: «En somme

puisque vous prétendez qu'Albertine ne faisait plus ce genre de choses

quand elle vivait ici, d'après vous, c'est pour les faire plus

librement qu'elle m'a quitté, mais pour quelle amie?» «Sûrement pas,

ce n'est pas du tout cela.» «Alors parce que j'étais trop

désagréable?» «Non, je ne crois pas. Je crois qu'elle a été

forcée de vous quitter par sa tante qui avait des vues pour elle sur

cette canaille, vous savez, ce jeune homme que vous appeliez «_je suis

dans les choux_», ce jeune homme qui aimait Albertine et l'avait

demandée. Voyant que vous ne l'épousiez pas, ils ont eu peur que la

prolongation choquante de son séjour chez vous n'empêchât ce jeune

homme de l'épouser. Mme Bontemps sur qui le jeune homme ne cessait de

faire agir a rappelé Albertine. Albertine au fond avait besoin de son

oncle et de sa tante et quand elle a su qu'on lui mettait le marché en

mains, elle vous a quitté.» Je n'avais jamais dans ma jalousie pensé

à cette explication, mais seulement aux désirs d'Albertine pour les

femmes et à ma surveillance, j'avais oublié qu'il y avait aussi Mme

Bontemps qui pouvait trouver étrange un peu plus tard ce qui avait

choqué ma mère dès le début. Du moins Mme Bontemps craignait que

cela ne choquât ce fiancé possible qu'elle lui gardait comme une poire

pour la soif, si je ne l'épousais pas. Ce mariage était-il vraiment la

raison du départ d'Albertine et par amour-propre, pour ne pas avoir

l'air de dépendre de sa tante, ou de me forcer à l'épouser

n'avait-elle pas voulu le dire? Je commençais à me rendre compte que

le système des causes nombreuses d'une seule action, dont Albertine

était adepte dans ses rapports avec ses amies quand elle laissait

croire à chacune que c'était pour elle qu'elle était venue, n'était

qu'une sorte de symbole artificiel, voulu, des différents aspects que

prend une action selon le point de vue où on se place. L'étonnement et

l'espèce de honte que je ressentais de ne pas m'être une seule fois

dit qu'Albertine était chez moi dans une position fausse, qui pouvait

ennuyer sa tante, cet étonnement, ce n'était pas la première fois, ce

ne fut pas la dernière fois, que je l'éprouvai. Que de fois il m'est

arrivé, après avoir cherché à comprendre les rapports de deux êtres

et les crises qu'ils amènent, d'entendre tout d'un coup un troisième

m'en parler à son point de vue à lui, car il a des rapports plus

grands encore avec l'un des deux, point de vue qui a peut-être été la

cause de la crise. Et si les actes restent aussi incertains, comment les

personnes elles-mêmes ne le seraient-elles pas? À entendre les gens

qui prétendaient qu'Albertine était une roublarde qui avait cherché

à se faire épouser par tel ou tel, il n'est pas difficile de supposer

comment ils eussent défini sa vie chez moi. Et pourtant à mon avis

elle avait été une victime, une victime peut-être pas tout à fait

pure, mais dans ce cas coupable pour d'autres raisons, à cause de vices

dont on ne parlait point. Mais il faut surtout se dire ceci: d'une part,

le mensonge est souvent un trait de caractère; d'autre part, chez des

femmes qui ne seraient pas sans cela menteuses, il est une défense

naturelle, improvisée, puis de mieux en mieux organisée, contre ce

danger subit et qui serait capable de détruire toute vie: l'amour.

D'autre part, ce n'est pas l'effet du hasard si les êtres intellectuels

et sensibles se donnent toujours à des femmes insensibles et

inférieures, et tiennent cependant à elles, au point que la preuve

qu'ils ne sont pas aimés ne les guérit nullement de tout sacrifier à

conserver près d'eux une telle femme. Si je dis que de tels hommes ont

besoin de souffrir, je dis une chose exacte en supprimant les vérités

préliminaires qui font de ce besoin--involontaire en un sens--de

souffrir, une conséquence parfaitement compréhensible de ces

vérités. Sans compter que les natures complètes étant rares, un

être très sensible et très intellectuel aura généralement peu de

volonté, sera le jouet de l'habitude et de cette peur de souffrir dans

la minute qui vient, qui voue aux souffrances perpétuelles--et que dans

ces conditions il ne voudra jamais répudier la femme qui ne l'aime pas.

On s'étonnera qu'il se contente de si peu d'amour, mais il faudra

plutôt se représenter la douleur que peut lui causer l'amour qu'il

ressent. Douleur qu'il ne faut pas trop plaindre, car il en est de ces

terribles commotions que nous donnent l'amour malheureux, le départ, la

mort d'une amante, comme de ces attaques de paralysie qui nous

foudroient d'abord, mais après lesquelles les muscles tendent peu à

peu à reprendre leur élasticité, leur énergie vitales. De plus cette

douleur n'est pas sans compensation. Ces êtres intellectuels et

sensibles sont généralement peu enclins au mensonge. Celui-ci les

prend d'autant plus au dépourvu que même très intelligents, ils

vivent dans le monde des possibles, réagissent peu, vivent dans la

douleur qu'une femme vient de leur infliger, plutôt que dans la claire

perception de ce qu'elle voulait, de ce qu'elle faisait, de celui

qu'elle aimait, perception donnée surtout aux natures volontaires et

qui ont besoin de cela pour parer à l'avenir au lieu de pleurer le

passé. Donc ces êtres se sentent trompés sans trop savoir comment.

Par là la femme médiocre qu'on s'étonnait de les voir aimer, leur

enrichit bien plus l'univers que n'eût fait une femme intelligente.

Derrière chacune de ses paroles, ils sentent un mensonge, derrière

chaque maison où elle dit être allée, une autre maison, derrière

chaque action, chaque être, une autre action, un autre être. Sans

doute ils ne savent pas lesquels, n'ont pas l'énergie, n'auraient

peut-être pas la possibilité d'arriver à le savoir. Une femme

menteuse, avec un truc extrêmement simple, peut leurrer sans se donner

la peine de le changer des quantités de personnes et qui plus est, la

même qui aurait dû le découvrir. Tout cela crée, en face de

l'intellectuel sensible un univers tout en profondeurs que sa jalousie

voudrait sonder et qui n'est pas sans intéresser son intelligence.

Albertine disparue Vol 2 (of 2) À la recherche du temps perdu, Tome 7 · 第 5 / 12 段