Libéré en 1902, Manech revenait au pays et s’initiait à l’industrie
locale: la fabrication du cuir. Au printemps de 1904, il s’embarquait à
La Pallice pour le Chili où l’accueillirent de tout cœur les
compatriotes auxquels il était recommandé. Ceux-ci le prirent dans leur
maison de commerce et, quatre ans plus tard, se l’associèrent. En 1908
il put, sans quitter la tannerie, acquérir, avec une partie de ses
bénéfices, un hôtel qu’il fit exploiter à son compte par un ménage
basque. Ce couple, récemment introduit au Chili par l’une de ces agences
qui sèment la mort et récoltent la faim, fut heureux de trouver une
gérance qui fit le commencement de sa fortune, au moment où celle de
Manech était presque réalisée. Celui-ci acheva de s’enrichir en
spéculant sur les nitrates. En 1911, il songeait à se rapatrier, après
avoir refusé d’épouser la fille d’un de ses anciens patrons. Elle était
pourtant charmante, de cette race de femmes brunes, un peu trop petites,
mais bien tournées. Elle conçut beaucoup de chagrin de n’avoir pu se
marier avec lui. Bien qu’il eût trente-trois ans lorsqu’il se
réembarqua, il était encore fort beau. Il n’avait jamais, fût-ce un
jour, oublié Kattalin, non plus qu’il ne s’était distrait de son idée,
huit ans poursuivie avec un admirable esprit d’ordre, de ne revenir que
millionnaire à Garralda. Favorisé par son esprit des affaires et par les
circonstances, il avait dépassé son but.
* * * * *
Pendant son séjour en Amérique, il avait perdu sa mère et l’une de ses
sœurs mariées. Les nouvelles lui étaient surtout données par Kattalin
qui, malgré les années, l’appelait encore, dans ses lettres, son
oiseau-bleu. Elle lui avait adressé, à plusieurs reprises, de ses
photographies. La plus récente, qui la représentait coiffée de la
mantille, révélait encore une de ces beautés dont on dit qu’elles
n’appartiennent qu’au pays basque. Les vingt-neuf ans qu’elle comptait
lui donnaient cet épanouissement d’une rose à dix heures, lorsque pas
une ride encore n’en altère l’éclat. Elle levait sa tête de chasseresse
antique, et son port gracieux et noble reposait sur la courbe impatiente
d’une jambe.
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Manech avait répondu à ces envois par des portraits de lui. Le dernier
avait été pris dans son salon de Los Angeles. Il était représenté
debout. Sa face, au premier aspect, était d’un romain classique, mais le
regard basque s’était accentué de bas en haut, ce regard bridé de
l’Asiatique. Il était vêtu d’un complet fort moderne, très bien coupé,
dont le pantalon au pli méticuleux se relevait au-dessus de bottines qui
visaient à rendre le pied exigu. Une large chaîne de montre à breloques
barrait le gilet blanc. L’une des manchettes, aussi roide d’empois que
le col, laissait paraître une pépite qui servait de fermoir. Un gros
brillant formait l’épingle de cravate. Il tenait à la main un chapeau
canotier. Sur un guéridon, d’acajou sans doute, et de style
Louis-Philippe, une photographie était placée que l’on devinait être,
dans un cadre somptueux, celle de la fiancée. Dans deux autres cadres,
fixés au mur, on eût pu reconnaître une Assomption et une Descente de
Croix. Un lustre à prismes de cristal pendait du plafond.
* * * * *
Dans une des lettres qui précéda son départ de Valparaiso, il donnait à
Kattalin des instructions détaillées. Il entendait que leur mariage fût
célébré dès son retour. Il allait jusqu’à lui décrire le costume qu’il
désirait qu’elle portât lorsqu’elle viendrait à sa rencontre à Bordeaux.
Il en avait pris modèle aux élégantes du Chili. Il lui envoyait un
chèque de trois mille francs, pour la façon de la robe et les frais du
voyage. Elle et sa mère devraient descendre à l’hôtel des Basques où il
les rejoindrait, après avoir fait diriger ses nombreux bagages de la
Rochelle à Bayonne et, de là, dans une belle maison qu’il avait acquise
à Hasparren, par procuration, l’année précédente. On passerait quelques
jours à Bordeaux pour acheter le trousseau et le mobilier de leur
ménage. Ce programme s’exécuta de tous points.
* * * * *
Ce fut avec une joie grave et sûre que se reconnurent les fiancés.
Manech, avec cette réserve que garde toujours à l’extérieur le Basque,
souleva son chapeau pour saluer Kattalin et lui tendit la main. Elle
avait espéré un baiser. Mais, à déjeuner, il lui souriait plein de
prévenance et lui faisait de ces compliments si jolis qu’ils portent au
cœur. Elle était fière de l’entendre donner des ordres aux servantes sur
un ton qui sait commander avec douceur. Il se montrait un peu difficile,
tel qu’un monsieur qui a l’habitude des grands hôtels. Combien,
pourtant, se sentait-il plus à l’aise dans cette auberge retrouvée qui
sentait le pays natal! Il s’exprimait plutôt en basque, mais il fit une
observation en français parce qu’on avait négligé d’orner leur nappe
d’un bouquet de fleurs comme il y en avait aux tables voisines. Au
dessert il commandait une bouteille de Champagne qu’il déclara ne rien
valoir en comparaison de celui qu’il buvait là-bas.
--Mais, dit-il à Kattalin, qu’est-ce, pour me griser, de la mousse du
meilleur vin, si tu me donnes la mousse de tes cheveux?
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C’est ainsi qu’avec une faconde un peu espagnole, un Basque sait parler
à celle qu’il aime, fût-il un Basque américain dont la fortune a été
rapide. Jamais en lui ne fait défaut l’inspiration spontanée, à moins
que son orgueil ne l’empêche.
Kattalin se faisait humble à son côté. Mais la fierté la soulevait
devant les femmes qui dans la rue le dévisageaient. Il ne les regardait
point. Il s’arrêtait volontiers dans le quartier maritime devant les
cages des oiseliers. Il lui montra une perruche du Chili et, comme elle
la trouvait ravissante, il la lui acheta sans même en débattre le prix.
Elle protestait, de peur de se montrer indiscrète. Mais lui, tirant de
sa poche son gros portefeuille, la rassurait.
* * * * *
--Souviens-toi que tu m’as dit que l’oiseau-bleu fait son nid au fond de
la rivière. Celui-ci, qui est vert, le fera dans les feuilles du jardin
où nous nous aimerons.
* * * * *
De toutes ces flatteries, d’ailleurs sincères, elle avait les larmes aux
yeux tout en continuant de marcher à son côté, de cette manière qui
donnait tant de grâce à sa taille si haute et si flexible.
Il voulut qu’elle prît le chapeau, comme font en général les dames des
Américains. Et, en cela, Kattalin montra ce tact inné des Basquaises,
même rurales, qui savent du premier coup adopter la mode la plus simple
et la plus jolie. Ils choisirent ensemble les chambres, le salon, la
salle à manger de leur future demeure, fort luxueux, mais d’un goût
moins sûr que la corbeille et les robes. Ils passèrent ainsi trois
semaines à faire mille achats, entre autres d’un calice de valeur qu’il
voulut offrir à l’abbé, son ami de jeunesse, devenu maintenant curé de
Méharin et qui bénirait leur union. Ils assistèrent à la messe de la
paroisse Notre-Dame. Ils communièrent. Elle suivit l’office dans le
missel qu’il lui avait donné. Ils dînèrent dans des restaurants où l’on
joue du violon, visitèrent en voiture les quais, allèrent au théâtre.
Ils rejoignirent enfin, elle et sa mère, leur moulin, lui Garralda.
Le tendre et grand oiseau blanc l’attendait, les ailes toujours
entr’ouvertes, dans l’attitude à la fois de l’essor et de l’accueil. Au
moment que Manech entra dans la cour, son père, seul, remuait du fumier.
Un pigeon tourna et revint. Le vieux se redressa et vit son fils habillé
comme un prince, et qui se découvrait. Tous deux, au même instant,
sentirent passer sur leur cœur les ombres de la mère et de la sœur qui
n’étaient plus. Ils s’avancèrent l’un vers l’autre et se tendirent la
main sans prononcer un seul mot.
Le père passa ses doigts calleux sur sa paupière. Puis il reprit sa
fourche en silence, continua de retourner l’ajonc. Il laissa Manech
entrer sans lui dans la cuisine où l’accueillirent, avec déférence, deux
sœurs et un frère. Le reste de la famille travaillait aux prés. La
chambre était depuis longtemps préparée pour recevoir le voyageur qui
revenait enfin. On y monta sa valise d’un cuir odorant et rouge, aux
fermoirs dorés et garnie d’objets d’ivoire, telle que jamais n’en avait
vu ni n’en reverra Garralda. Il était convenu que Manech occuperait
cette pièce, durant les quelques jours que s’achèverait l’installation
de la villa que sa femme et lui habiteraient, et à laquelle il donnerait
tout simplement le nom de Kattalinen-Etchea, qu’il ferait graver dans la
pierre du portail.
* * * * *
Sa plus jeune sœur, née depuis son départ au Chili, était pieds nus, les
cheveux couverts de débris de foin. Elle lui baisa la main où brillaient
des bagues trop voyantes, puis elle s’enfuit, surprise de sa propre
audace. Elle l’aimait, l’admirait tant sans le connaître! Il demeura
seul jusqu’au déjeuner. Il était ému de cette sainte pauvreté. L’éclat
de miroir suspendu au mur, pour qu’il pût se raser, la cuvette, le
pot-à-eau, le savon neuf posé sur la serviette qui recouvrait une petite
table, une commode neuve, d’un bois peu solide, le lit qu’il
reconnaissait et que l’on avait acheté lors de la première maladie de sa
mère, la Vierge sur l’étagère, et le Christ au-dessus, le firent
s’agenouiller. Il était encore ainsi lorsque l’angelus sonna. S’étant
relevé, il regarda par la fenêtre et il aperçut au loin la ferme des
parents de Yuana.
Certes, il avait oublié cette fille jusqu’à ne plus s’être enquis
d’elle, même au cours de ses permissions de jeune marin. Et son
entourage n’avait fait que favoriser son incuriosité volontaire, les
vrais Basques observant le silence sur tout ce qui regarde aux affaires
des Bohémiens et des Gascons, surtout si elles sont judiciaires. Mais
voici qu’après bien des années il ressentait, comme le dernier frisson
d’une vague mourante, la douleur qui l’avait déchiré autrefois et qui
avait suivi la vision de son amie d’enfance emmenée entre deux
gendarmes.
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Toujours la même fumée sortait du misérable toit.
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Ses larmes coulèrent lentement, largement, comme la pluie d’un orage qui
se ralentit. C’est alors que cet homme robuste, retirant de dessus son
cœur la médaille qu’avant son départ Kattalin lui avait suspendue au
cou, la baisa. Et ce baiser n’était qu’une prière confuse qui demandait
grâce à Dieu pour la pécheresse, et pour lui qui l’avait trop méprisée
peut-être...
* * * * *
Et il souffrait en même temps de la joie même qui, malgré tout,
débordait de tout son être au moment de son retour définitif; il
implorait pour qu’un peu de sa paix, de son bonheur à fonder un foyer
avec Kattalin, de sa fortune, fût offert au Ciel pour Yuana qui s’était
perdue.
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Mais était-elle vivante ailleurs qu’au Royaume des morts?
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Il redescendit de sa chambre, et il mangea la soupe avec son père et ses
frères. Comme jadis, les femmes les servaient. Et c’était toujours la
même soupe avec des légumes fumants, dans les mêmes grosses assiettes,
et les cuillers d’étain et les verres épais et le vin âpre et trouble.
Et le silence régnait aussi solennel, rompu de temps en temps par un
ordre bref du vieillard. On eût dit que la vie reprenait à bien des
années en arrière, avec des vides et des ombres. Ce n’était que dans son
regard que le père laissait percer l’émotion, la fierté de se retrouver
en face d’un tel fils.
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Lorsqu’on eut servi le café, seul luxe de ce repas, Manech parla.
* * * * *
Il dit son amour pour ceux de Garralda, son labeur au Chili, le désir
qu’il avait toujours eu de revenir au pays, sa large aisance, le luxe
américain. Il s’exprimait avec une sûreté qu’il ne possédait point
jadis, mais qui en imposait. Et le vieux levait la tête, puis
l’abaissait en signe d’approbation. Au moindre bruit qui eût pu troubler
les paroles de son fils, il faisait de la main un geste qui commandait
le silence. Debout, le poing et le torchon au flanc, les femmes
l’écoutaient.
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Manech allait se marier. Il doterait chacun de ses frères, chacune de
ses sœurs d’une somme de dix mille francs. Il lèverait quelques récentes
hypothèques prises sur Garralda. Il ferait une rente au père. Un autre
fils que lui serait un jour le chef de la maison, le maître du grand
oiseau blanc.
* * * * *
Humbles et reconnaissants, ils ne savaient que lui répondre. Ils avaient
foi en lui.
Le mariage de Manech et de Kattalin fut béni par monsieur le curé de
Méharin dont le calice neuf brilla comme un bouquet de renoncules. La
noce se rendit à pied, à travers bois, du moulin à l’église et de
l’église au moulin. Manech aurait pu donner à l’hôtel du village voisin
le riche repas qu’il servit à ses invités, mais il jugea plus à son goût
de se conformer aux usages et de laisser aux réjouissances le décor
qu’elles revêtent en de plus humbles conditions. La grange des meuniers
s’orna de fleurs dès l’aube. Et ce fut au son d’une chirula que sortit
le cortège. Les paysannes étaient mirobolantes, pareilles aux verveines,
aux campanules, et aux sauges de leurs parterres. Mais Kattalin portait
la plus somptueuse robe, faite à Bayonne, et qui eût rendu jaloux tout
le Nouveau-Monde.
Lui, avait passé l’habit noir qu’il avait fait couper à Santiago. Il
était en pleine beauté, en pleine force. Il respirait le contentement de
la grande fortune acquise. Mais ni son chapeau trop brillant, ni ses
bijoux, ni le soin méticuleux apporté à sa coiffure et à sa moustache
n’auraient su le ridiculiser. Manech demeurait Manech ainsi. Il n’était
pas un parvenu, mais un arrivé. Il était comme Ulysse qui a parcouru les
mers et regagné son pays avec une armure étincelante, de la pourpre et
un butin. Sa poignée de main aux vieux Basques anguleux était aussi
ferme, aussi simple, que s’il ne les eût jamais quittés.
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Garralda avait revêtu ses plumes les plus blanches.
Au retour de l’église, on fit halte dans plusieurs auberges. On y
servait, sur de longues tables, du vin blanc et des biscuits. Un grand
Basque, mélancolique et tanné, tirait de sa clarinette une mélodie qui
faisait danser plusieurs couples. La rumeur des commères et des enfants
berça le moulin endormi. Aux mets recherchés, venus de Bayonne,
s’ajoutaient les truites de la Joyeuse, les poules de Garralda, les
boudins de brebis et, au bordeaux et au Champagne, les vins de
Méridionale et d’Irouléguy.
Le dîner se prolongea plus avant que la nuit tombante où montaient les
étoiles. Tout naturellement, les invités s’étaient groupés selon leurs
coutumes et leurs langues.
A l’un des bouts de la table, à la gauche des variés, les Gascons
fredonnaient des airs à la mode, lutinaient les filles, prenaient des
poses de godelureaux, et les plus âgés, vêtus en demi-messieurs,
ressemblaient à des employés ou à des fonctionnaires.
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Mais, à droite, les Basques régnaient. Ils mangeaient, beaux et graves.
Leurs regards allaient et venaient avec une lente majesté. Parfois leur
ménétrier se saisissait de l’instrument posé devant lui, en travers de
la table, et la grange en résonnait.
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Il en faisait sortir de doux gémissements, échos des âges les plus
lointains. Ces airs que n’évoquaient-ils pas? Les cris des cigales des
lourds après-midi quand, vers les grottes d’Isturitz, les ancêtres
chasseurs rapportaient les bêtes percées de flèches; les plaintes de la
forêt si dense que l’écureuil y pouvait circuler sans jamais effleurer
le sol; un peu plus tard, les clameurs des bergeries plaintives, la voix
des pâtres qui se prolongent; les appels angoissés des mères recherchant
leurs enfants, le soir, autour des bordes; le battement régulier des
vols de palombes vers Sare, Osquich ou Lécumberry; le cri chantant des
chatards qui les guettent de la montagne en brandissant des haillons; le
mugissement des conques annonçant les beaux coups de filet; le sanglot
fou des irrintzinas; la douceur des aveux dans le crépuscule;
l’annonciation désolée de ceux qui marquent les points au jeu de paume;
les farouches exclamations des pilotaris; le tambourinement du sol sous
les pieds ailés des danseurs aux grosses chevilles; le rire divin de
l’angelus quand la place tout entière découvre son front; le pas cadencé
des vieilles encapuchonnées qui se suivent une à une, pareilles, avec
leur huppe sur les yeux, à des poules courroucées; les hymnes de la
Fête-Dieu mêlées aux ronflements des capricornes dans la brise qui
courbe les moissons accablées de gloire.
Le joueur reposait sa flûte. On n’entendait plus que le cliquètement des
assiettes. Mais bientôt, du même côté, un koblari se levait qui jetait,
comme une provocation, une phrase balancée, que se renvoyaient,
semblait-il, les collines. Un autre poète lui répondait. Et le silence
se refermait.
Manech n’oublia point les pauvres de la commune. Il ouvrit largement la
main aux Écoles libres dont les professeurs, jusque-là, consentaient à
leur vie misérable. Il fit des dons à la Paroisse. Non loin de Garralda,
il fit élever un rebot et planter autour des platanes. Il
acquit plusieurs métairies. Il releva deux vignes non loin de
Kattalinen-Etchea. Il accrut le nombre des moutons de son père, en se
réservant une part dans le croît. Il posséda des taureaux de prix et des
poulinières de race. Il fit un semis de pins au moment que les chênes
étaient ravagés par l’oïdium. Il fit construire un bélier qui élève
l’eau potable jusqu’aux prés de Chocogaraya. Il n’accepta point la
direction de la mairie, mais l’office d’adjoint.
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A travers la grille de Kattalinen-Etchea, on entrevoyait des roses et sa
femme qui lui donnait un garçon au cours de 1913. Il l’aimait et la
vénérait. Mais, comme ceux de son pays, il la laissait souvent seule et
il allait prendre part aux parties de pelote et aux soupers qui les
suivaient, à l’auberge, parfois jusqu’au matin.
Kattalin était heureuse ainsi, le sachant Basque et fidèle. En 1914, la
guerre ayant éclaté, il partit. Et, en 1915, il perdit un bras et dut
rentrer.
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Manech ne se retrouva en présence de Yuana qu’une seule fois, mais sans
qu’elle ni lui songeassent à se reconnaître. Voici dans quelle
circonstance.
La blessure qu’il avait reçue fit que ses médecins lui prescrivirent un
séjour au bord de la mer, à Sainte-Madeleine. Or il existe, à
Sainte-Madeleine, un couvent de Filles repenties dont lui et sa femme
fréquentaient souvent la chapelle.
Un jour qu’ils en ressortaient, ils virent que le portail du cimetière
de ces religieuses était demeuré entr’ouvert. Ils y entrèrent. Là, une
infinité de légers monticules de sable où étaient disposés, en forme de
croix, de minces coquilles, indiquaient les places des mortes. Le
souffle marin le plus léger, les moindres pleurs du ciel, en faisaient
dévaler la terre, éparpillaient les ornements fragiles recueillis sur la
plage. Et, avec une inlassable et méticuleuse patience, ces Filles que
le monde et la justice humaine avaient rejetées, mais que le Christ se
fiançait dans la miséricorde, réparaient ces tombes aussi mobiles que
l’air et l’eau, replaçaient chaque fragment de cette croix marine.
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Une ombre, une seule, à ce moment, était occupée à ce pauvre travail.
C’était Yuana. Agenouillée, elle ne se retourna point vers le couple
qu’elle entendit venir. Manech n’eût d’ailleurs pas retrouvé en elle la
nymphe pastorale qui avait essayé de l’entraîner, ni elle peut-être en
lui l’adolescent tout plein de la vierge lumière des fleurs. Elle
continua sa tâche naïve.
Mais demain le vent qui se lève reviendrait, et le sable et le péché
aussi facilement s’effacent.