M. Buc reprit à tue-tête:

--A votre âge, monsieur, vous n’êtes pas sans savoir que la morue se

pêche à la ligne, stupidement à la ligne. Et quand vous avez ainsi tiré

plus de mille morues très grosses, vos bras forts sont las, et je

prétends, moi, que vous en avez assez!... Ne venez pas me raconter le

contraire!... Vous me dites: accrochez un hameçon au bout d’une corde!

non, monsieur! non. C’est la plus sombre des idioties! Les morues, moi,

je vais les chercher, directement, chez elles. J’attache dix mille, cent

mille hameçons aux flancs de mon submersible et alors: plongez!... Je

plonge!

Il plongeait en effet, s’accroupissait dans l’allée.

Dans son bateau, la grosse dame donnait des signes d’inquiétude.

--Émergez! commanda M. Buc.

Et il se redressa comme un diable.

--Cent mille morues! clama-t-il; cent mille! Je les amène au port,

vivantes et frétillantes... et vous n’avez plus, monsieur, qu’à les

cueillir avec la main comme on cueille les fruits sur l’arbre!

Parfaitement, madame! acheva-t-il, en se tournant vers la pêcheuse qui

repliait précipitamment sa ligne; parfaitement! osez dire le contraire!

osez donc un petit peu!

Tout à coup, il s’immobilisa, les yeux à l’horizon; puis, à pleine voix,

l’index pointé vers la dame:

--Un sous-marin par tribord! pare à virer!

--Oui, monsieur! balbutia-t-elle; merci, monsieur! merci!...

Saisissant une rame, elle s’éloigna le plus vite qu’elle put.

--Voilà! dit simplement M. Buc.

Nous nous quittâmes, ravis.

--Ne me trahissez pas, dit le bonhomme, en me reconduisant; il y va de

votre nomination à Chantefoy.

Assurément je ne le trahirai pas.

Je laisse ma vaisselle emballée.

* * * * *

_17 août._--M. Buc est à l’hospice!

Le maire de Chantefoy lui avait envoyé un médecin, l’inspecteur

d’académie lui en avait envoyé un autre. Fidèle à son programme, le

bonhomme a dû leur tenir d’étonnants discours. Si bien que deux

infirmiers sont venus le chercher hier matin! Il s’est débattu, il s’est

défendu. Les infirmiers, deux sombres brutes, après l’avoir laidement

accoutré de horions, l’ont ficelé et jeté dans la voiture comme un

paquet. Les gens du village avaient, paraît-il, les larmes aux yeux.

Ceci passe la plaisanterie. Heureusement pour M. Buc, je suis là.

* * * * *

_18 août._--J’arrive de Chantefoy. J’ai vu le maire, j’ai vu la servante

de M. Buc, j’ai vu les voisins. Ils n’ont rien compris à ce que je leur

ai expliqué! Quelles cervelles obtuses! Il y a, sous le soleil, des gens

bien réfractaires à la plus simple vérité!

Ils m’ont donné, cependant, l’adresse du neveu de M. Buc.

Je lui écris dès ce soir.

* * * * *

_20 août._--Je suis allé à la consultation du premier médecin qui

examina M. Buc. Il n’a prêté à mon histoire qu’une oreille distraite.

--Tranquillisez-vous, m’a-t-il dit; cet homme est nettement fou.

Je n’ai pas insisté. Je lui ai demandé si je lui devais quelque argent

pour le service qu’il me rendait. Il m’a répondu:

--Cent sous!

* * * * *

_21 août._--Le médecin de l’administration ne m’a pas demandé d’argent;

il m’a envoyé promener.

Le neveu ne répond pas. Je lui télégraphie. Je commence à m’énerver.

* * * * *

_25 août._--J’ai ma nomination à Chantefoy. Cela, c’est bon. Sous

prétexte de remercier l’inspecteur d’académie, je vais aller lui conter

cette lamentable aventure. Il avisera.

* * * * *

_27 août._--M. l’inspecteur d’académie, étant fort occupé, ne m’a

accordé que cinq minutes d’entretien. Il m’a félicité ironiquement

d’être plus clairvoyant que deux médecins réputés et que les éminents

psychiatres de l’hospice.

* * * * *

_28 août._--Réponse du neveu. Il se moque de cette affaire. Pour lui,

d’ailleurs, l’oncle était fou depuis longtemps.

Ça va bien!

Cette semaine, il faut que je m’occupe de mon déménagement. J’aurai

fini, je pense, samedi matin. Samedi soir, je vais droit à l’hospice et

je leur dirai ce que j’ai sur le cœur, aux éminents psychiatres!

J’en ai assez, à la fin!

* * * * *

_3 septembre._--M. le médecin-chef n’a pas voulu me recevoir. Je n’ai vu

qu’une vieille infirmière barbue qui, d’ailleurs, ne m’a pas écouté.

Le règlement s’oppose formellement, paraît-il, à ce que je voie M. Buc.

* * * * *

_10 septembre._--Cette pitoyable affaire me rend malade. Je ne mange

plus, je ne dors plus. Je suis empoisonné.

Je n’ose plus dire ce que je sais: on finirait peut-être par m’enfermer,

moi aussi.

* * * * *

_19 septembre._--Enfin! Je vais donc tirer ce malheureux de l’enfer!

J’ai rencontré, hier, à la ville, un jeune médecin nouvellement attaché

à l’hospice. Un homme délicieux!

Il m’a écouté! il m’a compris! Il s’est discrètement égayé lorsque j’ai

représenté le père Buc en piqueur et en marin.

Je ne lui reprocherais que l’apparence d’un certain dilettantisme moral:

il m’a semblé qu’il souriait aussi de mon étonnement et de mon

indignation.

Il s’occupera de l’affaire: c’est le point essentiel. Il va, pendant

quinze jours, remplacer le médecin-chef qui prend un congé. Il m’a dit:

--Je serai à l’hospice tous les matins, de neuf à onze heures. Venez à

onze heures par exemple... et ne craignez pas d’être importun. Il sera

peut-être bon, cependant, que vous m’accordiez quatre ou cinq jours pour

examiner ce cas tout à loisir.

Quatre ou cinq minutes suffiraient largement à mon avis! Mais enfin, je

veux bien laisser à ce médecin si scrupuleux le temps qu’il lui faudra

pour arriver à une certitude absolue. J’irai à l’hospice dimanche matin.

Monsieur Buc, vous me devrez une fière chandelle!

* * * * *

_25 septembre._--Le jeune médecin me reçut tout de suite.

--Eh bien, docteur?

--Eh bien, il est fou! me répondit-il en souriant.

Je ne suis pas d’une patience surprenante. Le sourire du médecin me

sembla cynique et exaspérant. Je me levai avec brusquerie et je ne fus

pas avare d’insolences! Je crois bien même que je parlai du procureur de

la République et d’un ami journaliste singulièrement féroce.

--Car enfin! il n’est pas fou! Je l’ai vu le 10 août; il simulait la

folie, mais il n’était pas fou! Non, monsieur! et c’est tout simplement

monstrueux!

Le médecin me laissait aller. Quand je fus à bout de souffle, il parla à

son tour:

--Monsieur, me dit-il, rien ne m’autorise à penser que vous vous soyez

trompé. Le 10 août, notre malade simulait la folie, votre parole m’en

est un sûr garant. Certains indices me porteraient à croire que, le 16

août, à son entrée dans cet établissement, il était exaspéré, mais

lucide. Quelques jours d’hébétude ont suivi. Les premiers symptômes

nettement spécifiques se placeraient, je crois, entre le 27 et le 30

août. Vous excuserez, monsieur, ce manque de précision: je ne suis

attaché à l’établissement que depuis le 5 septembre.

--En somme, repris-je, il est entré ici sain d’esprit et il en sortira

radicalement fou!

--Il n’en sortira vraisemblablement pas, répondit doucement le médecin.

Il présente un cas typique de vésanie incurable. Il simulait la folie,

disiez-vous, afin d’être mis à la retraite? maintenant il a repris la

férule et il enseigne passionnément du matin au soir; sa grande terreur

est qu’on ne le trouve pas assez zélé. Il est, d’ailleurs, tout à fait

inoffensif. Voulez-vous le voir?

Non, à la vérité, je ne voulais plus le voir! Mais je ne répondis pas:

j’étais écrasé.

Le médecin pria un infirmier de l’aller chercher.

Et je le revis, M. Buc! Sans ventre, sans bajoues, sans double menton,

avec des yeux... des yeux de fou, enfin!

Il récitait la table de multiplication...

Devant moi, il hésita une seconde; du moins il me sembla qu’il hésitait

comme on hésite devant une figure aperçue autrefois dans le lointain des

années.

--Non! dit-il, je ne suis pas bon pour la retraite; j’ai vingt-huit ans

depuis hier matin.

Il me regarda encore, et si fixement que je baissai les yeux.

--Toi, reprit-il, tu m’as l’air d’un traître! Tu me conjugueras dix

verbes au subjonctif! et je te ferai extraire des racines carrées, tu

m’entends! carrées! carrées! et même cubiques! vilain étourneau

paresseux!

Sur un signe du médecin, l’infirmier l’emmena. Je n’avais plus qu’une

idée: m’en aller! fuir cette maison!

--Je vous remercie, bredouillai-je, vous êtes bien bon... Je sais qu’il

sera convenablement soigné chez vous... Je connais votre zèle, votre

dévouement, votre savoir...

--A votre service! me dit le jeune médecin avec son gracieux sourire.

* * * * *

_29 septembre._--Je n’avais pas d’épuisette. Je pêchais le gardon avec

une racine quasi imperceptible et j’ai piqué une brème de deux livres!

Je n’aurais jamais cru pouvoir sortir une bête pareille au bout d’un fil

d’araignée. Je l’ai eue quand même, mais je l’ai bien tenue sur l’eau

pendant trois quarts d’heure!

La main me tremble encore en écrivant et je sens mon cœur battre comme

après une course rapide. J’ai faim; de pareilles émotions creusent.

Après tout, je crois que je vais être richement bien à Chantefoy!

Huit gouttes d'opium · 第 22 / 27 题