COMMENT L’ESPRIT VINT A PHILÉMON

Il n’y avait pas de ménage plus tranquille.

Ils avaient tous les deux un peu plus de cinquante ans. Ils s’étaient

mariés bien sagement vers la trentaine. Elle possédait une maison et des

prés; lui, des champs et une petite vigne. N’ayant eu ni enfants à

élever, ni vieux à soigner, ni maladie, ni malchance, ni rien, ils

avaient vécu tout doucettement; un peu de travail et beaucoup d’économie

leur avaient permis d’amasser quelques écus et même de prendre des

papiers de l’État.

Au village de Niseré, leur endroit s’appelait la Commanderie. C’était

une maison tournant le dos à la route et composée de deux pièces; devant

la maison, un parterre, un courtil et les bâtisses pour les bêtes.

Ils étaient les Bertaut de la Commanderie. La femme se nommait Héloïse,

c’est-à-dire Loïse, comme vous pensez bien; quant à l’homme, il

s’appelait Philémon; oui, Philémon!... Ce n’est pas ma faute assurément,

ni la vôtre, mais enfin, il portait ce nom. Il le porte encore, du

reste, et gaillardement.

Loïse avait été une belle femme en son jeune âge. La cinquantaine

sonnée, elle n’était plus qu’une grosse femme si vous voulez, mais si

propre et de si belle tenue qu’elle gardait encore honnêtement sa place

entre de plus jeunes. Et elle n’en craignait pas beaucoup pour soutenir

la plaisanterie et lancer une rigourdaine.

Dans son ménage, elle menait tout et ne s’en cachait point. Elle disait

_ma_ maison, _mes_ vaches, _ma_ vigne. Par contre, parlant de Philémon

avec les voisins, elle disait _notre_ homme, et puis elle riait. Elle

aimait à raconter qu’elle avait été obligée de le demander en mariage.

Philémon ne comptait guère à la Commanderie. C’était un petit homme

maigre, à la figure rasée, avec un grand nez triste et des yeux

endormis. Il labourait tout comme un autre, fauchait ses prés, taillait

sa vigne, mais, pour taper dans la main des marchands qui lui achetaient

ses bêtes, il attendait que Loïse eût dit son mot. Il ne fumait pas, ne

prisait pas, buvait rarement trop et seulement quand cela ne lui coûtait

rien.

Chez lui, il avait difficilement accès dans la chambre réservée où

étaient les beaux meubles et le tiroir aux écus. Et même, quand Loïse

lui faisait longuement nettoyer ses socques à la porte de la cuisine, il

ne songeait pas à faire rébellion.

Il parlait modestement en compagnie. Il riait comme les autres aux

contes que faisait sa femme, mais toujours avec un peu de retard, car sa

pensée était lente.

Quand Loïse n’était pas chez elle en train de fourbir ou de laver, on la

trouvait presque sûrement dans la maison voisine, chez Rougeline,

l’épicière, qui savait toutes les nouvelles.

Ce fut avec Rougeline, un soir de l’an passé, que Loïse manigança une

agréable petite plaisanterie.

L’épicière vendait des cartes postales. Elle en avait de brillantes où

l’on voyait des amoureux au teint étonnamment frais. En bas de l’image,

de galants compliments étaient marqués en lettres dorées. Loïse

examinait ces cartes et les trouvait fort belles.

Rougeline dit:

--Choisis celle de ton goût... Si c’est pour faire une surprise à ton

galant, je te la donne!

Loïse éclata de rire.

--Vieille folle! dit-elle en replaçant les cartes dans la boîte.

Et puis, tout d’un coup, elle mit sa main sur le bras de l’épicière.

--Si j’en envoyais une à Philémon?

--Une belle!

--Ah oui! bien sûr! une belle!

La Rougeline se pencha derrière son comptoir et montra une poignée de

cartes.

--Voilà ce que j’ai de plus honnête, dit-elle.

Il y avait là quelques images un peu hardies que l’épicière cachait à

cause des enfants.

Loïse fit vivement son choix. Elle se décida pour une carte sur laquelle

était représentée une grande créature vêtue seulement d’une sorte de

ruban bleu.

--Tu n’auras pas ce courage? dit la Rougeline.

Mais Loïse tenait son idée.

--Faut y mettre un petit mot d’écrit, dit-elle.

La Rougeline prit une plume et, sous la dictée de Loïse qui s’aidait

d’une autre carte où était imprimé un compliment, elle écrivit:

«Mon Philémon chéri,

«Par la présente je t’envoie mon portrait. Je t’aime d’amour extrême,

un peu plus tous les jours et je t’aimerai toujours. Quand seras-tu

près de moi? Je t’embrasse.

«Henriette.»

Une enveloppe, un timbre!... La boîte aux lettres est à la porte...

Partez!

Là-dessus l’épicière mit un petit pot de café devant le feu et cinq

minutes plus tard, les deux bonnes femmes vous prirent une de ces tasses

au fond desquelles il n’est point d’amertume.

Le lendemain, quand le facteur pénétra chez Rougeline, Loïse était au

guet, dans la chambre réservée, près de la fenêtre donnant sur la route.

Vite, elle sortit dans le courtil et héla Philémon qui traînassait ses

sabots dans la grange. Au lieu de lui donner ses ordres comme à

l’habitude, elle l’invita bonnement à ne point s’en aller dans la

plaine, enrhumé comme il l’était, sans venir à la maison prendre une

tasse de tisane bien chaude. Et puis elle s’en retourna dans sa chambre.

Le facteur sortait de l’épicerie. Loïse l’entendit traverser la route,

ouvrir la barrière. Elle fit un signe à Rougeline qui était apparue au

seuil de sa maison et elle courut à la fenêtre donnant sur le courtil.

Le facteur remettait la lettre à Philémon. Le bonhomme sortit un couteau

de sa poche, ouvrit l’enveloppe avec grand soin et en tira la carte.

--Hé bé!

L’épicière était accourue et se haussait à la fenêtre. La Loïse, le nez

dans ses rideaux, trépignait d’aise et, derrière elle, sa main

voltigeait comme un oiseau joyeux.

--Hé bé!

Philémon considérait cette belle femme si drôlement vêtue et qui, des

deux mains, lui envoyait un baiser en pleine figure. De sa vie, on ne

lui avait envoyé de baisers; ni femmes, ni filles, ni personne. Le geste

de cette dame le surprenait sans l’émouvoir... mais vraiment elle avait

un bien petit cotillon!...

Il retourna la carte et il lut les quatre lignes. Il les lut et n’y

comprit rien. Il était de pensée un peu lente. Il s’arrêta au dernier

mot: Henriette!... Quelle diablesse d’Henriette! Il prit son chapeau, le

fit tourner, le replaça de travers... son regard un instant flotta.

Et puis ses yeux s’abaissèrent de nouveau.

«Mon Philémon chéri...» Phi... lé... mon! C’était lui!... Ses yeux

s’arrondirent.

«Je t’aime!» Il ouvrit la bouche.

«Quand seras-tu près de moi? Je t’embrasse.» Ses bras tombèrent.

--Fi de nom!

Il jeta vers la maison un regard chargé d’angoisse, mit la lettre au

fond de sa poche et puis, plan! plan... au trot vers la grange!

Pauvre!

--Philémon, disait Loïse de sa voix douce, la tisane va refroidir.

Philémon n’entend pas.

--Allons, viens donc, mon pauvre homme!... Tu es bien pressé, ce matin!

Le feu n’est pas à la fontaine?

Le feu n’est pas à la fontaine, mais il doit être au derrière du

bonhomme. La grange est tout près; il va s’y réfugier... Un bruit sec

l’arrête court: Loïse a ouvert la fenêtre avec fracas et c’est l’orage

proche.

--Philémon! Qu’est-ce que je t’ai dit? C’est-il que tu deviens fou?

Philémon revient. Il enfonce sa lettre dans son gousset et met son

mouchoir par-dessus.

Dans la cuisine, Loïse remplissait un bol. Il ne faut pas des heures

pour avaler un bol de tisane; le bonhomme pensait s’en débarrasser

vivement. Mais la première gorgée le brûla jusqu’à l’estomac et il fit

une atroce grimace en sautant d’un pied sur l’autre.

--Assieds-toi, dit Loïse.

Il se laissa choir sur le banc de table.

Alors, elle, qui avait le dos tourné et qui s’occupait à tisonner son

feu, demanda, comme ça, sans avoir l’air d’y toucher:

--Le facteur n’est-il pas venu ce matin?... Il m’a semblé qu’il te

parlait, tout à l’heure, dans le courtil?

Philémon gonflait le dos, le nez dans sa tasse. Elle continua:

--Il t’a donné un papier? C’est peut-être la lettre de celle de

Montverger qui doit nous envoyer un mot d’écrit pour nous inviter à son

repas?

Il répondit:

--Non! c’est pas celle de Montverger... c’est rien.

--Ah! c’est un prospectus de marchand, je parie bien... Tu sais... le

gars parisien qui s’installe pour quinze jours et qui vend à perte des

couvertures d’Amérique... Fais voir!... Tu crois que ce n’est rien, toi,

cela!

D’un geste instinctif Philémon mit la main sur son gousset.

--C’est pas un papier de marchand... C’est rien, que je te dis!

Elle se redressa et marcha sur lui.

--Donne-moi ce papier... Tu ne sais seulement point lire!

Il chercha dans les poches de sa veste et puis, à demi étendu sur le

banc, il fouilla lentement dans son gousset.

--Hé bé! où est-il! Je ne le sais point! Je dois l’avoir perdu.

La Loïse avança vivement la main.

--Badaud! le voilà qui sort de ta poche tout seul!

Elle poussa la carte sous le nez de Philémon et puis elle s’approcha de

la porte pour lire en pleine lumière.

Alors ce fut très beau.

Elle changea de couleur, la Loïse! ses mains se joignirent sur sa

poitrine émue, son cou fléchit. Et ce cri, ce cri aigu d’abord et puis

vite étranglé, cette lamentation déchirante d’un pauvre être à bout de

forces et qui s’abandonne!

Elle risqua deux ou trois pas chancelants et dans le fauteuil d’osier se

laissa choir de son haut. Plouf!

A ce moment la Rougeline entra. Loïse tendit vers elle ses deux bras, si

faibles!

--Vingt-cinq ans! gémit-elle; vingt-cinq ans de mariage et voir ça!

L’autre se tourna vers Philémon.

--Y a-t-il donc un malheur?

Le bonhomme, l’œil rond et les doigts écartés, ne savait que répéter: Hé

bé! Hé bé!

--J’étouffe! souffla Loïse... défais ma corselette.

Sa coiffe du matin, une quichenotte à bavolets, était descendue sur ses

yeux et l’on ne voyait que le bas torturé de sa figure.

--J’étouffe! c’est le chagrin qui remonte, qui remonte...

Rougeline s’approcha pour dégrafer le corsage, mais ses doigts

chatouillèrent Loïse qui eut un petit hoquet fort drôle.

Par bonheur, la Rougeline s’en prit à Philémon.

--Venez donc m’aider! cria-t-elle... votre femme, elle va peut-être

passer... Je ne sais pas ce qu’elle a, moi... vous êtes là à regarder...

Philémon s’approcha en tremblant et, ne sachant que faire, posa sa main

sur le bord de la quichenotte qui bascula tout à fait et couvrit le

visage de Loïse.

Celle-ci se dressa comme un diable.

--Fumellier!

Tête nue, les yeux flambants, de sa dextre tendue, elle montrait la

porte.

--Fumellier, ne m’approche pas!

La Rougeline joignit ses mains grasses.

--Est-il possible, Seigneur!

Et puis elle ajouta, comme indignée par tant d’injustice.

--Loïse, tais-toi! Philémon ne mérite pas ça!

--Il ne le mérite pas! Regarde un peu s’il ne le mérite pas! Je suis

peut-être folle à cette heure! Cette femme que tu vois sur cette image,

c’est Henriette... Tu ne la connais pas, Rougeline... Je ne la connais

pas non plus... Mais lui, il peut te dire l’endroit où elle habite et la

rue et le numéro. Ah! démon! va-t’en la retrouver!

Le bonhomme battit en retraite. Une quinte de toux le secoua.

--Guette-le, Rougeline! guette-le! n’a-t-il pas l’air galant avec son

jabot rentré? Tousse, chien gâté! Tousse et crache! Je suis là, moi,

pour te faire de la tisane... Dire que j’ai soigné ça aux œufs et au

beurre pendant vingt-cinq ans!... Et si j’avais voulu, je ferais la dame

aujourd’hui, dans un beau logis, chez un monsieur de ville!

D’un coup de pied, elle envoya dinguer une petite escabelle de bois

blanc qui se trouvait à côté du fauteuil.

--Si je n’avais pas la crainte de Dieu, rugit-elle, je te briserais en

miettes sous les clous de mes sabots!

La Rougeline la prit aux épaules et se mit à lui parler comme personne

sensée et que rien n’étonne plus.

--Apaise-toi, disait-elle... Pauvre! tu n’es pas la première après

tout!... les vieux comme les jeunes, ils sont tous pareils.

--Non! ils ne sont pas tous pareils... Il y en a qui sont beaux et

d’autres qui sont laids, qui sont laids, bon Jésus! Non! mais

guettez-moi cette figure... N’a-t-il pas bien l’air qu’il faut pour

charmer les jeunesses? Dis, Rougeline, ce nez qu’il a, ce nez qu’il

baisse, croyais-tu qu’il suivait avec ça la piste des créatures?...

Henriette! Henriette!...

Ce nom sembla jeter la bonne femme à une fureur nouvelle. Elle trépigna,

volta, frappa du talon la carte qu’elle avait jetée à terre et puis:

--Houch! chien gâté! Sors de ma maison! Sors de mon parterre! Sors de

mon courtil! Ote-toi de ma vue, vieux grelotteux!

A reculons, Philémon avait gagné le seuil. Elle lui jeta la porte au nez

sans cesser de le honnir à tue-tête.

La Rougeline, ayant regardé par la fenêtre, chuchota:

--Il trotte! il trotte! Tu peux reprendre haleine, poison!

Elles se regardèrent et puis toutes deux, face à face, les mains aux

hanches, lâchèrent leur rire. Et ce rire les secoua, les étrangla, leur

brouilla la vue, leur démolit le ventre pour les jeter enfin sur le banc

de table brisées, moulues, hoquetantes.

Loïse, les deux mains sur son ventre mou, déclara, quand elle put

parler:

--Ma bonne, je crois qu’il faut prendre une tasse de café, là-dessus.

Et Rougeline:

--Avec une petite goutte... J’ai le sang tourné!

Loïse alla chercher le café, le sucre, les biscuits, et tout.

A midi, Philémon tourna un bon petit moment dans le courtil avant

d’entrer chez lui. Par la porte grande ouverte il voyait cependant la

table proprement mise et la soupière fumante. Il toussa, toussa... A la

fin, Loïse parut au seuil:

--Faudra-t-il que je porte ta pitance dans la plaine? demanda-t-elle

sèchement.

Il entra, prit place à table et, ayant levé les yeux, il vit, bien

devant lui, piquée au cadre de la glace, la galante image qui lui

souriait et lui envoyait son baiser.

Il dit:

--Tu m’as fait affront, Loïse... tu m’as fait affront devant le monde

pour un défaut que je n’ai jamais eu.

--Mange ta soupe! répondit-elle.

Il baissa l’oreille et il émit une petite toux attendrissante.

Loïse resta hérissée. Alors il mangea vite, sans dire un mot, content,

en somme, de s’en tirer sans plus de dommage. Seulement, au moment où il

se levait pour sortir, Loïse lui demanda de son air le plus naturel:

--Quand tu la reverras, Henriette, tu lui demanderas, de ma part, le nom

de sa tailleuse... voici le beau temps qui vient et je veux me mettre à

la mode nouvelle...

--Je pense que tu es folle! dit-il; et il s’en alla en levant les

épaules.

Le soir de ce même jour:

--Philémon, dit Loïse, tu sais peut-être le nom de ce costume qu’elle

porte, Henriette?... Ce n’est pas un tablier... ce n’est pas une chemise

pourtant!... C’est peut-être un cotillon?... C’est-il un cotillon, dis,

Philémon?

--Tu m’ennuies! Je vais me coucher.

--Moi aussi, Philémon, je vais me coucher.

Elle alla se coucher en effet, mais toute seule, dans un lit de la

chambre réservée.

Le lendemain, le bonhomme vit Loïse trois fois, à l’heure des repas. Le

matin, elle lui dit:

--Ce cotillon qu’elle porte, Henriette, je ne sais pas s’il est doublé?

A midi, montrant la carte:

--Pour un costume comme celui-ci, il me faudra un demi-mètre d’étoffe,

j’en ai parlé à Rougeline... Je suis plus forte qu’Henriette, mais avec

un demi-mètre en grande largeur...

Enfin, le soir, elle déplia devant lui un mouchoir de cou violet comme

en portaient celles d’autrefois.

--J’aime mieux vingt francs dans ma poche que dans celle du marchand...

J’ai ce fichu qui ne servira jamais à rien... en le coupant, il fera

l’affaire, je pense bien... Et c’est de l’étoffe comme on n’en voit

plus... touche un peu, c’est à pleine main!

Elle le força à toucher l’étoffe et puis elle en eut pour un bon quart

d’heure à examiner comment elle arrangerait la chose. Elle se plaquait

le fichu sur les reins, se ceinturait, s’enveloppait le buste ou

seulement les jambes... Une femme à tuer!

--Je crois que je mettrai une petite guimpe! conclut-elle en repliant le

fichu.

Puis elle passa dans sa chambre et cria: Bonne nuit! en poussant le

verrou.

Cette vie dura deux jours. Le jeudi, Philémon devait conduire un veau à

Niort, chez Carassou, le boucher. Il trouva ses hardes préparées comme à

l’habitude, son chapeau brossé, sa bourse sur la table. Il s’habilla et

il s’apprêtait à sortir quand Loïse cria du grenier:

--Songe bien à demander l’adresse de la tailleuse!

Le bonhomme, qui s’en allait content, plia les reins comme un limonier

sous le coup de fouet.

--Nom de d’là! jura-t-il, j’en ai assez!

Il revint sur ses pas, rafla la carte qui était toujours piquée au cadre

de la glace et sortit en faisant claquer la porte.

Il fit un peu claquer la porte de la maison, fit claquer fort la

barrière du courtil et, quant à la porte de l’étable, il l’ouvrit d’un

grand coup de pied.

Relevé, détaché, bridonné en un tour de main, le veau comprit sans doute

que l’heure n’était pas à la flânerie, car il se mit à trotter comme un

petit poulain.

A mi-chemin de la ville, Philémon, qui se sentait à bout d’haleine,

attacha le veau à un arbre et s’assit sur l’accotement de la route.

Il faisait beau, il faisait doux; Loïse était loin. Il n’y avait

d’ailleurs personne en vue; Philémon était seul avec une petite bête

docile qui le regardait de ses beaux yeux calmes. Après la vie endiablée

des jours précédents, le bonhomme savourait la joie de respirer

librement comme il eût savouré un bol de lait après un long jeûne.

Il tira la carte de sa poche; il ne l’avait pas vue en somme... Il la

prit d’une main, puis de l’autre, la rapprocha, l’éloigna. Eh bien! à la

considérer tranquillement, loin du danger, elle ne lui produisait pas du

tout mauvaise impression; et il pensa tout haut, comme il lui arrivait

souvent dans le silence des champs:

--Fi de nom! Elle a de la qualité!... Elle est de première!

Songeant que Loïse le disait laid, tortu et grelotteux, il ne put

s’empêcher de rire. Elle pouvait bien parler, vraiment, et prendre ses

airs, quand il y avait, sur la terre, des femmes comme celle dont il

tenait l’image!

«Mon Philémon chéri... Je t’embrasse... Henriette.» Cela, par exemple,

c’était un peu fort... C’était une de ces choses obscures sur lesquelles

l’esprit bute et chavire... Philémon ne s’y arrêta pas longtemps.

Henriette, Marie-Jeanne ou Léontine, à coup sûr ce n’était pas Loïse!

Non! Ce portrait était celui d’une belle femme, bien coiffée à la mode

et dont la peau semblait frottée de fine fleur de farine; et cherchez-en

à Niseré, des femmes pareilles!

Le bonhomme s’attarda en songerie.

Il était près de midi quand il arriva chez Carassou. Le boucher le pria

à déjeuner et, comme il voulait l’entreprendre pour une vache, il

n’épargna rien: rôti, côtelettes, vin blanc, vin rouge... et à la vôtre,

Philémon!... et encore un petit coup, Philémon! A la fin du repas, le

bonhomme avait vendu sa vache.

Le cigare au bec, l’œil brillant, il s’échauffait à des discours

avantageux, évoquait sa jeunesse, disait la hardiesse des gars de son

temps et la rouerie des filles. A la femme de Carassou, il commença un

compliment sur les dames bourgeoises, mais il ne put en venir à bout et

tourna court.

Le boucher était un modèle à table; ailleurs, non! il emmena le bonhomme

par la ville et le conduisit tout droit dans un sale petit café.

Dès qu’ils furent entrés, Carassou se prit à crier:

--Hé là! Hé! mère Augustine!... envoyez-nous Henriette!

Philémon dressa l’oreille comme un bidet de cavalerie. Il n’eut pas le

temps de s’étonner: une grande fille accourait en sautillant, une grande

créature au visage enfariné, coiffée à la mode s’il vous plaît, et qui

n’était pas beaucoup plus vêtue que la demoiselle de l’image.

--Henriette, disait ce maudit gars de Carassou, apporte des verres et la

bouteille aux trois étoiles... Celui-ci qui est avec moi, c’est mon ami

Philémon, de Niseré.

La grande folle renversa la tête et fit la belle gorge; une main sur

l’épaule de Carassou, elle roucoula de façon comique:

--Philémon! Philémon chéri!

--Qui que c’est! clama le bonhomme; c’est-y toué, Henriette?

Les deux autres éclatèrent de rire. Alors il sortit sa carte et expliqua

les choses; sa surprise, à lui, en recevant ce portrait et puis les

giries de sa femme, ses moqueries et le dégoût qu’elle faisait mine

d’éprouver à son endroit.

La fille emplissait les verres et sa gaieté fusait. A grands coups de

paumes, Carassou tapait sur la table, tapait sur ses cuisses.

--Ce n’est pas vrai, Philémon?... non! ce n’est pas possible!... Vous

couchez seul, Philémon?

Le bonhomme avala son troisième verre et fit d’un ton glorieux:

--Les belles femmes, elles ne manquent pas sur la terre!

Alors Carassou devint sérieux tout d’un coup. Il paya les tournées et

rappela à Philémon qu’il devait lui amener sa vache à la huitaine. Après

quoi, tout étant réglé, il se pencha pour une confidence.

--Père Bertaut, dit-il, je n’aime pas beaucoup me mêler des affaires des

autres... mais il y a une chose que je sais... je veux vous la dire pour

vous tirer d’embarras... Celle qui vous a écrit, elle n’est pas loin de

vous: la voici!

--Qui te l’a dit?

--C’est moi qui ai mis la lettre à la poste... Ainsi, vous voyez!

Là-dessus il sortit rapidement pendant que la fille, qui avait apporté

un verre pour elle-même, versait la quatrième tournée.

* * * * *

A la nuit tombée, quand Philémon arriva chez lui, il ouvrit tout

doucement la porte de l’étable pour déposer le licol de son veau; il

secoua nettement la barrière du courtil et il poussa avec une telle

autorité la porte de sa maison que son élan le porta, tête basse et bras

en avant, jusqu’à la table où Loïse mettait la nappe.

--Me v’là! dit-il.

Loïse ne répondit rien; simplement elle l’écarta et le fit choir sur le

banc.

--J’ai vendu la vache! annonça-t-il d’un ton qui n’admettait pas de

réplique.

Elle sourit dédaigneusement.

--Pauvre innocent! Fallait vendre ma maison pendant que tu étais au

marché... Donne-moi ton porte-monnaie! ordonna-t-elle sèchement.

Son porte-monnaie! Il alla le chercher dans une poche, puis dans une

autre, le trouva enfin sous sa blouse, on ne sait où, dans un repli de

sa chemise, peut-être.

Loïse l’ouvrit, compta, fronça les sourcils, recompta et d’une voix

menaçante:

--Il manque trente francs! Il t’a volé, Carassou!

--Carassou? Il ne m’a pas volé! J’ai payé mon écot, voilà tout!

Loïse lui jeta un regard terrible. Pendant un quart d’heure, elle lui

mena une belle danse!

Il l’écoutait d’un air amusé, les deux coudes d’aplomb sur la table et

la tête un peu penchée. Elle l’eût battu!

--Et puis, tiens, dit-elle en se retirant encore une fois dans sa

chambre, tu es trop bête, il n’y a pas de plaisir! Chacun te mène comme

il veut. Voilà deux jours que Rougeline et moi nous nous moquons de toi

avec cette carte. Tu n’as seulement pas compris qu’Henriette c’était

moi, grand badaud!

L’aveu venait un peu tard. Le bonhomme se redressa et, la voix

claironnante:

--Henriette! Je l’ai vue, Henriette! et pour sûr, elle ne te ressemble

pas! Ah bien, non! par exemple! elle ne te ressemble pas!

Le lendemain, ils ne se parlèrent pas. Le surlendemain:

--Ce n’est pas vrai, dis, que tu as vendu ma vache à Carassou?

--Si! j’ai vendu ta vache!

--Tu avais bu! ça ne compte pas... Quand devait-il la prendre?

--Je la mène jeudi.

--Tu ne la mèneras pas! dit-elle simplement. C’est moi qui irai parler

au Carassou.

Il s’éloigna en sifflotant.

Le jeudi, il mena la vache. Ayant tout préparé la veille, il s’esquiva

avant l’aube; pour ne pas arriver trop tôt à la ville, il dut muser en

chemin. Il revint le soir, un peu moins ivre que le jeudi précédent.

Quand Loïse voulut mettre la main sur la bourse, pour la première fois

de sa vie il se rebiffa nettement.

A partir de cette heure, ce fut la guerre.

Le bonhomme, deux fois par semaine, filait vers Niort. Loïse avait beau

lui cacher ses souliers et tenir ses hardes sous clef, il s’absentait

quand même. Les cinq cents diables ne l’eussent pas retenu. Quelquefois

la folie le prenait en plein travail; alors il jetait son outil et

coupait droit à travers la plaine, son long nez dans le vent, comme un

chien grand quêteur qui a trouvé un souffle errant.

La nuit le ramenait généralement; mais Loïse, dès la brune, avait

verrouillé la porte et il s’en allait coucher dans le fenil.

Au chant du coq, il était dans la cour et, dressé sur ses pattes, il

sifflait de petits airs.

Il prit goût à fumer et à faire le plaisant. Il marchait d’un pas

élastique et ses yeux ne dormaient plus. Un soir que la Rougeline le

harcelait, il lui lança tout droit:

--Quoi que c’est, la vieille? C’est-il que tu veux que je t’embrasse?

La voisine pensa choir! Elle conta la chose à Loïse qui la reçut fort

mal. Elles se brouillèrent.

Le bruit se répandit à Niseré que le père Philémon de la Commanderie

avait eu un transport au cerveau et qu’il marchait en bon chemin de

folie; on découvrit ensuite qu’il buvait; enfin on ne tarda pas à savoir

qu’il se mettait en débauche en compagnie de galvaudeux et de

claque-patins.

La Loïse fit front, en maîtresse femme qu’elle était. A toutes celles

qui firent mine de la plaindre, elle rabattit le caquet.

Il faut le dire, d’ailleurs, elle fut longue à s’avouer sa défaite à

elle-même. Elle mena la lutte de façon tenace, ardente et non point

maladroite. Elle flatta et elle menaça, elle fut douce et elle fut

hargneuse. Elle délaissa sa maison et suivit le bonhomme aux champs afin

de le retenir au moins les jours ouvriers. Il trouvait moyen de lui

échapper quand même. Un jour, comme ils étaient tous les deux à faner,

il disparut pendant qu’elle faisait une courte sieste. Toute la soirée

elle l’attendit en vain et le soir, chez elle, elle constata que

l’armoire avait été ouverte. Cent écus manquaient.

Philémon rentra le lendemain, abominablement gris. Loïse l’attendait, en

toilette, avec sa coiffe de cérémonie. Sur la table, à côté d’elle, il y

avait un gros paquet de linge soigneusement épinglé et un panier couvert

dans lequel elle avait vidé le tiroir aux écus; il y avait aussi un

bâton.

Loïse se leva à l’approche du bonhomme, saisit le bâton et le lui brisa

sur les reins. Après quoi, elle prit le paquet sous son bras droit,

passa le panier à son bras gauche et elle s’en alla.

Elle s’en alla chez sa sœur qui habitait au village de Quérelles, à une

lieue de Niseré. Elle n’y resta pas longtemps. Quand on vint lui dire

que Philémon vendait un champ et qu’il avait mis une servante en sa

maison, un petit souillon, venu on ne sait d’où, qui laissait entrer les

poules dans la chambre réservée, elle ne put y tenir. Elle revint à la

Commanderie, chassa la servante et reprit le gouvernement.

A ce moment, par un hasard de Dieu, Philémon se fit gentiment rosser à

la ville par quatre jeunes vauriens. Il rentra chez lui endolori et

repentant. Loïse le soigna; tant qu’il eut des bosses il se tint

benoîtement devant elle, filant doux et travaillant en premier valet.

Elle pensa qu’elle l’avait en main. Pour l’éprouver, elle lui jeta son

tabac au feu; il ne dit rien. Elle lui remit mille francs et lui fit

commander d’acheter une vache chez un voisin. Il acheta la vache neuf

cents francs et rapporta les dix pistoles.

La joie de Loïse fut telle qu’elle acheta de l’encaustique et passa une

belle journée à fourbir tous ses meubles.

Cette trêve dura deux semaines, exactement. Le quinzième jour, Philémon,

qui revenait du travail, eut l’idée de faire un petit détour pour jeter

un coup d’œil à sa luzerne dans un clos écarté. Arrivé devant son champ,

il eut la surprise de voir six moutons étiques qui s’ébattaient dans la

seconde coupe.

Il commença par jurer un grand coup et puis son nez remua... Ayant pris

le vent, le bonhomme fila vers une haie d’épines derrière laquelle il

venait d’apercevoir un parapluie ouvert.

La bergère était là. C’était une grosse fille, d’esprit un peu bas et

dont la réputation n’était pas très belle. Elle vivait surtout d’aumônes

et de maraude et couchait, à mi-chemin de Quérelles, dans une masure

abandonnée.

Philémon commença par lui parler de haut et sur la grosse dent; la

fille, qui connaissait la réputation du bonhomme, lui éclata au nez.

Elle était laide sous son hâle et répandait de redoutables odeurs d’ail

et de lait caillé; mais elle avait des yeux jeunes et de grosses lèvres

rouges et mobiles. Le bonhomme s’assit tout près d’elle.

Passa un des petits Rougelin; il conta innocemment la chose à sa mère

qui s’arrangea bien pour en informer la voisine.

Tout le village, d’ailleurs, fut vite au courant. La bergère menait ses

bêtes droit sur les terres de la Commanderie. On la vit rôder tout près

de la maison, dans un pré où le regain lui montait aux chevilles.

Un matin, Loïse ayant voulu lui donner la chasse, la ribaude se retourna

sur elle sans vergogne et lui cingla les jambes à coups de fouet.

La Loïse n’osa plus sortir de chez elle. Quelquefois elle montait au

grenier et passait de longues heures derrière une lucarne d’où elle

apercevait les champs de la Commanderie. Quand les moutons étaient en

vue, la colère la rongeait comme une petite bête ardente.

Peu à peu, elle prit le pli de s’acagnarder au coin de son feu, les

mains inoccupées. Elle maigrit, elle jaunit, elle tomba malade.

Philémon, lui, était rajeuni de quinze ans. Il se coiffait sur l’oreille

et portait moustache. Il avait donné toute liberté à la bergère qui en

avait profité immédiatement en amenant six moutons de plus.

Elle commença à loger ses bêtes à la Commanderie les soirs de pluie. Peu

à peu, elle en vint à les y loger tous les soirs. Elle-même couchait

dans le fenil.

Enfin le jour où Loïse fut tout à fait malade, elle se trouva là,

naturellement pour la soigner.

Et, par un soir du mois dernier, Loïse mourut soudain, de colère

rentrée, pour avoir vu cette créature aux sabots couverts de fumier

pénétrer, pour la nuit, dans la chambre réservée.

Huit gouttes d'opium · 第 19 / 27 题