«Peut-on savoir, messieurs, demanda-t-il, de quoi sont accusés ces
enfants?
--Tout porte à croire, monsieur Richard, qu'ils ont des accointances
avec les incendiaires de Villeneuve-le-Roi, ou du moins qu'ils les
connaissent.
--Ou qu'ils les connaissent, répéta l'autre avec la fidélité d'un écho.
--Vous vous trompez, messieurs, les incendiaires sont arrêtés.
--Que m'apprenez-vous là, monsieur Richard? Ils sont arrêtés!... En
êtes-vous bien sûr?
--Mon père donne en ce moment l'ordre de les diriger sur Versailles, où
ils seront jugés.
--Eh bien, tant mieux!... J'en suis bien aise, c'est une charge de moins
pour ces enfants.
--A qui vous allez rendre la liberté, n'est-ce pas?
--Je le voudrais, monsieur Richard, puisque cela paraît vous faire
plaisir, mais je ne le puis. Vous les voyez ici en flagrant délit de
vagabondage, et M. le maire, votre papa, me blâmerait si je ne les
ramassais pas.
--Savez-vous qu'ils n'ont pas du tout l'air de grands criminels.... Si
je me chargeais d'eux, messieurs les gendarmes?...
--Votre protection ne saurait leur suffire; si c'était M. Lebègue, votre
papa, qui les prît sous la sienne, à la bonne heure!... Mais il ne le
ferait pas; il a bien assez des pauvres du pays. Ainsi, monsieur, nous
vous disons au revoir.
--Mon père va venir, attendez au moins que vous l'ayez vu.
--Oui, dit à son tour la servante, M. Richard a raison; attendez que
M. Lebègue ait vu ces pauvres enfants.... Il me fait peine, à moi, de
songer qu'ils vont partir comme cela.»
En ce moment, M. Lebègue entrait; mes amis, malgré leur trouble,
comprirent que c'était un personnage tout-puissant aux Granges, car à sa
vue, la servante avait délicatement ramené le coin droit de son tablier
sur la hanche gauche, et M. Robert s'était levé; quant aux gendarmes,
ils se tenaient au port d'arme et faisaient en sorte de ne point perdre
un pouce de leur dignité. Intérieurement ils se disaient: M. Lebègue,
qui est maire de Villeneuve, qui est membre du conseil général, qui a le
sous-préfet dans sa manche gauche, le préfet dans sa manche droite, sans
compter le député, le ministre, le gouvernement et tout le tremblement,
verra fort bien que les gendarmes Poulain et Benoist ont une excellente
tenue et sont parfaitement à leur affaire, et alors, en sa qualité
de père de ses administrés, il ne pourra se dispenser de faire nommer
lesdits gendarmes Poulain et Benoist, brigadiers dans quelque localité
plus importante que Villeneuve-le-Roi.
«Et vos incendiaires, mon père, sont-ils déjà sur la route de
Versailles? demanda Richard.
--Non, ceux que nous prenions pour des incendiaires sont d'honnêtes
ouvriers qui, cette nuit, étaient encore à Paris. Contrarié de la
méprise dont ils ont été victimes, je les ai fait remettre immédiatement
en liberté.»
Cette nouvelle surprit péniblement Richard, ainsi que Victoire et M.
Robert. Quant à mes amis, ils en furent atterrés.
M. Lebègue, était, en homme, le vivant portrait de Richard. Beaucoup
de gens l'appelaient M. Lebègue du Coudray, et lorsqu'un flatteur lui
écrivait, il ne manquait pas de mettre sur l'adresse, à M. le vicomte
du Coudray. Il était prouvé qu'à la dernière croisade, un vicomte du
Coudray avait fait des prodiges de valeur et occis tant de Sarrasins
qu'il s'était trouvé, après la bataille, momentanément paralysé des deux
bras. Ce héros, de retour en France, épousa une haute et puissante
dame, et il s'en suivit une longue lignée de vicomtes, de barons et de
chevaliers du Coudray, qu'on voit jusqu'à la Révolution apparaître de
temps à autre, au Louvre, à Saint-Germain, à Versailles, pour tâcher
de recueillir, en obtenant quelque emploi à la cour et à l'armée, une
faible partie des biens et des honneurs qu'ils pensaient leur avoir été
acquis à eux et à leurs descendants, jusqu'à la fin des siècles et même
au delà, par le bras solide et le sabre bien affilé de leur ancêtre,
Pierre du Coudray. Ces du Coudray disparurent à la Révolution, mais le
grand-père de M. Lebègue ayant épousé une demoiselle Ducoudray, dont le
père était procureur au Châtelet de Paris, des amis persuadèrent à ce
brave homme que sa femme descendait de l'illustre famille de ce nom.
Des parchemins furent trouvés, et il se fâcha plus d'une fois pour faire
consentir son fils à porter le titre de vicomte, ce que celui-ci refusa
constamment. Le père de Richard n'était pas non plus d'un caractère
à s'affubler d'une vicomté si peu certaine; mais le monde est plein
d'officieux et de flatteurs toujours prêts à spéculer sur la vanité des
gens riches ou influents. Heureusement pour lui, M. Lebègue n'était pas
la dupe de ces gens-là; il savait fort bien que s'il n'avait été qu'un
pauvre diable, personne n'eût songé à lui persuader qu'il était le
descendant de Pierre du Coudray.
Si vous voulez devenir des hommes, mes petits lecteurs, faites comme
lui; ne souffrez pas qu'on vous trompe, et ne cherchez point à tromper
les autres. On va peut-être dire que je risque, en vous parlant ainsi,
de dessécher votre coeur. Entendons-nous: je serais désolée de détruire
les illusions qui doivent charmer votre jeunesse, mais que doit-on
comprendre par des illusions, si ce n'est l'amour de tout ce qui est
véritablement noble, grand, généreux, élevé. Eh bien! ces illusions-là,
ayez-les, et faites en sorte qu'elles deviennent des réalités. Pour
votre part, croyez au bien et faites-le, aimez les sentiments élevés,
les passions généreuses, et soyez vous-mêmes susceptibles de
grandeur d'âme et de dévouement; c'est un sûr moyen de n'être jamais
désillusionné. Mais sont ce des illusions bien enviables que de se
tromper volontairement sur soi et sur les autres? Et y a-t-il jamais
nécessité de croire qu'un flatteur est un homme sincère ou qu'on soit un
héros, parce qu'il se pourrait qu'on eût parmi ses ancêtres un individu
qui ait cassé la tête à vingt-trois Sarrasins en un seul jour; à prendre
enfin le mal pour le bien, le faux pour le vrai, et l'injuste pour le
juste?
Réfléchissez à cela, et dites ce que vous en pensez.
Quant à M. Lebègue, disons, pour finir, que c'était un brave et digne
homme plein de coeur et d'intelligence; mais qu'il n'avait aucun préfet
dans sa manche, et ne jouissait auprès de l'administration que du crédit
qu'obtient ordinairement un homme distingué et dépourvu d'ambition qui
veut se rendre utile à ses concitoyens. Il faisait valoir ses biens
lui-même, quoique sa fortune fût assez considérable pour lui
procurer une oisiveté opulente. Mais il n'aimait point le vide et le
désoeuvrement que traîne inévitablement avec elle la vie oisive et
purement mondaine.
D'un autre côté, il s'était dit qu'il pouvait rendre quelques services
à ses semblables et à son pays en utilisant sa grande fortune à
expérimenter les nouvelles découvertes en agriculture, et à les faire
adopter lorsqu'elles seraient lucratives et susceptibles d'améliorer
le sort des pauvres cultivateurs. Et voyez comme la Providence favorise
ceux qui font le bien avec intelligence: à ce métier, M. Lebègue n'avait
point diminué ses revenus; il ne les avait pas augmentés non plus, par
exemple. Mais cela lui importait peu; il n'entrait point dans ses vues
de spéculer.
Maintenant, revenons à César et à Aimée. M. Lebègue fut frappé de leur
désespoir.
«Qu'est-ce qui afflige donc si fort ces enfants?» demanda-t-il.
Le gendarme expliqua leur affaire.
«Qu'ils se rassurent, dit M. Lebègue, ils ne seront pas arrêtés comme
incendiaires. Ce sont bien certainement les saltimbanques qui ont mis
le feu,--on a des preuves--et parmi leurs enfants, il n'en est aucun qui
ressemble à ce petit garçon et à cette petite fille.
--A la bonne heure! s'écria Richard.
--Cependant, comme on ne peut laisser deux enfants courir les grands
chemins et vagabonder de village en village, je dois les faire arrêter,
et si personne ne les réclame, on les enverra dans quelque maison de
correction.
--Il paraît, dit Richard, qu'ils étaient venus pour demander à M. Robert
de les occuper.
--C'est une excellente note pour eux.
--Pensez-vous, mon père, qu'ils soient capables de travailler?
--Mais sans doute, pourquoi pas? Ils peuvent à cette époque de l'année
rendre dans les champs les mêmes services que les autres enfants de leur
âge.
--Alors, mon père, si vous leur donniez de l'ouvrage?
--C'est impossible, mon ami, il n'y en a pas pour eux ici.
--Mais si je vous priais de leur en créer.
--Il me faudrait te refuser; j'ai encore dans le village deux ou trois
enfants pauvres qui ne sont pas occupés, et auxquels garder ceux-ci
serait nuire. D'ailleurs, mon ami, je ne puis donner asile à des enfants
qui ne veulent pas se faire connaître.
César, se doutant bien que c'était là le M. Lebègue dont avaient parlé
les paysans d'Orly, se décida à raconter ce qui leur était arrivé, à lui
et à sa soeur, depuis la rencontre de la dame aux vingt francs, et ne
cacha point l'effroi que leur avait causé la perspective d'être ramenés
chez Joseph par les gendarmes.
M. Lebègue prit enfin le parti de garder les deux enfants à la ferme. Il
devait voir Mme de Senneçay le surlendemain, et comptait s'entendre avec
elle sur ce qu'il convenait de faire pour eux. En attendant, M. Robert
fut chargé de prendre des informations sur Joseph, et Richard, remontant
immédiatement le petit cheval gris pommelé qui l'attendait dans la
cour,--et qui était un arabe pur-sang,--se rendit à Orly, pour demander
à Florentin et à Florentine, avec qui il avait joué plus d'une fois chez
Mme de Senneçay, ce qu'ils savaient de ses protégés.
Les gendarmes, n'ayant plus rien à faire aux Granges, jugèrent
convenable de se retirer, non sans avoir toutefois vidé une seconde
fois leurs verres et salué militairement, en gendarmes bien appris, M.
Lebègue, M. Richard et leur compagnie.
A votre place, mes petits lecteurs, je croirais certainement que César
et Aimée en ont fini avec leur vie de misère, et qu'ils vont mener
désormais une existence paisible et laborieuse aux Granges, sous la
protection de Richard et de son père. Mais, il ne faut pas nous le
dissimuler, tout est surprise pour nous dans la vie, et presque
toujours la Providence, qui a des vues opposées aux nôtres, déjoue nos
combinaisons les mieux établies, et empêche nos projets les plus chers
de se réaliser.
Victoire se chargea de César et d'Aimée pour le reste de la journée. La
bonne fille était enchantée d'avoir ces deux enfants qui la suivaient
partout et l'aidaient avec empressement dans les soins du ménage. Le
soir, elle les fit coucher dans une chambre, à côté de la sienne, et le
lendemain, dès cinq heures, elle les réveillait pour leur faire prendre
tout de suite les habitudes salutaires de la campagne, où tout le monde
est sur pied au petit jour. Seulement, comme il y avait une forte
rosée, on dut attendre jusqu'à huit heures pour se rendre aux champs.
Il s'agissait d'énieller les jeunes blés. C'était un travail charmant et
des plus simples; à l'aide d'une toute petite bêche, qui n'a pas plus
de cinq à six centimètres de large, on coupe la plante, qu'on ramasse
ensuite pour s'assurer qu'elle est bien détruite. Aux granges, il
fallait rapporter toutes les nielles ou nigelles, si vous le préférez, à
M. Robert, qui jugeait du travail que chacun avait fait par la quantité
de plantes qu'il lui rapportait.
César et Aimée, à laquelle Victoire avait donné un grand chapeau de
paille à cause du soleil, qui, à la mi-avril, est déjà très-chaud,
partirent donc à huit heures en compagnie de six enfants de leur âge que
dirigeaient deux vieilles femmes. Ils furent bientôt au courant de ce
travail élémentaire et, pour contenter M. Robert, s'y livrèrent
avec ardeur. Ce n'était pas l'affaire des autres, qui n'en prenaient
ordinairement qu'à leur aise; mais cependant la matinée se passa bien.
A midi, ils revinrent à la maison pour dîner. M. Lebègue leur fit
compliment, et Richard, qui se trouvait là, leur remit une petite pièce
de cinq francs à compte sur leur travail. Hélas! c'était trop de bonheur
à la fois!... Balthasar, sans montrer un enthousiasme excessif, se
faisait fort bien à ce nouveau genre de vie; d'autant mieux que
Matamore le voyait maintenant d'un très-bon oeil et lui faisait un
petit grognement amical chaque fois qu'il passait devant sa loge.
L'intelligent caniche allait sans cesse de la ferme aux champs, où il
regardait ses maîtres travailler, et des champs à la ferme, où il avait
entrepris de se rendre utile en empêchant les poules de venir picoter le
petit blé qu'on donnait aux brebis. Certes, l'emploi que s'était
adjugé Balthasar n'était pas une sinécure; il fallait, pour le remplir
consciencieusement, dépenser beaucoup d'instinct et une surveillance
de tous les instants; mais Victoire, qui le voyait monter la garde ou
courir tout haletant au grand soleil, le récompensait et l'encourageait
en lui donnant de temps à autre une tasse de lait.
Les choses durèrent ainsi deux jours; le troisième au matin, rien encore
ne faisait prévoir qu'elles dussent changer. Seulement, à midi, les
enfants apprirent de Victoire que M. Robert était absent pour une partie
de la journée et que M. Lebègue et Richard montaient en voiture pour se
rendre chez Mme de Senneçay. Nos amis savaient que c'était pour eux
que M. Lebègue s'absentait; néanmoins leur coeur se serra en apprenant
qu'ils allaient rester toute une après-midi sans voir leurs protecteurs.
Vous savez, mes petits lecteurs, que leurs camarades, dès le premier
jour, leur avaient montré de la mauvaise humeur. On leur en voulait
parce qu'ils travaillaient bien. D'un autre côté, on les regardait
comme des intrus qui étaient venus faire du tort aux enfants du village.
Jusqu'alors on s'était contenté de leur montrer les dents parce qu'on
craignait M. Lebègue et M. Robert; mais aussitôt qu'on sut ces messieurs
absents, on organisa une cabale pour obliger mes amis à quitter les
Granges le jour même. Parmi les six enfants qui travaillaient avec eux,
il y avait quatre garçons; ces quatre s'étaient renforcés de deux autres
qui étaient venus censément en amateurs, parce qu'ils trouvaient que
c'était une heureuse manière d'employer leur congé du jeudi. C'était ce
qu'ils disaient du moins, mais la vérité est que les autres les avaient
été chercher. A une heure, au lieu de se mettre à l'ouvrage, on resta
sur la route à jouer aux billes. César et Aimée, suivis des deux
vieilles femmes, travaillèrent comme de coutume. Les gamins voulurent
les forcer à jouer avec eux; mes amis résistèrent; une bataille
s'engagea. Ces mauvais sujets n'eurent point honte de leur nombre, six
contre deux, et frappèrent comme des lâches qui se sentent en force.
Les deux autres petites filles et les vieilles femmes, tranquillement
assises sur leurs paniers, regardaient cette lutte sauvage d'un oeil
calme et, disons-le, presque content; ces créatures bornées, croyant que
les habitants du village, seuls, avaient droit à la bienfaisance de M.
Lebègue, voyaient avec humeur ces étrangers qui la partageaient avec
eux. Balthasar, qui était accouru au secours de ses maîtres, mordait à
belles dents au hasard dans le bataillon ennemi; il atteignit enfin un
mollet plus tendre ou plus sensible que les autres; le gamin blessé se
retourna et appuya si cruellement son pied, grossièrement chaussé d'un
sabot, sur la patte du malheureux chien, qu'on put la croire broyée. Le
pauvre Balthasar en perdit presque connaissance. César le prit dans ses
bras, et laissant sur la place sa bêche et son panier, s'enfuit à toutes
jambes avec Aimée qu'il tenait par la main. Ils voulaient retourner
aux Granges, mais les autres s'arrangèrent de manière à leur couper
le chemin. Les pauvres enfants se sauvèrent comme ils purent à travers
champs pendant plus d'une heure, jusqu'à ce qu'enfin ils eussent perdu
leurs ennemis de vue.
[Illustration: Balthasar mordait à belles dents.]
Le soir, Victoire témoigna une grande surprise en ne les voyant point
rentrer. «Il est inutile de les attendre, dirent les vieilles femmes.
Ce sont de petits paresseux; comme il les ennuyait de travailler
assidûment, ils ont planté là le panier et la bêche, et se sont enfuis
avec leur chien.
--Il y a quelque chose là-dessous, dit la bonne Victoire tout attristée;
mais si vous ne dites pas la vérité, M. Lebègue saura bien la découvrir.
--M. Lebègue? Il verra combien il a eu tort de s'intéresser à des
enfants qu'il ne connaissait point, à des étrangers, à des vagabonds
qu'il n'aurait pas même dû garder chez lui une heure. N'y a-t-il pas
d'ailleurs assez de monde dans la commune pour faire son ouvrage?»
Quand M. Robert rentra, tout le monde à la ferme était couché depuis
longtemps; il était trop tard pour envoyer à la recherche de mes
malheureux amis. M. Lebègue revint aux Granges le lendemain soir
seulement. Le samedi, dès le matin, il envoya des courriers dans toutes
les directions pour savoir ce qu'étaient devenus les enfants; mais on ne
les rencontra point; personne n'avait entendu parler d'eux.