Mais lorsque le matin est trop bref ou trop grave,
Le doux charme en allé fait gémir le plus brave
Et le premier refus est un petit tombeau.
Mais qu'importe! Brûlons! Vers ma divine cendre
Je ferai retourner mon cœur se dispersant,
Ainsi que les soldats du bataillon Persan
S'interrompaient de fuir pour revoir Alexandre.
LA PALLAS D'HOMÈRE
--On pleure, on rit, on ne sait plus
Quel est le moins touchant passage;
Le plus fou succède au plus sage,
Parmi les vers lus et relus,
Et dans la flotte énumérée
Je connais les chefs par leur nom,
Depuis l'immense Agamemnon
Jusqu'au faible et charmant Nirée.
On ne sait plus! J'étais avec
Le terrible cortège grec
De tout mon désir hors d'haleine;
Mais Hector embrasse son fils,
L'enfant a peur du casque; Hélène
Brode avec de la douce laine
Le profil étroit de Pâris;
Priam, en haut des portes Scées,
Voit les cohortes courroucées
Rouler leurs vagues de métal
Jusqu'à la mer aux molles vagues;
Pâris enlève enfin ses bagues
Pour mieux tenir le cuir brutal
D'un bouclier rond comme un disque;
Et, fier de la beauté qu'il risque,
Court sur le sol brûlant et blanc,
Comme un baigneur un peu tremblant,
Un peu craintif, descend la plage.
J'aime ce séducteur volage,
Priam, Astianax, Hector,
Et tout ce peuple qu'on attaque!
On pleure Ulysse dans Ithaque;
Mais est-ce mal? Mais ai-je tort
De pleurer avec Andromaque?
Ô Jupiter, par quels moyens
Aimer les Grecs et les Troyens?
Car je sens bien que mon cœur ploie,
Sans reconnaître au juste, hélas!
Quelle est sa tristesse ou sa joie,
Autant vers l'âpre Ménélas
Que vers la douloureuse Troie.
Criez, les Grecs, et combattez!
Minerve effleure à vos côtés
Le sol roussi de canicule!
Son grand vol jamais ne recule,
Elle tombe du ciel, circule,
Remonte au ciel voir Jupiter,
Retombe, déchire l'éther
De son éblouissante lance!
L'air chaud que sa double aile bat
Lorsque son vol actif s'élance
À droite, à gauche, en haut, en bas,
Fait couler ses cheveux du casque;
Elle est la superbe bourrasque,
Et l'ouragan clair du combat!
Quels beaux efforts! Quels jeux épiques!
Quel cliquetis ses armes font
Lorsqu'elle est peinte au bleu plafond
Au-dessus d'un tapis de piques!
Elle écarte un fer ou le tord,
Pousse la main de Diomède,
Enfonce un trait, verse un remède,
Prend la forte voix de Stentor;
Et pour mieux leur venir en aide,
Se transfigure tour à tour
En jeune homme, en char, en vautour!
En haut d'une invisible tour
Plante sa gigantesque égide;
Et reparaît, souple et rigide,
Souple et rigide comme un lys
Qu'un bourdon anime et talonne,
Plus indomptable que Bellone
Et plus charmante que Cypris!
Elle blesse Mars, frappe Énée,
Et rapide, folle, acharnée,
Vise Vénus qui le défend!
La délicate main se fend,
Un cri de femme! Du sang tombe!
Vénus quitte son brave enfant
Qu'Apollon ravit à la tombe;
Et tandis que la tendre Hébé
Panse avec soin les tissus roses
On voit fleurir de pourpres roses,
Où le sang divin est tombé.
Pallas! que d'efforts! que de zèles!
Quelles infatigables ailes!
Quelle ardeur à compter les morts!
Quel éclat fourbe en ton œil large
Lorsque tu saisis par leurs mors,
Éton, Lampus, Xante et Podarge,
Pour briser leur quadruple charge
Sous les harnais aux triples ors!
Ah! tu sais bien que dans Athènes
Les seuils, les temples, les fontaines,
Disent ton geste triomphant
Porteur de l'invincible épée,
Depuis ton image en poupée
Qu'embrasse le petit enfant,
Jusqu'à la pierre dure et blanche
Où, tes pieds nus brunis par l'eau,
Tu rêves, la main sur la hanche,
Et le front contre un javelot...
Déesse turbulente et sage
Qui te laisses, tel un fruit mûr,
Choir du haut en bas de l'azur
Où rien ne t'arrête au passage,
Et voltige sur le terrain
Que ton regard rapide embrasse
Comme un faucon casqué d'airain
Tournoie au-dessus d'une chasse
Et plane en aiguisant son bec!
C'est parce que le peuple grec
Veut t'offrir une autre statue
Et s'abandonne entre tes mains,
Que ta colère enflamme et tue
(Ah! que les Dieux sont donc humains!)
Cette Ilion qui s'évertue.
C'est parce que tu veux du miel,
L'encens qui parfume le ciel
Et de blancs troupeaux de génisses,
Que tu vas, viens, tournes et glisses
Comme un sublime ludion
À travers l'air si doux à fendre,
Contre Mars qui cherche à défendre
Les murs menacés d'Ilion!
Et c'est peut-être, et c'est sans doute,
Bien qu'Homère n'en dise rien,
Cette miraculeuse joute,
Tout ce manège aérien
Parce que Diomède trouble
Et enveloppe ton cœur double
D'un étrange et fiévreux lien!
Et que sur son char où se dresse
La surnaturelle tendresse
De tout ton beau vol déplié
Comme une victoire de proue,
Il t'a promis, s'il broie et troue
Et mutile Hector sous sa roue,
Une cuirasse et un collier!
APRÈS AVOIR RELU DES NOMS DE L'ILIADE
Samos, Glaphyre, Elone, Hyria, Coronée,
Médéon, Haliarte, Orchomène et Daulis,
Je ne verrai jamais vos marbres ni vos lys,
Mais de vos noms divins ma vie est couronnée!
LE SÉJOUR PRÈS DU LAC
TROIS POÈMES
Tu te disais: Plus tard au temps des beaux voyages,
Respirer l'air, soufré par de secrets orages,
Dans les jardins pleins d'ombre et de magnolias.
COMTESSE DE NOAILLES.
I
Ma paresse au jardin glisse comme un beau cygne,
Le soir est intime et clément;
Vais-je aller retrouver l'ami qui me fait signe
À Clarens sur le lac Léman?
Simple et miraculeuse abondance française...
On naît, on meurt et je suis là.
La fraîcheur du gravier tourne autour de ma chaise,
Ma chaise longue de villa.
Chaque nuage a l'air d'être un tapis de conte,
Où s'envole un jeune vizir!
Plus rien d'extérieur ne subsiste ou ne compte,
Je suis seul avec mon plaisir.
Parce que l'air m'enroule un arôme de roses
Comme une écharpe autour du cou;
J'aime les dieux de l'Inde avec leurs molles poses,
Charmant la rose et le coucou.
J'imagine leurs yeux retroussés vers les tempes,
Lorsqu'au centre d'un chaud bassin
Ils sortent du lotus, qu'on voit sur les estampes
Arrondir son pâle coussin.
Une princesse dort contre un cyprès de Perse...
Un nègre brûle du santal...
Parce qu'un paon rôdeur, dont l'appel me transperce,
Traîne un trésor oriental.
L'héliotrope, avec des chants et des huées,
De l'épinette et du canon,
Fait surgir, bleu troupeau d'orageuses nuées,
Les arbres du grand Trianon.
Tout mon humble jardin suscite, éveille, évoque!
Un murmure apporte un pays;
Un parfum réinvente une lointaine époque,
L'histoire peuple les taillis.
L'heure n'impose plus la contrainte ou la ligne,
Et plus d'esclavage d'amant.
Ma paresse au jardin glisse comme un beau cygne,
Le soir est intime et clément.
Il a cette langueur d'une convalescence
Avec des amis près de soi;
Le vif Éros lassé de trop d'effervescence,
Silencieusement s'assoit.
Et je crains de meurtrir cet impalpable rêve,
Et ce soir doux comme un hamac,
Pour aller à Clarens sur le lac de Genève,
Ce calme lac! Ce traître lac!
Où tant de volupté se mêle à l'eau sournoise,
Que j'ai, plein de troublantes peurs,
Désiré mon jardin naïf de Seine-et-Oise,
À bord de ses petits vapeurs.
II
Mon rêve, tour à tour, s'échafaude et s'écroule,
Je ne distingue plus dans quel sens l'express roule;
Un bruit sourd, incessant, grondant, régulier,
Me rythme un air connu que j'avais oublié,
Et peu à peu, tandis que je divague encore,
Une immense fraîcheur vient d'annoncer l'aurore!
Le cauchemar se sauve avec ses noirs dragons;
Le sifflet de l'express, sur les toits des wagons,
Est un drapeau qui flotte et ploie et se renverse.
Le cri pur des oiseaux se meurt en sens inverse,
Et derrière les fils d'un grillage incertain,
Tout renaît et sourit comme au dernier matin.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La douane éveille ceux que la paresse empêche
De voir chaque matin le ciel être une pêche;
Et tout à coup, après cette pénible nuit,
De sommeil maladif et de fiévreux ennui,
Où l'heure ralentit, recule et recommence:
Vallorbe!... Et le glacier comme un sorbet immense!
--On descend des filets les valises de cuir,
On a l'impression de poursuivre et de fuir;
Un bonheur ingénu fleurit les humbles gares.
Voici l'usine rose où l'on fait les cigares,
La vigne où chaque grappe habite un petit sac,
Les mouettes qui sont le leit motiev du lac,
Vevey dont la couleur est si fraîche et si franche
Que tous les jours pour elle ont l'air d'être Dimanche;
Et, sans l'avide espoir d'un nouvel horizon,
Dans le jardin en pente où leur chaude maison
Sous les pétunias bicolores se vautre,
Ces bienheureux Vaudois qui ne savent rien d'autre!
III
J'ai voulu me contraindre et me mettre à l'ouvrage
Mais l'air est imprégné d'un invisible orage;
Une étrange, croissante et nouvelle torpeur
Me fait voir sans désir passer un blanc vapeur,
Coupant avec le fer de sa mouvante hélice,
Un hôtel à l'envers qui tremble dans l'eau lisse.
Un nuage est au ciel, un grand Pégase las;
Un autre, au flanc du mont où dorment des villas,
Un silène ventru couché parmi les vignes.
Les mouettes ont l'air d'être des petits cygnes,
Et le lac paternel balance leur troupeau.
Le glacier s'attendrit sous un rose chapeau,
Et regarde, étonné d'avoir des cimes roses,
Clarens dont Lord Byron a respiré les roses.
Voyageur immobile au creux du doux hamac
Je vogue! Et tout à coup sur le cirque du lac,
Où son reflet disperse une molle fortune,
C'est le quotidien miracle de la lune!
Son limpide ballon somnole au bout d'un fil;
Et je me crois César alangui par le Nil
Lorsque, don qui s'apporte et qui lui-même s'offre,
De vingt-cinq voiles noirs déroulés dans un coffre
Surgissait, svelte ibis, la reine aux ongles peints!
Au-dessus de Montreux les forêts de sapins
Semblent, sur les rochers, d'envahissantes mousses;
Et je songe à l'express plein de sourdes secousses
Où se dévidera, sur un rythme moqueur,
Le triste fil tendu des pays à mon cœur.
LE SOIR
_Jam Cytherea choros ducit Venus, imminente luna._
HORACE.
LE JET D'EAU
UN NYMPHÉA
Il ne sait plus quel pourpoint mettre.
UN AUTRE
Il en a tant!
LE CRÉPUSCULE
Las de me renverser au miroir de l'étang,
Narcisse épouvanté de sa splendeur morose,
Je me promène en gris avec un feutre rose
Et je porte un manteau de brouillard violet.
LES TUBÉREUSES
Comme il est fier et beau!
LES SOLEILS
Comme il est fat et laid!
LA COLLINE LOINTAINE
Le jour perd l'équilibre à ma crête et bascule...
LE CRÉPUSCULE
Saluez tous! je suis le prince Crépuscule...
UNE GRENOUILLE
Je crois que l'herbe croît.
UN CRAPAUD
Crois-tu? Crois-tu?
LE DERNIER RAYON
Je meurs...
LE CRÉPUSCULE
Je conduis comme un chef d'orchestre des rumeurs;
Universel amant, exact, subtil et tendre,
J'entre dans chaque chambre où l'on rêve à m'attendre,
Avec les souvenirs accrochés après moi.
Je suis l'ordonnateur du calme et de l'émoi,
Je verse tour à tour l'insomnie ou le songe,
J'enseigne aux miroirs francs la beauté du mensonge,
Et lorsqu'Éros, semeur d'inguérissables maux,
Cruel comme un enfant avec les animaux,
Remplit un cœur fané de ses muets tumultes,
Je rappelle à ce cœur l'oubli des autres cultes:
Que d'une Vierge un fils comme à Vénus est né;
Et que s'il est un dieu de roses couronné,
Il en existe un autre auréolé d'épines!
Alors tout le jardin ferme ses aubépines,
Ses gloires de Dijon, ses Maréchal Niel,
Son sérail alangui de parfums, et le ciel
Pour me récompenser de ma pieuse course,
Accroche à mon manteau _l'Ordre de la Grande Ourse!_
Je suis le doux voleur aux invisibles mains
Qui dérobe aux œillets, aux lys et aux jasmins
Leur arôme excessif tout le long des allées,
Pour le charme incomplet des pâles azalées!
Je suis bon, je suis pur; rien de beau ne me nuit;
Je suis le fils rêveur du jour et de la nuit,
Et je porte le nom charmant de Crépuscule...
LES TUBÉREUSES
Comme il est radieux!
LES SOLEILS
Comme il est ridicule!
LE CRÉPUSCULE
Qu'aperçois-je? un lecteur encor, dans son hamac?
LE HAMAC
Je suis le lourd filet d'un impalpable lac.
LE CRÉPUSCULE
La rêverie approche avec son équipage.
LA RÊVERIE
Emportons-le!...
LE LECTEUR
Qui donc me parle?
LA RÊVERIE
Emportons-le!...
LE CRÉPUSCULE
J'embrouille doucement les lettres sur sa page.
LE LECTEUR
Entre le livre et moi quel est ce geste bleu?
UNE VOIX
À demain!
LE SILENCE
Chut!...
LE CRÉPUSCULE
Quel est ce long cri?
LE SILENCE
Le tapage,
Comme un aigle blessé qui s'envole... Il se tait.
LE JET D'EAU
Il était une fois... il était... il était...
Il était une fois... tout mon collier s'égraine!
Il s'égraine! il était une reine qui... non!
Taisez-vous!... tout ce bruit!... je m'embrouille!... une reine
Qui... j'ai perdu le fil de l'histoire, son nom
Je ne le connais plus... une reine...
LE BASSIN
Ça traîne.
LE JET D'EAU
Il était...
LE CYPRÈS
Qu'il finisse!
LE JET D'EAU
Il était une fois...
Tout mon collier cassé me roule entre les doigts!
Je cherche, je descends, je monte... il était une...
Une reine...
LE BASSIN
Je suis le lac.
LE REFLET DE LA LUNE
Je suis la lune.
LE JET D'EAU
Il était une fois une reine et un roi...
Il était... Le fil craque encor c'est diabolique!
UNE GOUTTE D'EAU
Il explique au public.
UNE AUTRE
Ça complique.
UNE AUTRE
Il s'applique.
LE JET D'EAU
Autour d'un rayon bleu je mets mon crochet froid.
Tant pis! Je ne sais plus! la lune me traverse!
Je m'élance et me laisse choir à la renverse!
LE REFLET DE LA LUNE
Il va m'étreindre avec sa jacassante averse!
LE NUAGE
Ô toi, dont la blancheur n'est au miroir de l'eau
Qu'un des mille reflets de ce divin falot,
Autour duquel, parmi d'autres falots plus vagues
Nous sommes tour à tour des vaisseaux et des vagues,
Je vais anéantir ton orgueil en passant.
(_Il cache la lune._)
LES TÉNÈBRES
Nous venons com me un vol de corbeaux gigantesques;
Nous aimons les soupirs, les larmes et le sang,
Et nous peignons sur tous les murs de noires fresques!
Nous sommes...
LE NUAGE
C'est fini. (_Il s'éloigne, la lune réapparaît._)
LE REFLET DE LA LUNE
Je suis la lune!
LE NUAGE
Il ment.
LE BASSIN
Non, puisqu'il fait obscur dès qu'il part.
LE NUAGE
Compliment!
(_Il prend la forme d'une figure rieuse qui s'évapore._)
LE JET D'EAU
Je jongle, j'exécute une fraîche voltige!
Je suis une fusée, une aigrette, une tige!
Regardez-moi: je n'en peux plus, j'ai le vertige!
LE CYPRÈS
Pitre!
LE JET D'EAU
Je vais, je vais, et tout à coup je sens
Un choc, j'ai rencontré le ciel, je redescends!
J'ai l'air d'un cri silencieux. Je suis superbe!
LE CYPRÈS
Je suis l'obscur jet d'eau jailli d'un bassin d'herbe.
UNE ABEILLE
Adieu! Dans mon miel clair comme une blonde poix,
Je mêlerai ce soir un rien de fleur de pois.
UN BOURDON
Sur mon mât, pour me fuir, chaque rose trémière
Semble vouloir en haut arriver la première.
UNE FUMÉE
Je connais mal ma route et je flâne au détour;
Je déroule un ruban, j'échafaude une tour,
Je fabrique une amphore et je modèle une anse...
Une fois mon travail fini... je recommence.
Je zèbre le ciel net comme un plafond d'onyx.
Chacune de mes sœurs est un petit phénix,
Que le vent éparpille et que la flamme enfante!
Je ne suis pas toujours la fleur du toit en pente,
Et lorsqu'un encensoir m'exhale en encensant,
Je suis le bouquet bleu du vase incandescent.
Je trace, avec le geste doux d'un col de cygne,
Le nom mystérieux que je signe et résigne;
Et lasse d'enrouler, comme on parle tout bas,
Ce même nom toujours qu'on ne déchiffre pas
Et qui s'évanouit loin de ma cheminée,
J'agonise et je meurs sitôt que je suis née.
LE COUPLE ET LES PARFUMS
LES COULEURS
Violentes couleurs! Impondérables tons!
Il faut partir clans l'ombre hostile.
(_Elles disparaissent._)
LES PARFUMS
Nous restons.
--Tournons, rampons, sautons, dansons autour des couples,
Soyons vifs, nonchalants, impérieux et souples,
Faisons surgir des lieux, des dates et des noms;
Il faut que leur esprit naïf et tendre parte,
Aux pays inconnus qu'ils rêvaient sur la carte,
Errer parmi les parcs lointains d'où nous venons.
On entend quatre pas sur l'invisible sable,
Le jet d'eau fatigué ne cherche plus sa fable;
Sur l'invisible sable on entend quatre pas.
Sautons comme des daims, glissons comme des cygnes
Et remplaçons, à l'heure où s'estompent les lignes,
Les mots qu'ils devraient dire et qu'ils ne disent pas.
Brodons nos fils soyeux sur le célèbre thème,
Faisons un vers exquis du trop banal...
LE COUPLE
Je t'aime!
LES PARFUMS
Et s'ils sont, ces pantins de l'éternel complot,
Bêtes comme un glaïeul ou comme une anémone,
Nous ferons de l'amante Hélène et Desdémone,
Adorant pour un soir Pâris et Othello.
LE PARFUM DES ROSES
Langoureux comme un chat qu'un jeune vizir berce,
Je suis un coussin tiède où le soir vient s'asseoir;
Et chaque rose a l'air d'un petit encensoir
D'où je sors, pour conter comment on conte en Perse.
Je me traîne à pas lents sur un fin tapis d'air,
Un tapis de Bagdad qu'un souffle de vent moire,
Et peu à peu j'éveille au fond de leur mémoire
_Aladin, Mariam et les trois Calander._
Dans des flacons fluets qu'un cristal doré bouche,
On veut garder captif mon charme de rôdeur!
Je suis la plus charnelle et la plus tendre odeur
Et je vais parfumer leur bouche...
LE PARFUM DE L'OEILLET
Je suis pressant comme un billet,
J'incite aux pires confidences,
Je pâme à la sueur des danses
Dans le cœur compact de l'œillet.
J'aime les beaux ébats farouches,
Les paumes chaudes sur les seins,
Le désordre mou des coussins
Et les inépuisables couches.
Et je vais, pour de chers accords,
Puisqu'un poivre sucré m'imprègne,
Régner comme un despote règne,
Aux endroits secrets de leurs corps.
LE PARFUM DES LYS
L'entendez-vous monter du troupeau des eunuques,
Le chœur chaste et impur des pâles soprani?
LE POLLEN
Je veux blondir d'un peu d'or blond leurs blondes nuques.
LE PARFUM DES LYS
L'entendez-vous monter vers la nef d'infini,
Loin des sanglots profonds et des douloureux râles,
Le chœur inquiétant des longs soprani pâles?
LE PARFUM DU RÉSÉDA
Moi, je suis à leurs pieds le discret réséda.
LE PARFUM DE L'HÉLIOTROPE
Je peux m'y hasarder puisqu'il s'y hasarda;
Je suis timide...
LE MUSC
Assez! Tout ce mélange empeste!
Ils assaillent sa robe, ils grimpent à sa veste,
J'étouffe! Les voilà tout à coup presque cent!
On ne distingue plus au juste ce qu'on sent!
Chacun avec fierté dit son nom de baptême!
LUI
Ton parfum est exquis!
LE MUSC
C'est moi.
LES PARFUMS
C'est nous.
ELLE
Je t'aime.
LE DÉSIR
Je vole à leur visage et rampe à leurs genoux.
LUI
Quel est-il ton parfum?
ELLE
C'est toi!
LE MUSC
C'est moi.
LES PARFUMS
C'est nous.
LA LAMPE ET LES PHALÈNES
L'EXPRESS (_au loin, dont la voix diminue_).
Demain, à leur réveil, ce sera ma surprise
D offrir aux voyageurs un coin de mer qui frise,
Lorsque sur mes carreaux qu'un bras frileux atteint
Ils auront effacé l'haleine du matin.
L'AUTO
Je vois fuir sur la route aux lueurs de mon phare
La chaumière éperdue et l'arbre qui s'effare!
LA BARQUE
Je stagne. Au fond de moi, de l'eau verte croupit.
Je suis le vieux palais d'un crapaud accroupi;
Et, romantique acteur privé de mélodrames,
Je laisse un liseron s'enrouler à mes rames.
UN NYMPHÉA
À chaque nymphéa, sur son petit plateau
Le ciel jette une étoile!
UNE BELLE DE JOUR
Il est tard.
(_Elle se ferme._)
UNE BELLE DE NUIT
Il est tôt.
(_Elle s'ouvre._)
LA CHAUVE-SOURIS
La sorcière avait une étrange défroque,
Pour courir au sabbat, et j'en suis une loque;
Et je tournique, avant que je me laisse choir
Contre un volet, comme un hideux petit mouchoir.
LA LAMPE
Viens! J'ai de l'or pour te broder! Je suis prodigue.
Autour de ma clarté tourne une frêle digue;
On craint le gaspillage et l'on prévoit le vol;
Je voudrais enrichir ton terne et sombre vol,
Avec le clair trésor de mes richesses jaunes!
Viens! Je n'ai pas hélas! la voix du roi des Aulnes...
Mais regarde: brodeur à l'éblouissant fil,
J'ourle déjà d'or blond ce virginal profil,
Ce virginal profil penché vers son ouvrage!
LA CHAUVE-SOURIS
Je ne veux pas venir.
L'ÉLECTRICITÉ
C'est bien fait! Elle rage.
LA LAMPE
À ton gré, la fenêtre est grande ouverte, et si
Cela te plaît soudain d'entrer, entre!
LA CHAUVE-SOURIS
Merci.
(_Elle zigzague._)
UNE PHALÈNE
Quel est ce papillon au fond d'un tube en verre?
LA LAMPE
Mon bec! Viens t'y chauffer!
L'ÉLECTRICITÉ
La goule persévère...
LA LAMPE
Approche...
LA PHALÈNE
Justement je disais à l'iris
Que...
LA LAMPE
J'entends mal... approche!
LA PHALÈNE
Oh!
(_Elle tombe._)
LA LAMPE
Paf!
L'ÉLECTRICITÉ
_De Profundis!_
LA LAMPE
Quel bon hasard?...
SECONDE PHALÈNE
Bonjour, lampe!
LA LAMPE
Bonjour, phalène!
SECONDE PHALÈNE
La nuit souffle à cette heure une adorable haleine...
J'ai vu trois papillons de jour, ils sont hideux!
Et...
LA LAMPE
J'entends mal... approche... approche encore...
SECONDE PHALÈNE
Ah!
(_Elle tombe._)
L'ÉLECTRICITÉ
Deux!
LA LAMPE
Victoire!
(_On la souffle._)
L'ÉLECTRICITÉ
Trois!... Enfin ils vont pouvoir s'ébattre,
Ces pauvres animaux, et moi luire en paix.
(_On l'éteint._)
L'OMBRE
Quatre!
Et ce sera mon tour lorsque de coq en coq,
J'entendrai, grelottant sous mon grisâtre froc,
Appel qu'un autre appel précède et accompagne,
Ma condamnation courir par la campagne.
LE SOIR
Je suis le soir! La nuit n'apparaît pas encor,
Mais elle approche et je l'annonce au son du cor...
LES SOLITUDES
LES CORS DE CHASSE
_Un chevreau baigne à la fontaine.
Son corps blessé d'une centaine de tons;
Chantons notre plainte incertaine,
La forêt est lointaine et nous vous l'apportons..._
UN POÈTE
Le soir charmant et flou que la nuit brusque achève,
Est comme un ami mort qu'on revoit dans un rêve;
Un train sème son cri. Le ciel à l'horizon
Semble une pâle, immense et légère cloison,
Où le nuage met sa suave guirlande;
Tant que, si l'on était un bon Saint de Légende,
On partirait avec du pain sec et du miel
Pour le rivage heureux où Ton touche le ciel.
L'herbe jeune et crépue est une brebis verte;
On voit le salon clair par la fenêtre ouverte.
Éros, qui se promène avec des pieds mouillés,
Répare son carquois rempli de fers rouillés,
Et laisse en paix mon cœur meurtri par ses saccages.
Les arbres sont peuplés comme de grandes cages;
Le parfum pleut sur moi d'un vernis de Japon;
La terre a la fraîcheur d'une berge ou d'un pont,
Et je vois, longuement et sans un geste d'ailes,
Ces petits voiliers noirs que sont les hirondelles
Cingler sur un flot pur vers d'invisibles ports.
Émotion divine! Adorables transports!
Mon esprit allégé, pour le rêve appareille!
Cent mille bruits confus me tournent dans l'oreille;
Ma chaise longue est là.--Le Monde est alentour!
Je me sens au sommet d'une impalpable tour
Que n'atteindra jamais la laideur ennemie!
L'air parfumé m'enroule ainsi qu'une momie,
Je sens ses linges fins me coller aux genoux;
Ma main gauche, qui pend parmi les rosiers mous,
Trouve la douceur souple et lourde qu'on remarque
Lorsqu'on laisse traîner son bras hors d'une barque,
Dans le calme chauffé des lacs italiens.
Je ne veux plus ce soir de terrestres liens,
Ma joie est un jet d'eau qui jamais ne retombe!
Un prodige inouï m'évitera la tombe;
On est mort avant moi, mais sait-on si je meurs?
L'avenir plein d'appels, de drapeaux, de rumeurs,
Est un royaume ouvert que mon désir pavoise!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ô calme, ô tout petit jardin de Seine-et-Oise...
UN SOLITAIRE
Dans la chambre, un beau soir qu'on remarque et qu'on orne,
Plein de l'espoir fugace et du doute obssesseur,
Recevoir comme un coup le choc de l'ascenseur...
S'évanouir pour une auto qui passe et corne...
Et regarder, honteux d'être son confesseur,
Le bouquet inutile auprès du fauteuil morne.
LA PENDULE
La ville est loin. Ici tu n'attends que la nuit.
Laisse les souvenirs, demeure avec l'ennui,
L'épouvantable Ennui!
LE BOUQUET
Je m'endors dans mon vase...
LE FAUTEUIL
Je tends mes bras de cuir vers une absente extase.
LA VILLE LOINTAINE
On naît, on meurt, on rit, on pleure, on meurt, on naît
Dans toutes mes maisons et dans toutes mes rues...
LA PENDULE
La vie est un roman et l'exil un signet;
Ne te raccroche pas aux heures disparues...
LE SOLITAIRE
Et quelquefois... très rarement! elle venait.
UN ADOLESCENT