[1] 11 octobre 1911.
[2] L'agression italienne de 1911, dirigée contre la Turquie pour le
rapt de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque.
[3] Il n'est pas discutable que, si la Turquie se jeta finalement dans
les bras de l'Allemagne, la faute en fut à l'Angleterre et à la France,
qui prirent contre la Turquie, toujours, le parti de tous ses ennemis.
[4] Il convient d'être juste. Ces lettres furent écrites en 1911.
Depuis, l'événement prouva qu'en effet la Grèce, la Bulgarie et la
Serbie n'avaient pas «osé» se jeter à la gorge de la Turquie malade:
mais c'était pour attendre que la Turquie fût, en outre, blessée
grièvement par le poignard italien. Alors, tout de suite, les nations
balkaniques, dès 1912, «osèrent».
_EN FAÇON D'ÉPILOGUE_
Ces lettres, la princesse Séniha les avait écrites au cours de cette
mauvaise année 1911, qui vit le commencement de la catastrophe
ottomane. Depuis, on sait ce qui s'est passé:--Vaincue par l'Italie;
vaincue par la quadruple alliance des Grecs, des Serbes, des
Monténégrins et des Bulgares,--lesquels, d'ailleurs, n'eurent pas
plutôt déchiré leur proie qu'ils s'entre-déchirèrent eux-mêmes
sur cette proie sanglante, luttant à qui boirait le plus de sang
chaud;--bafouée par toute l'Europe, oui, toute!... laquelle Europe
s'empressa de donner le coup de pied de l'âne au vieux lion turc
expirant; trahie même par la France qui, dans son ignorance enfantine
de toutes les questions extérieures, de toute la géographie et de
toute l'histoire,--de toute sa propre histoire même! applaudit alors
stupidement à la défaite d'une bonne, d'une loyale nation qui avait
été son alliée, sans jamais manquer au pacte d'alliance, de 1527 à
1914;--bref, écrasée, dépecée et saignée à blanc, la Turquie perdit
coup sur coup toutes ses possessions d'Afrique et d'Europe, et beaucoup
de ses provinces d'Asie, encore que toutes fussent turques de cœur
et d'âme, turques légitimement, turques pour les trois quarts de
leur population, les immigrants mêmes y compris! Ce n'était vraiment
pas à tort que la princesse Séniha, quittant Constantinople pour
l'Anatolie,--pour Angora peut-être,--abandonnait toute espérance et
priait seulement Allah, le Miséricordieux, que désormais la fin, pour
elle et pour sa race, fût simplement douce, s'il se pouvait, et, s'il
ne se pouvait pas, prompte...
Depuis...
Au fait, depuis... qu'est-elle devenue, la pauvre princesse?...
Nous, ses correspondants d'autrefois, n'en savons rien...
En 1913, il semblait véritablement que la Turquie eût bu la
lie de son calice. Pour elle, un pire malheur ne pouvait guère
s'envisager:--Gardien des détroits,--gardien des Dardanelles
et du Bosphore,--le Sultan n'était-il pas l'état-tampon par
excellence? l'état-tampon fait exprès pour écarter l'une de
l'autre ces deux rivales séculaires, la gigantesque Angleterre et
la gigantesque Russie?--Londres, comme Pétersbourg, se fût alors
opposé systématiquement à toute modification d'un _statu quo_ qui,
seul, s'était prouvé capable de maintenir en équilibre la balance
européenne...
Hélas! 1914 vint... L'Allemagne avait su profiter des fautes, des
ignorances et des lâchetés du reste de l'Europe. Constantinople,
ulcérée par l'injustice occidentale, était mûre pour les projets
allemands. Le Gouvernement Jeune-Turc, criminel une fois de plus,
précipita la Turquie--sans même qu'elle s'en rendît compte--dans le
conflit. Et ce fut le désastre final. Quand la paix revint, la perfidie
anglaise avait déclenché la révolution russe; c'est-à-dire qu'il
n'y avait plus de Russie; et la France ne sut pas mesurer à temps
le nouveau péril dont tous ses intérêts orientaux étaient menacés.
Bref, Pétersbourg n'étant plus là pour s'y opposer, et Paris n'y
songeant pas[1], Londres jugea unique cette occasion de se substituer
soi-même au Sultan. Le maréchal Franchet d'Espérey avait pris
Constantinople: les généraux anglais se chargèrent de l'occuper,--à
titre définitif.--Une fois de plus, Bertrand avait tiré les marrons du
feu, et Raton les mangeait.
Quant à la princesse Séniha...
Jusqu'en 1918, il nous arriva d'avoir encore de ses nouvelles. Un des
derniers rois qui règnent en Europe, et le dernier je crois, qui soit
tout à fait un grand roi,--qui soit aussi tout à fait un galant homme,
un gentilhomme et un grand cœur,--ce roi-là, prenant en pitié la douce
infortune de notre princesse lointaine, chassée d'abord de sa maison,
puis de sa ville, puis, peu à peu, chassée de son pays, daigna lui
servir de vaguemestre ... lui fit passer des courriers d'Europe--malgré
la guerre!--et fit aussi passer en Europe les quelques lettres qu'elle
écrivait encore.
Mais quand la paix vint, tout fut fini, le blocus anglais, plus
rigoureux que l'autre, exila définitivement du monde occidental, du
monde parisien, la pauvre petite princesse Séniha, qui aimait tant
Paris...
Définitivement?...
Au fait, qui sait? La Turquie était un corps si sain qu'il semble que
ce corps, même amputé de sa tête, se résout difficilement à mourir.
L'Angleterre a beau lancer contre Angora tous ses valets athéniens, le
dernier mot n'est peut-être pas dit! Et peut-être reverrons-nous un
jour, dans une Turquie obstinément libre, une princesse Séniha libre,
elle aussi, d'écrire à qui bon lui semble, et de raconter véridiquement
toutes ses souffrances, malgré la Grèce, malgré l'Arménie, malgré les
soviets,--et malgré l'Angleterre.
[1] Paris, qui ne savait pas où est Mossoul, ne savait peut-être pas
non plus où est Constantinople? Ou, peut-être encore, Londres avait-il
mis, sur les yeux de Paris un bandeau d'or?
* * * * *