IV

Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,

A travers le chaos des vivantes cités,

Mères au coeur saignant, courtisanes ou saintes,

Dont autrefois les noms par tous étaient cités.

Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,

Nul ne vous reconnaît! un ivrogne incivil

Vous insulte en passant d'un amour dérisoire;

Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.

Honteuses d'exister, ombres ratatinées,

Peureuses, le dos bas, vous côtoyer les murs,

Et nul ne vous salue, étranges destinées!

Débris d'humanité pour l'éternité mûrs!

Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,

L'oeil inquiet, fixé sur vos pas incertains,

Tout comme si j'étais votre père, ô merveille!

Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins:

Je vois s'épanouir vos passions novices;

Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus;

Mon coeur multiplié jouit de tous vos vices!

Mon âme resplendit de toutes vos vertus!

Ruines! ma famille! ô cerveaux congénères!

Je vous fais chaque soir un solennel adieu!

Où serez-vous demain, Eves octogénaires,

Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu?

Les Fleurs du Mal · 第 101 / 144 题