Mais ces paroles en pénétrant dans les ondes du sommeil où Swann était

plongé, n’étaient arrivées jusqu’à sa conscience qu’en subissant cette

déviation qui fait qu’au fond de l’eau un rayon paraît un soleil, de

même qu’un moment auparavant le bruit de la sonnette prenant au fond

de ces abîmes une sonorité de tocsin avait enfanté l’épisode de

l’incendie. Cependant le décor qu’il avait sous les yeux vola en

poussière, il ouvrit les yeux, entendit une dernière fois le bruit

d’une des vagues de la mer qui s’éloignait. Il toucha sa joue. Elle

était sèche. Et pourtant il se rappelait la sensation de l’eau froide

et le goût du sel. Il se leva, s’habilla. Il avait fait venir le

coiffeur de bonne heure parce qu’il avait écrit la veille à mon

grand-père qu’il irait dans l’après-midi à Combray, ayant appris que

Mme de Cambremer--Mlle Legrandin--devait y passer quelques jours.

Associant dans son souvenir au charme de ce jeune visage celui d’une

campagne où il n’était pas allé depuis si longtemps, ils lui offraient

ensemble un attrait qui l’avait décidé à quitter enfin Paris pour

quelques jours. Comme les différents hasards qui nous mettent en

présence de certaines personnes ne coïncident pas avec le temps où

nous les aimons, mais, le dépassant, peuvent se produire avant qu’il

commence et se répéter après qu’il a fini, les premières apparitions

que fait dans notre vie un être destiné plus tard à nous plaire,

prennent rétrospectivement à nos yeux une valeur d’avertissement, de

présage. C’est de cette façon que Swann s’était souvent reporté à

l’image d’Odette rencontrée au théâtre, ce premier soir où il ne

songeait pas à la revoir jamais,--et qu’il se rappelait maintenant la

soirée de Mme de Saint-Euverte où il avait présenté le général de

Froberville à Mme de Cambremer. Les intérêts de notre vie sont si

multiples qu’il n’est pas rare que dans une même circonstance les

jalons d’un bonheur qui n’existe pas encore soient posés à côté de

l’aggravation d’un chagrin dont nous souffrons. Et sans doute cela

aurait pu arriver à Swann ailleurs que chez Mme de Saint-Euverte. Qui

sait même, dans le cas où, ce soir-là, il se fût trouvé ailleurs, si

d’autres bonheurs, d’autres chagrins ne lui seraient pas arrivés, et

qui ensuite lui eussent paru avoir été inévitables? Mais ce qui lui

semblait l’avoir été, c’était ce qui avait eu lieu, et il n’était pas

loin de voir quelque chose de providentiel dans ce qu’il se fût décidé

à aller à la soirée de Mme de Saint-Euverte, parce que son esprit

désireux d’admirer la richesse d’invention de la vie et incapable de

se poser longtemps une question difficile, comme de savoir ce qui eût

été le plus à souhaiter, considérait dans les souffrances qu’il avait

éprouvées ce soir-là et les plaisirs encore insoupçonnés qui germaient

déjà,--et entre lesquels la balance était trop difficile à établir--,

une sorte d’enchaînement nécessaire.

Mais tandis que, une heure après son réveil, il donnait des

indications au coiffeur pour que sa brosse ne se dérangeât pas en

wagon, il repensa à son rêve, il revit comme il les avait sentis tout

près de lui, le teint pâle d’Odette, les joues trop maigres, les

traits tirés, les yeux battus, tout ce que--au cours des tendresses

successives qui avaient fait de son durable amour pour Odette un long

oubli de l’image première qu’il avait reçue d’elle--il avait cessé de

remarquer depuis les premiers temps de leur liaison dans lesquels sans

doute, pendant qu’il dormait, sa mémoire en avait été chercher la

sensation exacte. Et avec cette muflerie intermittente qui

reparaissait chez lui dès qu’il n’était plus malheureux et que

baissait du même coup le niveau de sa moralité, il s’écria en

lui-même: «Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu

mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me

plaisait pas, qui n’était pas mon genre!»

TROISIÈME PARTIE

NOMS DE PAYS: LE NOM

Parmi les chambres dont j’évoquais le plus souvent l’image dans mes

nuits d’insomnie, aucune ne ressemblait moins aux chambres de Combray,

saupoudrées d’une atmosphère grenue, pollinisée, comestible et dévote,

que celle du Grand-Hôtel de la Plage, à Balbec, dont les murs passés

au ripolin contenaient comme les parois polies d’une piscine où l’eau

bleuit, un air pur, azuré et salin. Le tapissier bavarois qui avait

été chargé de l’aménagement de cet hôtel avait varié la décoration des

pièces et sur trois côtés, fait courir le long des murs, dans celle

que je me trouvai habiter, des bibliothèques basses, à vitrines en

glace, dans lesquelles selon la place qu’elles occupaient, et par un

effet qu’il n’avait pas prévu, telle ou telle partie du tableau

changeant de la mer se reflétait, déroulant une frise de claires

marines, qu’interrompaient seuls les pleins de l’acajou. Si bien que

toute la pièce avait l’air d’un de ces dortoirs modèles qu’on présente

dans les expositions «modern style» du mobilier où ils sont ornés

d’œuvres d’art qu’on a supposées capables de réjouir les yeux de celui

qui couchera là et auxquelles on a donné des sujets en rapport avec le

genre de site où l’habitation doit se trouver.

Mais rien ne ressemblait moins non plus à ce Balbec réel que celui

dont j’avais souvent rêvé, les jours de tempête, quand le vent était

si fort que Françoise en me menant aux Champs-Élysées me recommandait

de ne pas marcher trop près des murs pour ne pas recevoir de tuiles

sur la tête et parlait en gémissant des grands sinistres et naufrages

annoncés par les journaux. Je n’avais pas de plus grand désir que de

voir une tempête sur la mer, moins comme un beau spectacle que comme

un moment dévoilé de la vie réelle de la nature; ou plutôt il n’y

avait pour moi de beaux spectacles que ceux que je savais qui

n’étaient pas artificiellement combinés pour mon plaisir, mais étaient

nécessaires, inchangeables,--les beautés des paysages ou du grand art.

Je n’étais curieux, je n’étais avide de connaître que ce que je

croyais plus vrai que moi-même, ce qui avait pour moi le prix de me

montrer un peu de la pensée d’un grand génie, ou de la force ou de la

grâce de la nature telle qu’elle se manifeste livrée à elle-même, sans

l’intervention des hommes. De même que le beau son de sa voix,

isolément reproduit par le phonographe, ne nous consolerait pas

d’avoir perdu notre mère, de même une tempête mécaniquement imitée

m’aurait laissé aussi indifférent que les fontaines lumineuses de

l’Exposition. Je voulais aussi pour que la tempête fût absolument

vraie, que le rivage lui-même fût un rivage naturel, non une digue

récemment créée par une municipalité. D’ailleurs la nature par tous

les sentiments qu’elle éveillait en moi, me semblait ce qu’il y avait

de plus opposé aux productions mécaniques des hommes. Moins elle

portait leur empreinte et plus elle offrait d’espace à l’expansion de

mon cœur. Or j’avais retenu le nom de Balbec que nous avait cité

Legrandin, comme d’une plage toute proche de «ces côtes funèbres,

fameuses par tant de naufrages qu’enveloppent six mois de l’année le

linceul des brumes et l’écume des vagues».

«On y sent encore sous ses pas, disait-il, bien plus qu’au Finistère

lui-même (et quand bien même des hôtels s’y superposeraient maintenant

sans pouvoir y modifier la plus antique ossature de la terre), on y

sent la véritable fin de la terre française, européenne, de la Terre

antique. Et c’est le dernier campement de pêcheurs, pareils à tous les

pêcheurs qui ont vécu depuis le commencement du monde, en face du

royaume éternel des brouillards de la mer et des ombres.» Un jour qu’à

Combray j’avais parlé de cette plage de Balbec devant M. Swann afin

d’apprendre de lui si c’était le point le mieux choisi pour voir les

plus fortes tempêtes, il m’avait répondu: «Je crois bien que je

connais Balbec! L’église de Balbec, du XIIe et XIIIe siècle, encore à

moitié romane, est peut-être le plus curieux échantillon du gothique

normand, et si singulière, on dirait de l’art persan.» Et ces lieux

qui jusque-là ne m’avaient semblé que de la nature immémoriale, restée

contemporaine des grands phénomènes géologiques,--et tout aussi en

dehors de l’histoire humaine que l’Océan ou la grande Ourse, avec ces

sauvages pêcheurs pour qui, pas plus que pour les baleines, il n’y eut

de moyen âge--, ç’avait été un grand charme pour moi de les voir tout

d’un coup entrés dans la série des siècles, ayant connu l’époque

romane, et de savoir que le trèfle gothique était venu nervurer aussi

ces rochers sauvages à l’heure voulue, comme ces plantes frêles mais

vivaces qui, quand c’est le printemps, étoilent çà et là la neige des

pôles. Et si le gothique apportait à ces lieux et à ces hommes une

détermination qui leur manquait, eux aussi lui en conféraient une en

retour. J’essayais de me représenter comment ces pêcheurs avaient

vécu, le timide et insoupçonné essai de rapports sociaux qu’ils

avaient tenté là, pendant le moyen âge, ramassés sur un point des

côtes d’Enfer, aux pieds des falaises de la mort; et le gothique me

semblait plus vivant maintenant que, séparé des villes où je l’avais

toujours imaginé jusque-là, je pouvais voir comment, dans un cas

particulier, sur des rochers sauvages, il avait germé et fleuri en un

fin clocher. On me mena voir des reproductions des plus célèbres

statues de Balbec--les apôtres moutonnants et camus, la Vierge du

porche, et de joie ma respiration s’arrêtait dans ma poitrine quand je

pensais que je pourrais les voir se modeler en relief sur le

brouillard éternel et salé. Alors, par les soirs orageux et doux de

février, le vent,--soufflant dans mon cœur, qu’il ne faisait pas

trembler moins fort que la cheminée de ma chambre, le projet d’un

voyage à Balbec--mêlait en moi le désir de l’architecture gothique avec

celui d’une tempête sur la mer.

J’aurais voulu prendre dès le lendemain le beau train généreux d’une

heure vingt-deux dont je ne pouvais jamais sans que mon cœur palpitât

lire, dans les réclames des Compagnies de chemin de fer, dans les

annonces de voyages circulaires, l’heure de départ: elle me semblait

inciser à un point précis de l’après-midi une savoureuse entaille, une

marque mystérieuse à partir de laquelle les heures déviées

conduisaient bien encore au soir, au matin du lendemain, mais qu’on

verrait, au lieu de Paris, dans l’une de ces villes par où le train

passe et entre lesquelles il nous permettait de choisir; car il

s’arrêtait à Bayeux, à Coutances, à Vitré, à Questambert, à Pontorson,

à Balbec, à Lannion, à Lamballe, à Benodet, à Pont-Aven, à Quimperlé,

et s’avançait magnifiquement surchargé de noms qu’il m’offrait et

entre lesquels je ne savais lequel j’aurais préféré, par impossibilité

d’en sacrifier aucun. Mais sans même l’attendre, j’aurais pu en

m’habillant à la hâte partir le soir même, si mes parents me l’avaient

permis, et arriver à Balbec quand le petit jour se lèverait sur la mer

furieuse, contre les écumes envolées de laquelle j’irais me réfugier

dans l’église de style persan. Mais à l’approche des vacances de

Pâques, quand mes parents m’eurent promis de me les faire passer une

fois dans le nord de l’Italie, voilà qu’à ces rêves de tempête dont

j’avais été rempli tout entier, ne souhaitant voir que des vagues

accourant de partout, toujours plus haut, sur la côte la plus sauvage,

près d’églises escarpées et rugueuses comme des falaises et dans les

tours desquelles crieraient les oiseaux de mer, voilà que tout à coup

les effaçant, leur ôtant tout charme, les excluant parce qu’ils lui

étaient opposés et n’auraient pu que l’affaiblir, se substituaient en

moi le rêve contraire du printemps le plus diapré, non pas le

printemps de Combray qui piquait encore aigrement avec toutes les

aiguilles du givre, mais celui qui couvrait déjà de lys et d’anémones

les champs de Fiésole et éblouissait Florence de fonds d’or pareils à

ceux de l’Angelico. Dès lors, seuls les rayons, les parfums, les

couleurs me semblaient avoir du prix; car l’alternance des images

avait amené en moi un changement de front du désir, et,--aussi brusque

que ceux qu’il y a parfois en musique, un complet changement de ton

dans ma sensibilité. Puis il arriva qu’une simple variation

atmosphérique suffit à provoquer en moi cette modulation sans qu’il y

eût besoin d’attendre le retour d’une saison. Car souvent dans l’une,

on trouve égaré un jour d’une autre, qui nous y fait vivre, en évoque

aussitôt, en fait désirer les plaisirs particuliers et interrompt les

rêves que nous étions en train de faire, en plaçant, plus tôt ou plus

tard qu’à son tour, ce feuillet détaché d’un autre chapitre, dans le

calendrier interpolé du Bonheur. Mais bientôt comme ces phénomènes

naturels dont notre confort ou notre santé ne peuvent tirer qu’un

bénéfice accidentel et assez mince jusqu’au jour où la science

s’empare d’eux, et les produisant à volonté, remet en nos mains la

possibilité de leur apparition, soustraite à la tutelle et dispensée

de l’agrément du hasard, de même la production de ces rêves

d’Atlantique et d’Italie cessa d’être soumise uniquement aux

changements des saisons et du temps. Je n’eus besoin pour les faire

renaître que de prononcer ces noms: Balbec, Venise, Florence, dans

l’intérieur desquels avait fini par s’accumuler le désir que m’avaient

inspiré les lieux qu’ils désignaient. Même au printemps, trouver dans

un livre le nom de Balbec suffisait à réveiller en moi le désir des

tempêtes et du gothique normand; même par un jour de tempête le nom de

Florence ou de Venise me donnait le désir du soleil, des lys, du

palais des Doges et de Sainte-Marie-des-Fleurs.

Mais si ces noms absorbèrent à tout jamais l’image que j’avais de ces

villes, ce ne fut qu’en la transformant, qu’en soumettant sa

réapparition en moi à leurs lois propres; ils eurent ainsi pour

conséquence de la rendre plus belle, mais aussi plus différente de ce

que les villes de Normandie ou de Toscane pouvaient être en réalité,

et, en accroissant les joies arbitraires de mon imagination,

d’aggraver la déception future de mes voyages. Ils exaltèrent l’idée

que je me faisais de certains lieux de la terre, en les faisant plus

particuliers, par conséquent plus réels. Je ne me représentais pas

alors les villes, les paysages, les monuments, comme des tableaux plus

ou moins agréables, découpés çà et là dans une même matière, mais

chacun d’eux comme un inconnu, essentiellement différent des autres,

dont mon âme avait soif et qu’elle aurait profit à connaître. Combien

ils prirent quelque chose de plus individuel encore, d’être désignés

par des noms, des noms qui n’étaient que pour eux, des noms comme en

ont les personnes. Les mots nous présentent des choses une petite

image claire et usuelle comme celles que l’on suspend aux murs des

écoles pour donner aux enfants l’exemple de ce qu’est un établi, un

oiseau, une fourmilière, choses conçues comme pareilles à toutes

celles de même sorte. Mais les noms présentent des personnes--et des

villes qu’ils nous habituent à croire individuelles, uniques comme des

personnes--une image confuse qui tire d’eux, de leur sonorité éclatante

ou sombre, la couleur dont elle est peinte uniformément comme une de

ces affiches, entièrement bleues ou entièrement rouges, dans

lesquelles, à cause des limites du procédé employé ou par un caprice

du décorateur, sont bleus ou rouges, non seulement le ciel et la mer,

mais les barques, l’église, les passants. Le nom de Parme, une des

villes où je désirais le plus aller, depuis que j’avais lu la

Chartreuse, m’apparaissant compact, lisse, mauve et doux; si on me

parlait d’une maison quelconque de Parme dans laquelle je serais reçu,

on me causait le plaisir de penser que j’habiterais une demeure lisse,

compacte, mauve et douce, qui n’avait de rapport avec les demeures

d’aucune ville d’Italie puisque je l’imaginais seulement à l’aide de

cette syllabe lourde du nom de Parme, où ne circule aucun air, et de

tout ce que je lui avais fait absorber de douceur stendhalienne et du

reflet des violettes. Et quand je pensais à Florence, c’était comme à

une ville miraculeusement embaumée et semblable à une corolle, parce

qu’elle s’appelait la cité des lys et sa cathédrale,

Sainte-Marie-des-Fleurs. Quant à Balbec, c’était un de ces noms où

comme sur une vieille poterie normande qui garde la couleur de la

terre d’où elle fut tirée, on voit se peindre encore la représentation

de quelque usage aboli, de quelque droit féodal, d’un état ancien de

lieux, d’une manière désuète de prononcer qui en avait formé les

syllabes hétéroclites et que je ne doutais pas de retrouver jusque

chez l’aubergiste qui me servirait du café au lait à mon arrivée, me

menant voir la mer déchaînée devant l’église et auquel je prêtais

l’aspect disputeur, solennel et médiéval d’un personnage de fabliau.

Si ma santé s’affermissait et que mes parents me permissent, sinon

d’aller séjourner à Balbec, du moins de prendre une fois, pour faire

connaissance avec l’architecture et les paysages de la Normandie ou de

la Bretagne, ce train d’une heure vingt-deux dans lequel j’étais monté

tant de fois en imagination, j’aurais voulu m’arrêter de préférence

dans les villes les plus belles; mais j’avais beau les comparer,

comment choisir plus qu’entre des êtres individuels, qui ne sont pas

interchangeables, entre Bayeux si haute dans sa noble dentelle

rougeâtre et dont le faîte était illuminé par le vieil or de sa

dernière syllabe; Vitré dont l’accent aigu losangeait de bois noir le

vitrage ancien; le doux Lamballe qui, dans son blanc, va du jaune

coquille d’œuf au gris perle; Coutances, cathédrale normande, que sa

diphtongue finale, grasse et jaunissante couronne par une tour de

beurre; Lannion avec le bruit, dans son silence villageois, du coche

suivi de la mouche; Questambert, Pontorson, risibles et naïfs, plumes

blanches et becs jaunes éparpillés sur la route de ces lieux

fluviatiles et poétiques; Benodet, nom à peine amarré que semble

vouloir entraîner la rivière au milieu de ses algues, Pont-Aven,

envolée blanche et rose de l’aile d’une coiffe légère qui se reflète

en tremblant dans une eau verdie de canal; Quimperlé, lui, mieux

attaché et, depuis le moyen âge, entre les ruisseaux dont il gazouille

et s’emperle en une grisaille pareille à celle que dessinent, à

travers les toiles d’araignées d’une verrière, les rayons de soleil

changés en pointes émoussées d’argent bruni?

Ces images étaient fausses pour une autre raison encore; c’est

qu’elles étaient forcément très simplifiées; sans doute ce à quoi

aspirait mon imagination et que mes sens ne percevaient

qu’incomplètement et sans plaisir dans le présent, je l’avais enfermé

dans le refuge des noms; sans doute, parce que j’y avais accumulé du

rêve, ils aimantaient maintenant mes désirs; mais les noms ne sont pas

très vastes; c’est tout au plus si je pouvais y faire entrer deux ou

trois des «curiosités» principales de la ville et elles s’y

juxtaposaient sans intermédiaires; dans le nom de Balbec, comme dans

le verre grossissant de ces porte-plume qu’on achète aux bains de mer,

j’apercevais des vagues soulevées autour d’une église de style persan.

Peut-être même la simplification de ces images fut-elle une des causes

de l’empire qu’elles prirent sur moi. Quand mon père eut décidé, une

année, que nous irions passer les vacances de Pâques à Florence et à

Venise, n’ayant pas la place de faire entrer dans le nom de Florence

les éléments qui composent d’habitude les villes, je fus contraint à

faire sortir une cité surnaturelle de la fécondation, par certains

parfums printaniers, de ce que je croyais être, en son essence, le

génie de Giotto. Tout au plus--et parce qu’on ne peut pas faire tenir

dans un nom beaucoup plus de durée que d’espace--comme certains

tableaux de Giotto eux-mêmes qui montrent à deux moments différents de

l’action un même personnage, ici couché dans son lit, là s’apprêtant à

monter à cheval, le nom de Florence était-il divisé en deux

compartiments. Dans l’un, sous un dais architectural, je contemplais

une fresque à laquelle était partiellement superposé un rideau de

soleil matinal, poudreux, oblique et progressif; dans l’autre (car ne

pensant pas aux noms comme à un idéal inaccessible mais comme à une

ambiance réelle dans laquelle j’irais me plonger, la vie non vécue

encore, la vie intacte et pure que j’y enfermais donnait aux plaisirs

les plus matériels, aux scènes les plus simples, cet attrait qu’ils

ont dans les œuvres des primitifs), je traversais rapidement,--pour

trouver plus vite le déjeuner qui m’attendait avec des fruits et du

vin de Chianti--le Ponte-Vecchio encombré de jonquilles, de narcisses

et d’anémones. Voilà (bien que je fusse à Paris) ce que je voyais et

non ce qui était autour de moi. Même à un simple point de vue

réaliste, les pays que nous désirons tiennent à chaque moment beaucoup

plus de place dans notre vie véritable, que le pays où nous nous

trouvons effectivement. Sans doute si alors j’avais fait moi-même plus

attention à ce qu’il y avait dans ma pensée quand je prononçais les

mots «aller à Florence, à Parme, à Pise, à Venise», je me serais rendu

compte que ce que je voyais n’était nullement une ville, mais quelque

chose d’aussi différent de tout ce que je connaissais, d’aussi

délicieux, que pourrait être pour une humanité dont la vie se serait

toujours écoulée dans des fins d’après-midi d’hiver, cette merveille

inconnue: une matinée de printemps. Ces images irréelles, fixes,

toujours pareilles, remplissant mes nuits et mes jours,

différencièrent cette époque de ma vie de celles qui l’avaient

précédée (et qui auraient pu se confondre avec elle aux yeux d’un

observateur qui ne voit les choses que du dehors, c’est-à-dire qui ne

voit rien), comme dans un opéra un motif mélodique introduit une

nouveauté qu’on ne pourrait pas soupçonner si on ne faisait que lire

le livret, moins encore si on restait en dehors du théâtre à compter

seulement les quarts d’heure qui s’écoulent. Et encore, même à ce

point de vue de simple quantité, dans notre vie les jours ne sont pas

égaux. Pour parcourir les jours, les natures un peu nerveuses, comme

était la mienne, disposent, comme les voitures automobiles, de

«vitesses» différentes. Il y a des jours montueux et malaisés qu’on

met un temps infini à gravir et des jours en pente qui se laissent

descendre à fond de train en chantant. Pendant ce mois--où je ressassai

comme une mélodie, sans pouvoir m’en rassasier, ces images de

Florence, de Venise et de Pise desquelles le désir qu’elles excitaient

en moi gardait quelque chose d’aussi profondément individuel que si

ç’avait été un amour, un amour pour une personne--je ne cessai pas de

croire qu’elles correspondaient à une réalité indépendante de moi, et

elles me firent connaître une aussi belle espérance que pouvait en

nourrir un chrétien des premiers âges à la veille d’entrer dans le

paradis. Aussi sans que je me souciasse de la contradiction qu’il y

avait à vouloir regarder et toucher avec les organes des sens, ce qui

avait été élaboré par la rêverie et non perçu par eux--et d’autant plus

tentant pour eux, plus différent de ce qu’ils connaissaient--c’est ce

qui me rappelait la réalité de ces images, qui enflammait le plus mon

désir, parce que c’était comme une promesse qu’il serait contenté. Et,

bien que mon exaltation eût pour motif un désir de jouissances

artistiques, les guides l’entretenaient encore plus que les livres

d’esthétiques et, plus que les guides, l’indicateur des chemins de

fer. Ce qui m’émouvait c’était de penser que cette Florence que je

voyais proche mais inaccessible dans mon imagination, si le trajet qui

la séparait de moi, en moi-même, n’était pas viable, je pourrais

l’atteindre par un biais, par un détour, en prenant la «voie de

terre». Certes, quand je me répétais, donnant ainsi tant de valeur à

ce que j’allais voir, que Venise était «l’école de Giorgione, la

demeure du Titien, le plus complet musée de l’architecture domestique

au moyen âge», je me sentais heureux. Je l’étais pourtant davantage

quand, sorti pour une course, marchant vite à cause du temps qui,

après quelques jours de printemps précoce était redevenu un temps

d’hiver (comme celui que nous trouvions d’habitude à Combray, la

Semaine Sainte),--voyant sur les boulevards les marronniers qui,

plongés dans un air glacial et liquide comme de l’eau, n’en

commençaient pas moins, invités exacts, déjà en tenue, et qui ne se

sont pas laissé décourager, à arrondir et à ciseler en leurs blocs

congelés, l’irrésistible verdure dont la puissance abortive du froid

contrariait mais ne parvenait pas à réfréner la progressive poussée--,

je pensais que déjà le Ponte-Vecchio était jonché à foison de

jacinthes et d’anémones et que le soleil du printemps teignait déjà

les flots du Grand Canal d’un si sombre azur et de si nobles émeraudes

qu’en venant se briser aux pieds des peintures du Titien, ils

pouvaient rivaliser de riche coloris avec elles. Je ne pus plus

contenir ma joie quand mon père, tout en consultant le baromètre et en

déplorant le froid, commença à chercher quels seraient les meilleurs

trains, et quand je compris qu’en pénétrant après le déjeuner dans le

laboratoire charbonneux, dans la chambre magique qui se chargeait

d’opérer la transmutation tout autour d’elle, on pouvait s’éveiller le

lendemain dans la cité de marbre et d’or «rehaussée de jaspe et pavée

d’émeraudes». Ainsi elle et la Cité des lys n’étaient pas seulement

des tableaux fictifs qu’on mettait à volonté devant son imagination,

mais existaient à une certaine distance de Paris qu’il fallait

absolument franchir si l’on voulait les voir, à une certaine place

déterminée de la terre, et à aucune autre, en un mot étaient bien

réelles. Elles le devinrent encore plus pour moi, quand mon père en

disant: «En somme, vous pourriez rester à Venise du 20 avril au 29 et

arriver à Florence dès le matin de Pâques», les fit sortir toutes deux

non plus seulement de l’Espace abstrait, mais de ce Temps imaginaire

où nous situons non pas un seul voyage à la fois, mais d’autres,

simultanés et sans trop d’émotion puisqu’ils ne sont que possibles,--ce

Temps qui se refabrique si bien qu’on peut encore le passer dans une

ville après qu’on l’a passé dans une autre--et leur consacra de ces

jours particuliers qui sont le certificat d’authenticité des objets

auxquels on les emploie, car ces jours uniques, ils se consument par

l’usage, ils ne reviennent pas, on ne peut plus les vivre ici quand on

les a vécus là; je sentis que c’était vers la semaine qui commençait

le lundi où la blanchisseuse devait rapporter le gilet blanc que

j’avais couvert d’encre, que se dirigeaient pour s’y absorber au

sortir du temps idéal où elles n’existaient pas encore, les deux Cités

Reines dont j’allais avoir, par la plus émouvante des géométries, à

inscrire les dômes et les tours dans le plan de ma propre vie. Mais je

n’étais encore qu’en chemin vers le dernier degré de l’allégresse; je

l’atteignis enfin (ayant seulement alors la révélation que sur les

rues clapotantes, rougies du reflet des fresques de Giorgione, ce

n’était pas, comme j’avais, malgré tant d’avertissements, continué à

l’imaginer, les hommes «majestueux et terribles comme la mer, portant

leur armure aux reflets de bronze sous les plis de leur manteau

sanglant» qui se promèneraient dans Venise la semaine prochaine, la

veille de Pâques, mais que ce pourrait être moi le personnage

minuscule que, dans une grande photographie de Saint-Marc qu’on

m’avait prêtée, l’illustrateur avait représenté, en chapeau melon,

devant les proches), quand j’entendis mon père me dire: «Il doit faire

encore froid sur le Grand Canal, tu ferais bien de mettre à tout

hasard dans ta malle ton pardessus d’hiver et ton gros veston.» A ces

mots je m’élevai à une sorte d’extase; ce que j’avais cru jusque-là

impossible, je me sentis vraiment pénétrer entre ces «rochers

d’améthyste pareils à un récif de la mer des Indes»; par une

gymnastique suprême et au-dessus de mes forces, me dévêtant comme

d’une carapace sans objet de l’air de ma chambre qui m’entourait, je

le remplaçai par des parties égales d’air vénitien, cette atmosphère

marine, indicible et particulière comme celle des rêves que mon

imagination avait enfermée dans le nom de Venise, je sentis s’opérer

en moi une miraculeuse désincarnation; elle se doubla aussitôt de la

vague envie de vomir qu’on éprouve quand on vient de prendre un gros

mal de gorge, et on dut me mettre au lit avec une fièvre si tenace,

que le docteur déclara qu’il fallait renoncer non seulement à me

laisser partir maintenant à Florence et à Venise mais, même quand je

serais entièrement rétabli, m’éviter d’ici au moins un an, tout projet

de voyage et toute cause d’agitation.

Et hélas, il défendit aussi d’une façon absolue qu’on me laissât aller

au théâtre entendre la Berma; l’artiste sublime, à laquelle Bergotte

trouvait du génie, m’aurait en me faisant connaître quelque chose qui

était peut-être aussi important et aussi beau, consolé de n’avoir pas

été à Florence et à Venise, de n’aller pas à Balbec. On devait se

contenter de m’envoyer chaque jour aux Champs-Élysées, sous la

surveillance d’une personne qui m’empêcherait de me fatiguer et qui

fut Françoise, entrée à notre service après la mort de ma tante

Léonie. Aller aux Champs-Élysées me fut insupportable. Si seulement

Bergotte les eût décrits dans un de ses livres, sans doute j’aurais

désiré de les connaître, comme toutes les choses dont on avait

commencé par mettre le «double» dans mon imagination. Elle les

réchauffait, les faisait vivre, leur donnait une personnalité, et je

voulais les retrouver dans la réalité; mais dans ce jardin public rien

ne se rattachait à mes rêves.

Un jour, comme je m’ennuyais à notre place familière, à côté des

chevaux de bois, Françoise m’avait emmené en excursion--au delà de la

frontière que gardent à intervalles égaux les petits bastions des

marchandes de sucre d’orge--, dans ces régions voisines mais étrangères

où les visages sont inconnus, où passe la voiture aux chèvres; puis

elle était revenue prendre ses affaires sur sa chaise adossée à un

massif de lauriers; en l’attendant je foulais la grande pelouse

chétive et rase, jaunie par le soleil, au bout de laquelle le bassin

est dominé par une statue quand, de l’allée, s’adressant à une

fillette à cheveux roux qui jouait au volant devant la vasque, une

autre, en train de mettre son manteau et de serrer sa raquette, lui

cria, d’une voix brève: «Adieu, Gilberte, je rentre, n’oublie pas que

nous venons ce soir chez toi après dîner.» Ce nom de Gilberte passa

près de moi, évoquant d’autant plus l’existence de celle qu’il

désignait qu’il ne la nommait pas seulement comme un absent dont on

parle, mais l’interpellait; il passa ainsi près de moi, en action pour

ainsi dire, avec une puissance qu’accroissait la courbe de son jet et

l’approche de son but;--transportant à son bord, je le sentais, la

connaissance, les notions qu’avait de celle à qui il était adressé,

non pas moi, mais l’amie qui l’appelait, tout ce que, tandis qu’elle

le prononçait, elle revoyait ou du moins, possédait en sa mémoire, de

leur intimité quotidienne, des visites qu’elles se faisaient l’une

chez l’autre, de tout cet inconnu encore plus inaccessible et plus

douloureux pour moi d’être au contraire si familier et si maniable

pour cette fille heureuse qui m’en frôlait sans que j’y puisse

pénétrer et le jetait en plein air dans un cri;--laissant déjà flotter

dans l’air l’émanation délicieuse qu’il avait fait se dégager, en les

touchant avec précision, de quelques points invisibles de la vie de

Mlle Swann, du soir qui allait venir, tel qu’il serait, après dîner,

chez elle,--formant, passager céleste au milieu des enfants et des

bonnes, un petit nuage d’une couleur précieuse, pareil à celui qui,

bombé au-dessus d’un beau jardin du Poussin, reflète minutieusement

comme un nuage d’opéra, plein de chevaux et de chars, quelque

apparition de la vie des dieux;--jetant enfin, sur cette herbe pelée, à

l’endroit où elle était un morceau à la fois de pelouse flétrie et un

moment de l’après-midi de la blonde joueuse de volant (qui ne s’arrêta

de le lancer et de le rattraper que quand une institutrice à plumet

bleu l’eut appelée), une petite bande merveilleuse et couleur

d’héliotrope impalpable comme un reflet et superposée comme un tapis

sur lequel je ne pus me lasser de promener mes pas attardés,

nostalgiques et profanateurs, tandis que Françoise me criait: «Allons,

aboutonnez voir votre paletot et filons» et que je remarquais pour la

première fois avec irritation qu’elle avait un langage vulgaire, et

hélas, pas de plumet bleu à son chapeau.

Retournerait-elle seulement aux Champs-Élysées? Le lendemain elle n’y

était pas; mais je l’y vis les jours suivants; je tournais tout le

temps autour de l’endroit où elle jouait avec ses amies, si bien

qu’une fois où elles ne se trouvèrent pas en nombre pour leur partie

de barres, elle me fit demander si je voulais compléter leur camp, et

je jouai désormais avec elle chaque fois qu’elle était là. Mais ce

n’était pas tous les jours; il y en avait où elle était empêchée de

venir par ses cours, le catéchisme, un goûter, toute cette vie séparée

de la mienne que par deux fois, condensée dans le nom de Gilberte,

j’avais senti passer si douloureusement près de moi, dans le raidillon

de Combray et sur la pelouse des Champs-Élysées. Ces jours-là, elle

annonçait d’avance qu’on ne la verrait pas; si c’était à cause de ses

études, elle disait: «C’est rasant, je ne pourrai pas venir demain;

vous allez tous vous amuser sans moi», d’un air chagrin qui me

consolait un peu; mais en revanche quand elle était invitée à une

matinée, et que, ne le sachant pas je lui demandais si elle viendrait

jouer, elle me répondait: «J’espère bien que non! J’espère bien que

maman me laissera aller chez mon amie.» Du moins ces jours-là, je

savais que je ne la verrais pas, tandis que d’autres fois, c’était à

l’improviste que sa mère l’emmenait faire des courses avec elle, et le

lendemain elle disait: «Ah! oui, je suis sortie avec maman», comme une

chose naturelle, et qui n’eût pas été pour quelqu’un le plus grand

malheur possible. Il y avait aussi les jours de mauvais temps où son

institutrice, qui pour elle-même craignait la pluie, ne voulait pas

l’emmener aux Champs-Élysées.

Aussi si le ciel était douteux, dès le matin je ne cessais de

l’interroger et je tenais compte de tous les présages. Si je voyais la

dame d’en face qui, près de la fenêtre, mettait son chapeau, je me

disais: «Cette dame va sortir; donc il fait un temps où l’on peut

sortir: pourquoi Gilberte ne ferait-elle pas comme cette dame?» Mais

le temps s’assombrissait, ma mère disait qu’il pouvait se lever

encore, qu’il suffirait pour cela d’un rayon de soleil, mais que plus

probablement il pleuvrait; et s’il pleuvait à quoi bon aller aux

Champs-Élysées? Aussi depuis le déjeuner mes regards anxieux ne

quittaient plus le ciel incertain et nuageux. Il restait sombre.

Devant la fenêtre, le balcon était gris. Tout d’un coup, sur sa pierre

maussade je ne voyais pas une couleur moins terne, mais je sentais

comme un effort vers une couleur moins terne, la pulsation d’un rayon

hésitant qui voudrait libérer sa lumière. Un instant après, le balcon

était pâle et réfléchissant comme une eau matinale, et mille reflets

de la ferronnerie de son treillage étaient venus s’y poser. Un souffle

de vent les dispersait, la pierre s’était de nouveau assombrie, mais,

comme apprivoisés, ils revenaient; elle recommençait imperceptiblement

à blanchir et par un de ces crescendos continus comme ceux qui, en

musique, à la fin d’une Ouverture, mènent une seule note jusqu’au

fortissimo suprême en la faisant passer rapidement par tous les degrés

intermédiaires, je la voyais atteindre à cet or inaltérable et fixe

des beaux jours, sur lequel l’ombre découpée de l’appui ouvragé de la

balustrade se détachait en noir comme une végétation capricieuse, avec

une ténuité dans la délinéation des moindres détails qui semblait

trahir une conscience appliquée, une satisfaction d’artiste, et avec

un tel relief, un tel velours dans le repos de ses masses sombres et

heureuses qu’en vérité ces reflets larges et feuillus qui reposaient

sur ce lac de soleil semblaient savoir qu’ils étaient des gages de

calme et de bonheur.

Lierre instantané, flore pariétaire et fugitive! la plus incolore, la

plus triste, au gré de beaucoup, de celles qui peuvent ramper sur le

mur ou décorer la croisée; pour moi, de toutes la plus chère depuis le

jour où elle était apparue sur notre balcon, comme l’ombre même de la

présence de Gilberte qui était peut-être déjà aux Champs-Élysées, et

dès que j’y arriverais, me dirait: «Commençons tout de suite à jouer

aux barres, vous êtes dans mon camp»; fragile, emportée par un

souffle, mais aussi en rapport non pas avec la saison, mais avec

l’heure; promesse du bonheur immédiat que la journée refuse ou

accomplira, et par là du bonheur immédiat par excellence, le bonheur

de l’amour; plus douce, plus chaude sur la pierre que n’est la mousse

même; vivace, à qui il suffit d’un rayon pour naître et faire éclore

de la joie, même au cœur de l’hiver.

Et jusque dans ces jours où toute autre végétation a disparu, où le

beau cuir vert qui enveloppe le tronc des vieux arbres est caché sous

la neige, quand celle-ci cessait de tomber, mais que le temps restait

trop couvert pour espérer que Gilberte sortît, alors tout d’un coup,

faisant dire à ma mère: «Tiens voilà justement qu’il fait beau, vous

pourriez peut-être essayer tout de même d’aller aux Champs-Élysées»,

sur le manteau de neige qui couvrait le balcon, le soleil apparu

entrelaçait des fils d’or et brodait des reflets noirs. Ce jour-là

nous ne trouvions personne ou une seule fillette prête à partir qui

m’assurait que Gilberte ne viendrait pas. Les chaises désertées par

l’assemblée imposante mais frileuse des institutrices étaient vides.

Seule, près de la pelouse, était assise une dame d’un certain âge qui

venait par tous les temps, toujours hanachée d’une toilette

identique, magnifique et sombre, et pour faire la connaissance de

laquelle j’aurais à cette époque sacrifié, si l’échange m’avait été

permis, tous les plus grands avantages futurs de ma vie. Car Gilberte

allait tous les jours la saluer; elle demandait à Gilberte des

nouvelles de «son amour de mère»; et il me semblait que si je l’avais

connue, j’avais été pour Gilberte quelqu’un de tout autre, quelqu’un

qui connaissait les relations de ses parents. Pendant que ses

petits-enfants jouaient plus loin, elle lisait toujours les Débats

qu’elle appelait «mes vieux Débats» et, par genre aristocratique,

disait en parlant du sergent de ville ou de la loueuse de chaises:

«Mon vieil ami le sergent de ville», «la loueuse de chaises et moi qui

sommes de vieux amis».

Françoise avait trop froid pour rester immobile, nous allâmes jusqu’au

pont de la Concorde voir la Seine prise, dont chacun et même les

enfants s’approchaient sans peur comme d’une immense baleine échouée,

sans défense, et qu’on allait dépecer. Nous revenions aux

Champs-Élysées; je languissais de douleur entre les chevaux de bois

immobiles et la pelouse blanche prise dans le réseau noir des allées

dont on avait enlevé la neige et sur laquelle la statue avait à la

main un jet de glace ajouté qui semblait l’explication de son geste.

La vieille dame elle-même ayant plié ses Débats, demanda l’heure à une

bonne d’enfants qui passait et qu’elle remercia en lui disant: «Comme

vous êtes aimable!» puis, priant le cantonnier de dire à ses petits

enfants de revenir, qu’elle avait froid, ajouta: «Vous serez mille

fois bon. Vous savez que je suis confuse!» Tout à coup l’air se

déchira: entre le guignol et le cirque, à l’horizon embelli, sur le

ciel entr’ouvert, je venais d’apercevoir, comme un signe fabuleux, le

plumet bleu de Mademoiselle. Et déjà Gilberte courait à toute vitesse

dans ma direction, étincelante et rouge sous un bonnet carré de

fourrure, animée par le froid, le retard et le désir du jeu; un peu

avant d’arriver à moi, elle se laissa glisser sur la glace et, soit

pour mieux garder son équilibre, soit parce qu’elle trouvait cela plus

gracieux, ou par affectation du maintien d’une patineuse, c’est les

bras grands ouverts qu’elle avançait en souriant, comme si elle avait

voulu m’y recevoir. «Brava! Brava! ça c’est très bien, je dirais comme

vous que c’est chic, que c’est crâne, si je n’étais pas d’un autre

temps, du temps de l’ancien régime, s’écria la vieille dame prenant la

parole au nom des Champs-Élysées silencieux pour remercier Gilberte

d’être venue sans se laisser intimider par le temps. Vous êtes comme

moi, fidèle quand même à nos vieux Champs-Élysées; nous sommes deux

intrépides. Si je vous disais que je les aime, même ainsi. Cette

neige, vous allez rire de moi, ça me fait penser à de l’hermine!» Et

la vieille dame se mit à rire.

Le premier de ces jours--auxquels la neige, image des puissances qui

pouvaient me priver de voir Gilberte, donnait la tristesse d’un jour

de séparation et jusqu’à l’aspect d’un jour de départ parce qu’il

changeait la figure et empêchait presque l’usage du lieu habituel de

nos seules entrevues maintenant changé, tout enveloppé de housses--, ce

jour fit pourtant faire un progrès à mon amour, car il fut comme un

premier chagrin qu’elle eût partagé avec moi. Il n’y avait que nous

deux de notre bande, et être ainsi le seul qui fût avec elle, c’était

non seulement comme un commencement d’intimité, mais aussi de sa

part,--comme si elle ne fût venue rien que pour moi par un temps

pareil--cela me semblait aussi touchant que si un de ces jours où elle

était invitée à une matinée, elle y avait renoncé pour venir me

retrouver aux Champs-Élysées; je prenais plus de confiance en la

vitalité et en l’avenir de notre amitié qui restait vivace au milieu

de l’engourdissement, de la solitude et de la ruine des choses

environnantes; et tandis qu’elle me mettait des boules de neige dans

le cou, je souriais avec attendrissement à ce qui me semblait à la

fois une prédilection qu’elle me marquait en me tolérant comme

compagnon de voyage dans ce pays hivernal et nouveau, et une sorte de

fidélité qu’elle me gardait au milieu du malheur. Bientôt l’une après

l’autre, comme des moineaux hésitants, ses amies arrivèrent toutes

noires sur la neige. Nous commençâmes à jouer et comme ce jour si

tristement commencé devait finir dans la joie, comme je m’approchais,

avant de jouer aux barres, de l’amie à la voix brève que j’avais

entendue le premier jour crier le nom de Gilberte, elle me dit: «Non,

non, on sait bien que vous aimez mieux être dans le camp de Gilberte,

d’ailleurs vous voyez elle vous fait signe.» Elle m’appelait en effet

pour que je vinsse sur la pelouse de neige, dans son camp, dont le

soleil en lui donnant les reflets roses, l’usure métallique des

brocarts anciens, faisait un camp du drap d’or.

Ce jour que j’avais tant redouté fut au contraire un des seuls où je

ne fus pas trop malheureux.

Car, moi qui ne pensais plus qu’à ne jamais rester un jour sans voir

Gilberte (au point qu’une fois ma grand’mère n’étant pas rentrée pour

l’heure du dîner, je ne pus m’empêcher de me dire tout de suite que si

elle avait été écrasée par une voiture, je ne pourrais pas aller de

quelque temps aux Champs-Élysées; on n’aime plus personne dès qu’on

aime) pourtant ces moments où j’étais auprès d’elle et que depuis la

veille j’avais si impatiemment attendus, pour lesquels j’avais

tremblé, auxquels j’aurais sacrifié tout le reste, n’étaient nullement

des moments heureux; et je le savais bien car c’était les seuls

moments de ma vie sur lesquels je concentrasse une attention

méticuleuse, acharnée, et elle ne découvrait pas en eux un atome de

plaisir.

Tout le temps que j’étais loin de Gilberte, j’avais besoin de la voir,

parce que cherchant sans cesse à me représenter son image, je

finissais par ne plus y réussir, et par ne plus savoir exactement à

quoi correspondait mon amour. Puis, elle ne m’avait encore jamais dit

qu’elle m’aimait. Bien au contraire, elle avait souvent prétendu

qu’elle avait des amis qu’elle me préférait, que j’étais un bon

camarade avec qui elle jouait volontiers quoique trop distrait, pas

assez au jeu; enfin elle m’avait donné souvent des marques apparentes

de froideur qui auraient pu ébranler ma croyance que j’étais pour elle

un être différent des autres, si cette croyance avait pris sa source

dans un amour que Gilberte aurait eu pour moi, et non pas, comme cela

était, dans l’amour que j’avais pour elle, ce qui la rendait autrement

résistante, puisque cela la faisait dépendre de la manière même dont

j’étais obligé, par une nécessité intérieure, de penser à Gilberte.

Mais les sentiments que je ressentais pour elle, moi-même je ne les

lui avais pas encore déclarés. Certes, à toutes les pages de mes

cahiers, j’écrivais indéfiniment son nom et son adresse, mais à la vue

de ces vagues lignes que je traçais sans qu’elle pensât pour cela à

moi, qui lui faisaient prendre autour de moi tant de place apparente

sans qu’elle fût mêlée davantage à ma vie, je me sentais découragé

parce qu’elles ne me parlaient pas de Gilberte qui ne les verrait même

pas, mais de mon propre désir qu’elles semblaient me montrer comme

quelque chose de purement personnel, d’irréel, de fastidieux et

d’impuissant. Le plus pressé était que nous nous vissions Gilberte et

moi, et que nous puissions nous faire l’aveu réciproque de notre

amour, qui jusque-là n’aurait pour ainsi dire pas commencé. Sans doute

les diverses raisons qui me rendaient si impatient de la voir auraient

été moins impérieuses pour un homme mûr. Plus tard, il arrive que

devenus habiles dans la culture de nos plaisirs, nous nous contentions

de celui que nous avons à penser à une femme comme je pensais à

Gilberte, sans être inquiets de savoir si cette image correspond à la

réalité, et aussi de celui de l’aimer sans avoir besoin d’être certain

qu’elle nous aime; ou encore que nous renoncions au plaisir de lui

avouer notre inclination pour elle, afin d’entretenir plus vivace

l’inclination qu’elle a pour nous, imitant ces jardiniers japonais qui

pour obtenir une plus belle fleur, en sacrifient plusieurs autres.

Mais à l’époque où j’aimais Gilberte, je croyais encore que l’Amour

existait réellement en dehors de nous; que, en permettant tout au plus

que nous écartions les obstacles, il offrait ses bonheurs dans un

ordre auquel on n’était pas libre de rien changer; il me semblait que

si j’avais, de mon chef, substitué à la douceur de l’aveu la

simulation de l’indifférence, je ne me serais pas seulement privé

d’une des joies dont j’avais le plus rêvé mais que je me serais

fabriqué à ma guise un amour factice et sans valeur, sans

communication avec le vrai, dont j’aurais renoncé à suivre les chemins

mystérieux et préexistants.

Mais quand j’arrivais aux Champs-Élysées,--et que d’abord j’allais

pouvoir confronter mon amour pour lui faire subir les rectifications

nécessaires à sa cause vivante, indépendante de moi--, dès que j’étais

en présence de cette Gilberte Swann sur la vue de laquelle j’avais

compté pour rafraîchir les images que ma mémoire fatiguée ne

retrouvait plus, de cette Gilberte Swann avec qui j’avais joué hier,

et que venait de me faire saluer et reconnaître un instinct aveugle

comme celui qui dans la marche nous met un pied devant l’autre avant

que nous ayons eu le temps de penser, aussitôt tout se passait comme

si elle et la fillette qui était l’objet de mes rêves avaient été deux

êtres différents. Par exemple si depuis la veille je portais dans ma

mémoire deux yeux de feu dans des joues pleines et brillantes, la

figure de Gilberte m’offrait maintenant avec insistance quelque chose

que précisément je ne m’étais pas rappelé, un certain effilement aigu

du nez qui, s’associant instantanément à d’autres traits, prenait

l’importance de ces caractères qui en histoire naturelle définissent

une espèce, et la transmuait en une fillette du genre de celles à

museau pointu. Tandis que je m’apprêtais à profiter de cet instant

désiré pour me livrer, sur l’image de Gilberte que j’avais préparée

avant de venir et que je ne retrouvais plus dans ma tête, à la mise au

point qui me permettrait dans les longues heures où j’étais seul

d’être sûr que c’était bien elle que je me rappelais, que c’était bien

mon amour pour elle que j’accroissais peu à peu comme un ouvrage qu’on

compose, elle me passait une balle; et comme le philosophe idéaliste

dont le corps tient compte du monde extérieur à la réalité duquel son

intelligence ne croit pas, le même moi qui m’avait fait la saluer

avant que je l’eusse identifiée, s’empressait de me faire saisir la

balle qu’elle me tendait (comme si elle était une camarade avec qui

j’étais venu jouer, et non une âme sœur que j’étais venu rejoindre),

me faisait lui tenir par bienséance jusqu’à l’heure où elle s’en

allait, mille propos aimables et insignifiants et m’empêchait ainsi,

ou de garder le silence pendant lequel j’aurais pu enfin remettre la

main sur l’image urgente et égarée, ou de lui dire les paroles qui

pouvaient faire faire à notre amour les progrès décisifs sur lesquels

j’étais chaque fois obligé de ne plus compter que pour l’après-midi

suivante. Il en faisait pourtant quelques-uns. Un jour que nous étions

allés avec Gilberte jusqu’à la baraque de notre marchande qui était

particulièrement aimable pour nous,--car c’était chez elle que M. Swann

faisait acheter son pain d’épices, et par hygiène, il en consommait

beaucoup, souffrant d’un eczéma ethnique et de la constipation des

Prophètes,--Gilberte me montrait en riant deux petits garçons qui

étaient comme le petit coloriste et le petit naturaliste des livres

d’enfants. Car l’un ne voulait pas d’un sucre d’orge rouge parce qu’il

préférait le violet et l’autre, les larmes aux yeux, refusait une

prune que voulait lui acheter sa bonne, parce que, finit-il par dire

d’une voix passionnée: «J’aime mieux l’autre prune, parce qu’elle a un

ver!» J’achetai deux billes d’un sou. Je regardais avec admiration,

lumineuses et captives dans une sébile isolée, les billes d’agate qui

me semblaient précieuses parce qu’elles étaient souriantes et blondes

comme des jeunes filles et parce qu’elles coûtaient cinquante centimes

pièce. Gilberte à qui on donnait beaucoup plus d’argent qu’à moi me

demanda laquelle je trouvais la plus belle. Elles avaient la

transparence et le fondu de la vie. Je n’aurais voulu lui en faire

sacrifier aucune. J’aurais aimé qu’elle pût les acheter, les délivrer

toutes. Pourtant je lui en désignai une qui avait la couleur de ses

yeux. Gilberte la prit, chercha son rayon doré, la caressa, paya sa

rançon, mais aussitôt me remit sa captive en me disant: «Tenez, elle

est à vous, je vous la donne, gardez-la comme souvenir.»

Une autre fois, toujours préoccupé du désir d’entendre la Berma dans

une pièce classique, je lui avais demandé si elle ne possédait pas une

brochure où Bergotte parlait de Racine, et qui ne se trouvait plus

dans le commerce. Elle m’avait prié de lui en rappeler le titre exact,

et le soir je lui avais adressé un petit télégramme en écrivant sur

l’enveloppe ce nom de Gilberte Swann que j’avais tant de fois tracé

sur mes cahiers. Le lendemain elle m’apporta dans un paquet noué de

faveurs mauves et scellé de cire blanche, la brochure qu’elle avait

fait chercher. «Vous voyez que c’est bien ce que vous m’avez demandé,

me dit-elle, tirant de son manchon le télégramme que je lui avais

envoyé.» Mais dans l’adresse de ce pneumatique,--qui, hier encore

n’était rien, n’était qu’un petit bleu que j’avais écrit, et qui

depuis qu’un télégraphiste l’avait remis au concierge de Gilberte et

qu’un domestique l’avait porté jusqu’à sa chambre, était devenu cette

chose sans prix, un des petits bleus qu’elle avait reçus ce

jour-là,--j’eus peine à reconnaître les lignes vaines et solitaires de

mon écriture sous les cercles imprimés qu’y avait apposés la poste,

sous les inscriptions qu’y avait ajoutées au crayon un des facteurs,

signes de réalisation effective, cachets du monde extérieur, violettes

ceintures symboliques de la vie, qui pour la première fois venaient

épouser, maintenir, relever, réjouir mon rêve.

Et il y eut un jour aussi où elle me dit: «Vous savez, vous pouvez

m’appeler Gilberte, en tous cas moi, je vous appellerai par votre nom

de baptême. C’est trop gênant.» Pourtant elle continua encore un

moment à se contenter de me dire «vous» et comme je le lui faisais

remarquer, elle sourit, et composant, construisant une phrase comme

celles qui dans les grammaires étrangères n’ont d’autre but que de

nous faire employer un mot nouveau, elle la termina par mon petit nom.

Et me souvenant plus tard de ce que j’avais senti alors, j’y ai démêlé

l’impression d’avoir été tenu un instant dans sa bouche, moi-même, nu,

sans plus aucune des modalités sociales qui appartenaient aussi, soit

à ses autres camarades, soit, quand elle disait mon nom de famille, à

mes parents, et dont ses lèvres--en l’effort qu’elle faisait, un peu

comme son père, pour articuler les mots qu’elle voulait mettre en

valeur--eurent l’air de me dépouiller, de me dévêtir, comme de sa peau

un fruit dont on ne peut avaler que la pulpe, tandis que son regard,

se mettant au même degré nouveau d’intimité que prenait sa parole,

m’atteignait aussi plus directement, non sans témoigner la conscience,

le plaisir et jusque la gratitude qu’il en avait, en se faisant

accompagner d’un sourire.

Mais au moment même, je ne pouvais apprécier la valeur de ces plaisirs

nouveaux. Ils n’étaient pas donnés par la fillette que j’aimais, au

moi qui l’aimait, mais par l’autre, par celle avec qui je jouais, à

cet autre moi qui ne possédait ni le souvenir de la vraie Gilberte, ni

le cœur indisponible qui seul aurait pu savoir le prix d’un bonheur,

parce que seul il l’avait désiré. Même après être rentré à la maison

je ne les goûtais pas, car, chaque jour, la nécessité qui me faisait

espérer que le lendemain j’aurais la contemplation exacte, calme,

heureuse de Gilberte, qu’elle m’avouerait enfin son amour, en

m’expliquant pour quelles raisons elle avait dû me le cacher

jusqu’ici, cette même nécessité me forçait à tenir le passé pour rien,

à ne jamais regarder que devant moi, à considérer les petits avantages

qu’elle m’avait donnés non pas en eux-mêmes et comme s’ils se

suffisaient, mais comme des échelons nouveaux où poser le pied, qui

allaient me permettre de faire un pas de plus en avant et d’atteindre

enfin le bonheur que je n’avais pas encore rencontré.

Si elle me donnait parfois de ces marques d’amitié, elle me faisait

aussi de la peine en ayant l’air de ne pas avoir de plaisir à me voir,

et cela arrivait souvent les jours mêmes sur lesquels j’avais le plus

compté pour réaliser mes espérances. J’étais sûr que Gilberte

viendrait aux Champs-Élysées et j’éprouvais une allégresse qui me

paraissait seulement la vague anticipation d’un grand bonheur

quand,--entrant dès le matin au salon pour embrasser maman déjà toute

prête, la tour de ses cheveux noirs entièrement construite, et ses

belles mains blanches et potelées sentant encore le savon,--j’avais

appris, en voyant une colonne de poussière se tenir debout toute seule

au-dessus du piano, et en entendant un orgue de Barbarie jouer sous la

fenêtre: «En revenant de la revue», que l’hiver recevait jusqu’au soir

la visite inopinée et radieuse d’une journée de printemps. Pendant que

nous déjeunions, en ouvrant sa croisée, la dame d’en face avait fait

décamper en un clin d’œil, d’à côté de ma chaise,--rayant d’un seul

bond toute la largeur de notre salle à manger--un rayon qui y avait

commencé sa sieste et était déjà revenu la continuer l’instant

d’après. Au collège, à la classe d’une heure, le soleil me faisait

languir d’impatience et d’ennui en laissant traîner une lueur dorée

jusque sur mon pupitre, comme une invitation à la fête où je ne

pourrais arriver avant trois heures, jusqu’au moment où Françoise

venait me chercher à la sortie, et où nous nous acheminions vers les

Champs-Élysées par les rues décorées de lumière, encombrées par la

foule, et où les balcons, descellés par le soleil et vaporeux,

flottaient devant les maisons comme des nuages d’or. Hélas! aux

Champs-Élysées je ne trouvais pas Gilberte, elle n’était pas encore

arrivée. Immobile sur la pelouse nourrie par le soleil invisible qui

çà et là faisait flamboyer la pointe d’un brin d’herbe, et sur

laquelle les pigeons qui s’y étaient posés avaient l’air de sculptures

antiques que la pioche du jardinier a ramenées à la surface d’un sol

auguste, je restais les yeux fixés sur l’horizon, je m’attendais à

tout moment à voir apparaître l’image de Gilberte suivant son

institutrice, derrière la statue qui semblait tendre l’enfant qu’elle

portait et qui ruisselait de rayons, à la bénédiction du soleil. La

vieille lectrice des Débats était assise sur son fauteuil, toujours à

la même place, elle interpellait un gardien à qui elle faisait un

geste amical de la main en lui criant: «Quel joli temps!» Et la

préposée s’étant approchée d’elle pour percevoir le prix du fauteuil,

elle faisait mille minauderies en mettant dans l’ouverture de son gant

le ticket de dix centimes comme si ç’avait été un bouquet, pour qui

elle cherchait, par amabilité pour le donateur, la place la plus

flatteuse possible. Quand elle l’avait trouvée, elle faisait exécuter

une évolution circulaire à son cou, redressait son boa, et plantait

sur la chaisière, en lui montrant le bout de papier jaune qui

dépassait sur son poignet, le beau sourire dont une femme, en

indiquant son corsage à un jeune homme, lui dit: «Vous reconnaissez

vos roses!»

J’emmenais Françoise au-devant de Gilberte jusqu’à l’Arc-de-Triomphe,

nous ne la rencontrions pas, et je revenais vers la pelouse persuadé

qu’elle ne viendrait plus, quand, devant les chevaux de bois, la

fillette à la voix brève se jetait sur moi: «Vite, vite, il y a déjà

un quart d’heure que Gilberte est arrivée. Elle va repartir bientôt.

On vous attend pour faire une partie de barres.» Pendant que je

montais l’avenue des Champs-Élysées, Gilberte était venue par la rue

Boissy-d’Anglas, Mademoiselle ayant profité du beau temps pour faire

des courses pour elle; et M. Swann allait venir chercher sa fille.

Aussi c’était ma faute; je n’aurais pas dû m’éloigner de la pelouse;

car on ne savait jamais sûrement par quel côté Gilberte viendrait, si

ce serait plus ou moins tard, et cette attente finissait par me rendre

plus émouvants, non seulement les Champs-Élysées entiers et toute la

durée de l’après-midi, comme une immense étendue d’espace et de temps

sur chacun des points et à chacun des moments de laquelle il était

possible qu’apparût l’image de Gilberte, mais encore cette image,

elle-même, parce que derrière cette image je sentais se cacher la

raison pour laquelle elle m’était décochée en plein cœur, à quatre

heures au lieu de deux heures et demie, surmontée d’un chapeau de

visite à la place d’un béret de jeu, devant les «Ambassadeurs» et non

entre les deux guignols, je devinais quelqu’une de ces occupations où

je ne pouvais suivre Gilberte et qui la forçaient à sortir ou à rester

à la maison, j’étais en contact avec le mystère de sa vie inconnue.

C’était ce mystère aussi qui me troublait quand, courant sur l’ordre

de la fillette à la voix brève pour commencer tout de suite notre

partie de barres, j’apercevais Gilberte, si vive et brusque avec nous,

faisant une révérence à la dame aux Débats (qui lui disait: «Quel beau

soleil, on dirait du feu»), lui parlant avec un sourire timide, d’un

air compassé qui m’évoquait la jeune fille différente que Gilberte

devait être chez ses parents, avec les amis de ses parents, en visite,

dans toute son autre existence qui m’échappait. Mais de cette

existence personne ne me donnait l’impression comme M. Swann qui

venait un peu après pour retrouver sa fille. C’est que lui et Mme

Swann,--parce que leur fille habitait chez eux, parce que ses études,

ses jeux, ses amitiés dépendaient d’eux--contenaient pour moi, comme

Gilberte, peut-être même plus que Gilberte, comme il convenait à des

lieux tout-puissants sur elle en qui il aurait eu sa source, un

inconnu inaccessible, un charme douloureux. Tout ce qui les concernait

était de ma part l’objet d’une préoccupation si constante que les

jours où, comme ceux-là, M. Swann (que j’avais vu si souvent autrefois

sans qu’il excitât ma curiosité, quand il était lié avec mes parents)

venait chercher Gilberte aux Champs-Élysées, une fois calmés les

battements de cœur qu’avait excités en moi l’apparition de son chapeau

gris et de son manteau à pèlerine, son aspect m’impressionnait encore

comme celui d’un personnage historique sur lequel nous venons de lire

une série d’ouvrages et dont les moindres particularités nous

passionnent. Ses relations avec le comte de Paris qui, quand j’en

entendais parler à Combray, me semblaient indifférentes, prenaient

maintenant pour moi quelque chose de merveilleux, comme si personne

d’autre n’eût jamais connu les Orléans; elles le faisaient se détacher

vivement sur le fond vulgaire des promeneurs de différentes classes

qui encombraient cette allée des Champs-Élysées, et au milieu desquels

j’admirais qu’il consentît à figurer sans réclamer d’eux d’égards

spéciaux, qu’aucun d’ailleurs ne songeait à lui rendre, tant était

profond l’incognito dont il était enveloppé.

Il répondait poliment aux saluts des camarades de Gilberte, même au

mien quoiqu’il fût brouillé avec ma famille, mais sans avoir l’air de

me connaître. (Cela me rappela qu’il m’avait pourtant vu bien souvent

à la campagne; souvenir que j’avais gardé mais dans l’ombre, parce que

depuis que j’avais revu Gilberte, pour moi Swann était surtout son

père, et non plus le Swann de Combray; comme les idées sur lesquelles

j’embranchais maintenant son nom étaient différentes des idées dans le

réseau desquelles il était autrefois compris et que je n’utilisais

plus jamais quand j’avais à penser à lui, il était devenu un

personnage nouveau; je le rattachai pourtant par une ligne

artificielle secondaire et transversale à notre invité d’autrefois; et

comme rien n’avait plus pour moi de prix que dans la mesure où mon

amour pouvait en profiter, ce fut avec un mouvement de honte et le

regret de ne pouvoir les effacer que je retrouvai les années où, aux

yeux de ce même Swann qui était en ce moment devant moi aux

Champs-Élysées et à qui heureusement Gilberte n’avait peut-être pas

dit mon nom, je m’étais si souvent le soir rendu ridicule en envoyant

demander à maman de monter dans ma chambre me dire bonsoir, pendant

qu’elle prenait le café avec lui, mon père et mes grands-parents à la

table du jardin.) Il disait à Gilberte qu’il lui permettait de faire

une partie, qu’il pouvait attendre un quart d’heure, et s’asseyant

comme tout le monde sur une chaise de fer payait son ticket de cette

main que Philippe VII avait si souvent retenue dans la sienne, tandis

que nous commencions à jouer sur la pelouse, faisant envoler les

pigeons dont les beaux corps irisés qui ont la forme d’un cœur et sont

comme les lilas du règne des oiseaux, venaient se réfugier comme en

des lieux d’asile, tel sur le grand vase de pierre à qui son bec en y

disparaissant faisait faire le geste et assignait la destination

d’offrir en abondance les fruits ou les graines qu’il avait l’air d’y

picorer, tel autre sur le front de la statue, qu’il semblait surmonter

d’un de ces objets en émail desquels la polychromie varie dans

certaines œuvres antiques la monotonie de la pierre et d’un attribut

qui, quand la déesse le porte, lui vaut une épithète particulière et

en fait, comme pour une mortelle un prénom différent, une divinité

nouvelle.

Un de ces jours de soleil qui n’avait pas réalisé mes espérances, je

n’eus pas le courage de cacher ma déception à Gilberte.

--J’avais justement beaucoup de choses à vous demander, lui dis-je. Je

croyais que ce jour compterait beaucoup dans notre amitié. Et aussitôt

arrivée, vous allez partir! Tâchez de venir demain de bonne heure, que

je puisse enfin vous parler.

Sa figure resplendit et ce fut en sautant de joie qu’elle me répondit:

--Demain, comptez-y, mon bel ami, mais je ne viendrai pas! j’ai un

grand goûter; après-demain non plus, je vais chez une amie pour voir

de ses fenêtres l’arrivée du roi Théodose, ce sera superbe, et le

lendemain encore à Michel Strogoff et puis après, cela va être bientôt

Noël et les vacances du jour de l’An. Peut-être on va m’emmener dans

le midi. Ce que ce serait chic! quoique cela me fera manquer un arbre

de Noël; en tous cas si je reste à Paris, je ne viendrai pas ici car

j’irai faire des visites avec maman. Adieu, voilà papa qui m’appelle.

Je revins avec Françoise par les rues qui étaient encore pavoisées de

soleil, comme au soir d’une fête qui est finie. Je ne pouvais pas

traîner mes jambes.

--Ça n’est pas étonnant, dit Françoise, ce n’est pas un temps de

saison, il fait trop chaud. Hélas! mon Dieu, de partout il doit y

avoir bien des pauvres malades, c’est à croire que là-haut aussi tout

se détraque.

Je me redisais en étouffant mes sanglots les mots où Gilberte avait

laissé éclater sa joie de ne pas venir de longtemps aux

Champs-Élysées. Mais déjà le charme dont, par son simple

fonctionnement, se remplissait mon esprit dès qu’il songeait à elle,

la position particulière, unique,--fût elle affligeante,--où me plaçait

inévitablement par rapport à Gilberte, la contrainte interne d’un pli

mental, avaient commencé à ajouter, même à cette marque

d’indifférence, quelque chose de romanesque, et au milieu de mes

larmes se formait un sourire qui n’était que l’ébauche timide d’un

baiser. Et quand vint l’heure du courrier, je me dis ce soir-là comme

tous les autres: Je vais recevoir une lettre de Gilberte, elle va me

dire enfin qu’elle n’a jamais cessé de m’aimer, et m’expliquera la

raison mystérieuse pour laquelle elle a été forcée de me le cacher

jusqu’ici, de faire semblant de pouvoir être heureuse sans me voir, la

raison pour laquelle elle a pris l’apparence de la Gilberte simple

camarade.

Tous les soirs je me plaisais à imaginer cette lettre, je croyais la

lire, je m’en récitais chaque phrase. Tout d’un coup je m’arrêtais

effrayé. Je comprenais que si je devais recevoir une lettre de

Gilberte, ce ne pourrait pas en tous cas être celle-là puisque c’était

moi qui venais de la composer. Et dès lors, je m’efforçais de

détourner ma pensée des mots que j’aurais aimé qu’elle m’écrivît, par

peur en les énonçant, d’exclure justement ceux-là,--les plus chers, les

plus désirés--, du champ des réalisations possibles. Même si par une

invraisemblable coïncidence, c’eût été justement la lettre que j’avais

inventée que de son côté m’eût adressée Gilberte, y reconnaissant mon

œuvre je n’eusse pas eu l’impression de recevoir quelque chose qui ne

vînt pas de moi, quelque chose de réel, de nouveau, un bonheur

extérieur à mon esprit, indépendant de ma volonté, vraiment donné par

l’amour.

En attendant je relisais une page que ne m’avait pas écrite Gilberte,

mais qui du moins me venait d’elle, cette page de Bergotte sur la

beauté des vieux mythes dont s’est inspiré Racine, et que, à côté de

la bille d’agathe, je gardais toujours auprès de moi. J’étais attendri

par la bonté de mon amie qui me l’avait fait rechercher; et comme

chacun a besoin de trouver des raisons à sa passion, jusqu’à être

heureux de reconnaître dans l’être qu’il aime des qualités que la

littérature ou la conversation lui ont appris être de celles qui sont

dignes d’exciter l’amour, jusqu’à les assimiler par imitation et en

faire des raisons nouvelles de son amour, ces qualités fussent-elles

les plus oppressées à celles que cet amour eût recherchées tant qu’il

était spontané--comme Swann autrefois le caractère esthétique de la

beauté d’Odette,--moi, qui avais d’abord aimé Gilberte, dès Combray, à

cause de tout l’inconnu de sa vie, dans lequel j’aurais voulu me

précipiter, m’incarner, en délaissant la mienne qui ne m’était plus

rien, je pensais maintenant comme à un inestimable avantage, que de

cette mienne vie trop connue, dédaignée, Gilberte pourrait devenir un

jour l’humble servante, la commode et confortable collaboratrice, qui

le soir m’aidant dans mes travaux, collationnerait pour moi des

brochures. Quant à Bergotte, ce vieillard infiniment sage et presque

divin à cause de qui j’avais d’abord aimé Gilberte, avant même de

l’avoir vue, maintenant c’était surtout à cause de Gilberte que je

l’aimais. Avec autant de plaisir que les pages qu’il avait écrites sur

Racine, je regardais le papier fermé de grands cachets de cire blancs

et noué d’un flot de rubans mauves dans lequel elle me les avait

apportées. Je baisais la bille d’agate qui était la meilleure part du

cœur de mon amie, la part qui n’était pas frivole, mais fidèle, et qui

bien que parée du charme mystérieux de la vie de Gilberte demeurait

près de moi, habitait ma chambre, couchait dans mon lit. Mais la

beauté de cette pierre, et la beauté aussi de ces pages de Bergotte,

que j’étais heureux d’associer à l’idée de mon amour pour Gilberte

comme si dans les moments où celui-ci ne m’apparaissait plus que comme

un néant, elles lui donnaient une sorte de consistance, je

m’apercevais qu’elles étaient antérieures à cet amour, qu’elles ne lui

ressemblaient pas, que leurs éléments avaient été fixés par le talent

ou par les lois minéralogiques avant que Gilberte ne me connût, que

rien dans le livre ni dans la pierre n’eût été autre si Gilberte ne

m’avait pas aimé et que rien par conséquent ne m’autorisait à lire en

eux un message de bonheur. Et tandis que mon amour attendant sans

cesse du lendemain l’aveu de celui de Gilberte, annulait, défaisait

chaque soir le travail mal fait de la journée, dans l’ombre de

moi-même une ouvrière inconnue ne laissait pas au rebut les fils

arrachés et les disposait, sans souci de me plaire et de travailler à

mon bonheur, dans un ordre différent qu’elle donnait à tous ses

ouvrages. Ne portant aucun intérêt particulier à mon amour, ne

commençant pas par décider que j’étais aimé, elle recueillait les

actions de Gilberte qui m’avaient semblé inexplicables et ses fautes

que j’avais excusées. Alors les unes et les autres prenaient un sens.

Il semblait dire, cet ordre nouveau, qu’en voyant Gilberte, au lieu

qu’elle vînt aux Champs-Élysées, aller à une matinée, faire des

courses avec son institutrice et se préparer à une absence pour les

vacances du jour de l’an, j’avais tort de penser, me dire: «c’est

qu’elle est frivole ou docile.» Car elle eût cessé d’être l’un ou

l’autre si elle m’avait aimé, et si elle avait été forcée d’obéir

c’eût été avec le même désespoir que j’avais les jours où je ne la

voyais pas. Il disait encore, cet ordre nouveau, que je devais

pourtant savoir ce que c’était qu’aimer puisque j’aimais Gilberte; il

me faisait remarquer le souci perpétuel que j’avais de me faire valoir

à ses yeux, à cause duquel j’essayais de persuader à ma mère d’acheter

à Françoise un caoutchouc et un chapeau avec un plumet bleu, ou plutôt

de ne plus m’envoyer aux Champs-Élysées avec cette bonne dont je

rougissais (à quoi ma mère répondait que j’étais injuste pour

Françoise, que c’était une brave femme qui nous était dévouée), et

aussi ce besoin unique de voir Gilberte qui faisait que des mois

d’avance je ne pensais qu’à tâcher d’apprendre à quelle époque elle

quitterait Paris et où elle irait, trouvant le pays le plus agréable

un lieu d’exil si elle ne devait pas y être, et ne désirant que rester

toujours à Paris tant que je pourrais la voir aux Champs-Élysées; et

il n’avait pas de peine à me montrer que ce souci-là, ni ce besoin, je

ne les trouverais sous les actions de Gilberte. Elle au contraire

appréciait son institutrice, sans s’inquiéter de ce que j’en pensais.

Elle trouvait naturel de ne pas venir aux Champs-Élysées, si c’était

pour aller faire des emplettes avec Mademoiselle, agréable si c’était

pour sortir avec sa mère. Et à supposer même qu’elle m’eût permis

d’aller passer les vacances au même endroit qu’elle, du moins pour

choisir cet endroit elle s’occupait du désir de ses parents, de mille

amusements dont on lui avait parlé et nullement que ce fût celui où ma

famille avait l’intention de m’envoyer. Quand elle m’assurait parfois

qu’elle m’aimait moins qu’un de ses amis, moins qu’elle ne m’aimait la

veille parce que je lui avais fait perdre sa partie par une

négligence, je lui demandais pardon, je lui demandais ce qu’il fallait

faire pour qu’elle recommençât à m’aimer autant, pour qu’elle m’aimât

plus que les autres; je voulais qu’elle me dît que c’était déjà fait,

je l’en suppliais comme si elle avait pu modifier son affection pour

moi à son gré, au mien, pour me faire plaisir, rien que par les mots

qu’elle dirait, selon ma bonne ou ma mauvaise conduite. Ne savais-je

donc pas que ce que j’éprouvais, moi, pour elle, ne dépendait ni de

ses actions, ni de ma volonté?

Il disait enfin, l’ordre nouveau dessiné par l’ouvrière invisible, que

si nous pouvons désirer que les actions d’une personne qui nous a

peinés jusqu’ici n’aient pas été sincères, il y a dans leur suite une

clarté contre quoi notre désir ne peut rien et à laquelle, plutôt qu’à

lui, nous devons demander quelles seront ses actions de demain.

Ces paroles nouvelles, mon amour les entendait; elles le persuadaient

que le lendemain ne serait pas différent de ce qu’avaient été tous les

autres jours; que le sentiment de Gilberte pour moi, trop ancien déjà

pour pouvoir changer, c’était l’indifférence; que dans mon amitié avec

Gilberte, c’est moi seul qui aimais. «C’est vrai, répondait mon amour,

il n’y a plus rien à faire de cette amitié-là, elle ne changera pas.»

Alors dès le lendemain (ou attendant une fête s’il y en avait une

prochaine, un anniversaire, le nouvel an peut-être, un de ces jours

qui ne sont pas pareils aux autres, où le temps recommence sur de

nouveaux frais en rejetant l’héritage du passé, en n’acceptant pas le

legs de ses tristesses) je demandais à Gilberte de renoncer à notre

amitié ancienne et de jeter les bases d’une nouvelle amitié.

J’avais toujours à portée de ma main un plan de Paris qui, parce qu’on

pouvait y distinguer la rue où habitaient M. et Mme Swann, me semblait

contenir un trésor. Et par plaisir, par une sorte de fidélité

chevaleresque aussi, à propos de n’importe quoi, je disais le nom de

cette rue, si bien que mon père me demandait, n’étant pas comme ma

mère et ma grand’mère au courant de mon amour:

--Mais pourquoi parles-tu tout le temps de cette rue, elle n’a rien

d’extraordinaire, elle est très agréable à habiter parce qu’elle est à

deux pas du Bois, mais il y en a dix autres dans le même cas.

Je m’arrangeais à tout propos à faire prononcer à mes parents le nom

de Swann: certes je me le répétais mentalement sans cesse: mais

j’avais besoin aussi d’entendre sa sonorité délicieuse et de me faire

jouer cette musique dont la lecture muette ne me suffisait pas. Ce nom

de Swann d’ailleurs que je connaissais depuis si longtemps, était

maintenant pour moi, ainsi qu’il arrive à certains aphasiques à

l’égard des mots les plus usuels, un nom nouveau. Il était toujours

présent à ma pensée et pourtant elle ne pouvait pas s’habituer à lui.

Je le décomposais, je l’épelais, son orthographe était pour moi une

surprise. Et en même temps que d’être familier, il avait cessé de me

paraître innocent. Les joies que je prenais à l’entendre, je les

croyais si coupables, qu’il me semblait qu’on devinait ma pensée et

qu’on changeait la conversation si je cherchais à l’y amener. Je me

rabattais sur les sujets qui touchaient encore à Gilberte, je

rabâchais sans fin les mêmes paroles, et j’avais beau savoir que ce

n’était que des paroles,--des paroles prononcées loin d’elle, qu’elle

n’entendait pas, des paroles sans vertu qui répétaient ce qui était,

mais ne le pouvaient modifier,--pourtant il me semblait qu’à force de

manier, de brasser ainsi tout ce qui avoisinait Gilberte j’en ferais

peut-être sortir quelque chose d’heureux. Je redisais à mes parents

que Gilberte aimait bien son institutrice, comme si cette proposition

énoncée pour la centième fois allait avoir enfin pour effet de faire

brusquement entrer Gilberte venant à tout jamais vivre avec nous. Je

reprenais l’éloge de la vieille dame qui lisait les Débats (j’avais

insinué à mes parents que c’était une ambassadrice ou peut-être une

altesse) et je continuais à célébrer sa beauté, sa magnificence, sa

noblesse, jusqu’au jour où je dis que d’après le nom qu’avait prononcé

Gilberte elle devait s’appeler Mme Blatin.

--Oh! mais je vois ce que c’est, s’écria ma mère tandis que je me

sentais rougir de honte. À la garde! À la garde! comme aurait dit ton

pauvre grand-père. Et c’est elle que tu trouves belle! Mais elle est

horrible et elle l’a toujours été. C’est la veuve d’un huissier. Tu ne

te rappelles pas quand tu étais enfant les manèges que je faisais pour

l’éviter à la leçon de gymnastique où, sans me connaître, elle voulait

venir me parler sous prétexte de me dire que tu étais «trop beau pour

un garçon». Elle a toujours eu la rage de connaître du monde et il

faut bien qu’elle soit une espèce de folle comme j’ai toujours pensé,

si elle connaît vraiment Mme Swann. Car si elle était d’un milieu fort

commun, au moins il n’y a jamais rien eu que je sache à dire sur elle.

Mais il fallait toujours qu’elle se fasse des relations. Elle est

horrible, affreusement vulgaire, et avec cela faiseuse d’embarras.»

Quant à Swann, pour tâcher de lui ressembler, je passais tout mon

temps à table, à me tirer sur le nez et à me frotter les yeux. Mon

père disait: «cet enfant est idiot, il deviendra affreux.» J’aurais

surtout voulu être aussi chauve que Swann. Il me semblait un être si

extraordinaire que je trouvais merveilleux que des personnes que je

fréquentais le connussent aussi et que dans les hasards d’une journée

quelconque on pût être amené à le rencontrer. Et une fois, ma mère, en

train de nous raconter comme chaque soir à dîner, les courses qu’elle

avait faites dans l’après-midi, rien qu’en disant: «A ce propos,

devinez qui j’ai rencontré aux Trois Quartiers, au rayon des

parapluies: Swann», fit éclore au milieu de son récit, fort aride pour

moi, une fleur mystérieuse. Quelle mélancolique volupté, d’apprendre

que cet après-midi-là, profilant dans la foule sa forme surnaturelle,

Swann avait été acheter un parapluie. Au milieu des événements grands

et minimes, également indifférents, celui-là éveillait en moi ces

vibrations particulières dont était perpétuellement ému mon amour pour

Gilberte. Mon père disait que je ne m’intéressais à rien parce que je

n’écoutais pas quand on parlait des conséquences politiques que

pouvait avoir la visite du roi Théodose, en ce moment l’hôte de la

France et, prétendait-on, son allié. Mais combien en revanche, j’avais

envie de savoir si Swann avait son manteau à pèlerine!

--Est-ce que vous vous êtes dit bonjour? demandai-je.

--Mais naturellement, répondit ma mère qui avait toujours l’air de

craindre que si elle eût avoué que nous étions en froid avec Swann, on

eût cherché à les réconcilier plus qu’elle ne souhaitait, à cause de

Mme Swann qu’elle ne voulait pas connaître. «C’est lui qui est venu me

saluer, je ne le voyais pas.

--Mais alors, vous n’êtes pas brouillés?

--Brouillés? mais pourquoi veux-tu que nous soyons brouillés»,

répondit-elle vivement comme si j’avais attenté à la fiction de ses

bons rapports avec Swann et essayé de travailler à un «rapprochement».

--Il pourrait t’en vouloir de ne plus l’inviter.

--On n’est pas obligé d’inviter tout le monde; est-ce qu’il m’invite?

Je ne connais pas sa femme.

--Mais il venait bien à Combray.

--Eh bien oui! il venait à Combray, et puis à Paris il a autre chose à

faire et moi aussi. Mais je t’assure que nous n’avions pas du tout

l’air de deux personnes brouillées. Nous sommes restés un moment

ensemble parce qu’on ne lui apportait pas son paquet. Il m’a demandé

de tes nouvelles, il m’a dit que tu jouais avec sa fille, ajouta ma

mère, m’émerveillant du prodige que j’existasse dans l’esprit de

Swann, bien plus, que ce fût d’une façon assez complète, pour que,

quand je tremblais d’amour devant lui aux Champs-Élysées, il sût mon

nom, qui était ma mère, et pût amalgamer autour de ma qualité de

camarade de sa fille quelques renseignements sur mes grands-parents,

leur famille, l’endroit que nous habitions, certaines particularités

de notre vie d’autrefois, peut-être même inconnues de moi. Mais ma

mère ne paraissait pas avoir trouvé un charme particulier à ce rayon

des Trois Quartiers où elle avait représenté pour Swann, au moment où

il l’avait vue, une personne définie avec qui il avait des souvenirs

communs qui avaient motivé chez lui le mouvement de s’approcher

d’elle, le geste de la saluer.

Ni elle d’ailleurs ni mon père ne semblaient non plus trouver à parler

des grands-parents de Swann, du titre d’agent de change honoraire, un

plaisir qui passât tous les autres. Mon imagination avait isolé et

consacré dans le Paris social une certaine famille comme elle avait

fait dans le Paris de pierre pour une certaine maison dont elle avait

sculpté la porte cochère et rendu précieuses les fenêtres. Mais ces

ornements, j’étais seul à les voir. De même que mon père et ma mère

trouvaient la maison qu’habitait Swann pareille aux autres maisons

construites en même temps dans le quartier du Bois, de même la famille

de Swann leur semblait du même genre que beaucoup d’autres familles

d’agents de change. Ils la jugeaient plus ou moins favorablement selon

le degré où elle avait participé à des mérites communs au reste de

l’univers et ne lui trouvaient rien d’unique. Ce qu’au contraire ils y

appréciaient, ils le rencontraient à un degré égal, ou plus élevé,

ailleurs. Aussi après avoir trouvé la maison bien située, ils

parlaient d’une autre qui l’était mieux, mais qui n’avait rien à voir

avec Gilberte, ou de financiers d’un cran supérieur à son grand-père;

et s’ils avaient eu l’air un moment d’être du même avis que moi,

c’était par un malentendu qui ne tardait pas à se dissiper. C’est que,

pour percevoir dans tout ce qui entourait Gilberte, une qualité

inconnue analogue dans le monde des émotions à ce que peut être dans

celui des couleurs l’infra-rouge, mes parents étaient dépourvus de ce

sens supplémentaire et momentané dont m’avait doté l’amour.

Les jours où Gilberte m’avait annoncé qu’elle ne devait pas venir aux

Champs-Élysées, je tâchais de faire des promenades qui me

rapprochassent un peu d’elle. Parfois j’emmenais Françoise en

pèlerinage devant la maison qu’habitaient les Swann. Je lui faisais

répéter sans fin ce que, par l’institutrice, elle avait appris

relativement à Mme Swann. «Il paraît qu’elle a bien confiance à des

médailles. Jamais elle ne partira en voyage si elle a entendu la

chouette, ou bien comme un tic-tac d’horloge dans le mur, ou si elle a

vu un chat à minuit, ou si le bois d’un meuble, il a craqué. Ah! c’est

une personne très croyante!» J’étais si amoureux de Gilberte que si

sur le chemin j’apercevais leur vieux maître d’hôtel promenant un

chien, l’émotion m’obligeait à m’arrêter, j’attachais sur ses favoris

blancs des regards pleins de passion. Françoise me disait:

--Qu’est-ce que vous avez?

Puis, nous poursuivions notre route jusque devant leur porte cochère

où un concierge différent de tout concierge, et pénétré jusque dans

les galons de sa livrée du même charme douloureux que j’avais ressenti

dans le nom de Gilberte, avait l’air de savoir que j’étais de ceux à

qui une indignité originelle interdirait toujours de pénétrer dans la

vie mystérieuse qu’il était chargé de garder et sur laquelle les

fenêtres de l’entre-sol paraissaient conscientes d’être refermées,

ressemblant beaucoup moins entre la noble retombée de leurs rideaux de

mousseline à n’importe quelles autres fenêtres, qu’aux regards de

Gilberte. D’autres fois nous allions sur les boulevards et je me

postais à l’entrée de la rue Duphot; on m’avait dit qu’on pouvait

souvent y voir passer Swann se rendant chez son dentiste; et mon

imagination différenciait tellement le père de Gilberte du reste de

l’humanité, sa présence au milieu du monde réel y introduisait tant de

merveilleux, que, avant même d’arriver à la Madeleine, j’étais ému à

la pensée d’approcher d’une rue où pouvait se produire inopinément

l’apparition surnaturelle.

Mais le plus souvent,--quand je ne devais pas voir Gilberte--comme

j’avais appris que Mme Swann se promenait presque chaque jour dans

l’allée «des Acacias», autour du grand Lac, et dans l’allée de la

«Reine Marguerite», je dirigeais Françoise du côté du bois de

Boulogne. Il était pour moi comme ces jardins zoologiques où l’on voit

rassemblés des flores diverses et des paysages opposés; où, après une

colline on trouve une grotte, un pré, des rochers, une rivière, une

fosse, une colline, un marais, mais où l’on sait qu’ils ne sont là que

pour fournir aux ébats de l’hippopotame, des zèbres, des crocodiles,

des lapins russes, des ours et du héron, un milieu approprié ou un

cadre pittoresque; lui, le Bois, complexe aussi, réunissant des petits

mondes divers et clos,--faisant succéder quelque ferme plantée d’arbres

rouges, de chênes d’Amérique, comme une exploitation agricole dans la

Virginie, à une sapinière au bord du lac, ou à une futaie d’où surgit

tout à coup dans sa souple fourrure, avec les beaux yeux d’une bête,

quelque promeneuse rapide,--il était le Jardin des femmes; et,--comme

l’allée de Myrtes de l’Enéide,--plantée pour elles d’arbres d’une seule

essence, l’allée des Acacias était fréquentée par les Beautés

célèbres. Comme, de loin, la culmination du rocher d’où elle se jette

dans l’eau, transporte de joie les enfants qui savent qu’ils vont voir

l’otarie, bien avant d’arriver à l’allée des Acacias, leur parfum qui,

irradiant alentour, faisait sentir de loin l’approche et la

singularité d’une puissante et molle individualité végétale; puis,

quand je me rapprochais, le faîte aperçu de leur frondaison légère et

mièvre, d’une élégance facile, d’une coupe coquette et d’un mince

tissu, sur laquelle des centaines de fleurs s’étaient abattues comme

des colonies ailées et vibratiles de parasites précieux; enfin jusqu’à

leur nom féminin, désœuvré et doux, me faisaient battre le cœur mais

d’un désir mondain, comme ces valses qui ne nous évoquent plus que le

nom des belles invitées que l’huissier annonce à l’entrée d’un bal. On

m’avait dit que je verrais dans l’allée certaines élégantes que, bien

qu’elles n’eussent pas toutes été épousées, l’on citait habituellement

à côté de Mme Swann, mais le plus souvent sous leur nom de guerre;

leur nouveau nom, quand il y en avait un, n’était qu’une sorte

d’incognito que ceux qui voulaient parler d’elles avaient soin de

lever pour se faire comprendre. Pensant que le Beau--dans l’ordre des

élégances féminines--était régi par des lois occultes à la connaissance

desquelles elles avaient été initiées, et qu’elles avaient le pouvoir

de le réaliser, j’acceptais d’avance comme une révélation l’apparition

de leur toilette, de leur attelage, de mille détails au sein desquels

je mettais ma croyance comme une âme intérieure qui donnait la

cohésion d’un chef-d’œuvre à cet ensemble éphémère et mouvant. Mais

c’est Mme Swann que je voulais voir, et j’attendais qu’elle passât,

ému comme si ç’avait été Gilberte, dont les parents, imprégnés comme

tout ce qui l’entourait, de son charme, excitaient en moi autant

d’amour qu’elle, même un trouble plus douloureux (parce que leur point

de contact avec elle était cette partie intestine de sa vie qui

m’était interdite), et enfin (car je sus bientôt, comme on le verra,

qu’ils n’aimaient pas que je jouasse avec elle), ce sentiment de

vénération que nous vouons toujours à ceux qui exercent sans frein la

puissance de nous faire du mal.

J’assignais la première place à la simplicité, dans l’ordre des

mérites esthétiques et des grandeurs mondaines quand j’apercevais Mme

Swann à pied, dans une polonaise de drap, sur la tête un petit toquet

agrémenté d’une aile de lophophore, un bouquet de violettes au

corsage, pressée, traversant l’allée des Acacias comme si ç’avait été

seulement le chemin le plus court pour rentrer chez elle et répondant

d’un clin d’œil aux messieurs en voiture qui, reconnaissant de loin

sa silhouette, la saluaient et se disaient que personne n’avait autant

de chic. Mais au lieu de la simplicité, c’est le faste que je mettais

au plus haut rang, si, après que j’avais forcé Françoise, qui n’en

pouvait plus et disait que les jambes «lui rentraient», à faire les

cent pas pendant une heure, je voyais enfin, débouchant de l’allée qui

vient de la Porte Dauphine--image pour moi d’un prestige royal, d’une

arrivée souveraine telle qu’aucune reine véritable n’a pu m’en donner

l’impression dans la suite, parce que j’avais de leur pouvoir une

notion moins vague et plus expérimentale,--emportée par le vol de deux

chevaux ardents, minces et contournés comme on en voit dans les

dessins de Constantin Guys, portant établi sur son siège un énorme

cocher fourré comme un cosaque, à côté d’un petit groom rappelant le

«tigre» de «feu Baudenord», je voyais--ou plutôt je sentais imprimer sa

forme dans mon cœur par une nette et épuisante blessure--une

incomparable victoria, à dessein un peu haute et laissant passer à

travers son luxe «dernier cri» des allusions aux formes anciennes, au

fond de laquelle reposait avec abandon Mme Swann, ses cheveux

maintenant blonds avec une seule mèche grise ceints d’un mince bandeau

de fleurs, le plus souvent des violettes, d’où descendaient de longs

voiles, à la main une ombrelle mauve, aux lèvres un sourire ambigu où

je ne voyais que la bienveillance d’une Majesté et où il y avait

surtout la provocation de la cocotte, et qu’elle inclinait avec

douceur sur les personnes qui la saluaient. Ce sourire en réalité

disait aux uns: «Je me rappelle très bien, c’était exquis!»; à

d’autres: «Comme j’aurais aimé! ç’a été la mauvaise chance!»; à

d’autres: «Mais si vous voulez! Je vais suivre encore un moment la

file et dès que je pourrai, je couperai.» Quand passaient des

inconnus, elle laissait cependant autour de ses lèvres un sourire

oisif, comme tourné vers l’attente ou le souvenir d’un ami et qui

faisait dire: «Comme elle est belle!» Et pour certains hommes

seulement elle avait un sourire aigre, contraint, timide et froid et

qui signifiait: «Oui, rosse, je sais que vous avez une langue de

vipère, que vous ne pouvez pas vous tenir de parler! Est-ce que je

m’occupe de vous, moi!» Coquelin passait en discourant au milieu

d’amis qui l’écoutaient et faisait avec la main à des personnes en

voiture, un large bonjour de théâtre. Mais je ne pensais qu’à Mme

Swann et je faisais semblant de ne pas l’avoir vue, car je savais

qu’arrivée à la hauteur du Tir aux pigeons elle dirait à son cocher de

couper la file et de l’arrêter pour qu’elle pût descendre l’allée à

pied. Et les jours où je me sentais le courage de passer à côté

d’elle, j’entraînais Françoise dans cette direction. A un moment en

effet, c’est dans l’allée des piétons, marchant vers nous que

j’apercevais Mme Swann laissant s’étaler derrière elle la longue

traîne de sa robe mauve, vêtue, comme le peuple imagine les reines,

d’étoffes et de riches atours que les autres femmes ne portaient pas,

abaissant parfois son regard sur le manche de son ombrelle, faisant

peu attention aux personnes qui passaient, comme si sa grande affaire

et son but avaient été de prendre de l’exercice, sans penser qu’elle

était vue et que toutes les têtes étaient tournées vers elle. Parfois

pourtant quand elle s’était retournée pour appeler son lévrier, elle

jetait imperceptiblement un regard circulaire autour d’elle.

Ceux même qui ne la connaissaient pas étaient avertis par quelque

chose de singulier et d’excessif--ou peut-être par une radiation

télépathique comme celles qui déchaînaient des applaudissements dans

la foule ignorante aux moments où la Berma était sublime,--que ce

devait être quelque personne connue. Ils se demandaient: «Qui

est-ce?», interrogeaient quelquefois un passant, ou se promettaient de

se rappeler la toilette comme un point de repère pour des amis plus

instruits qui les renseigneraient aussitôt. D’autres promeneurs,

s’arrêtant à demi, disaient:

--«Vous savez qui c’est? Mme Swann! Cela ne vous dit rien? Odette de

Crécy?»

--«Odette de Crécy? Mais je me disais aussi, ces yeux tristes... Mais

savez-vous qu’elle ne doit plus être de la première jeunesse! Je me

rappelle que j’ai couché avec elle le jour de la démission de

Mac-Mahon.»

--«Je crois que vous ferez bien de ne pas le lui rappeler. Elle est

maintenant Mme Swann, la femme d’un monsieur du Jockey, ami du prince

de Galles. Elle est du reste encore superbe.»

--«Oui, mais si vous l’aviez connue à ce moment-là, ce qu’elle était

jolie! Elle habitait un petit hôtel très étrange avec des

chinoiseries. Je me rappelle que nous étions embêtés par le bruit des

crieurs de journaux, elle a fini par me faire lever.»

Sans entendre les réflexions, je percevais autour d’elle le murmure

indistinct de la célébrité. Mon cœur battait d’impatience quand je

pensais qu’il allait se passer un instant encore avant que tous ces

gens, au milieu desquels je remarquais avec désolation que n’était pas

un banquier mulâtre par lequel je me sentais méprisé, vissent le jeune

homme inconnu auquel ils ne prêtaient aucune attention, saluer (sans

la connaître, à vrai dire, mais je m’y croyais autorisé parce que mes

parents connaissaient son mari et que j’étais le camarade de sa

fille), cette femme dont la réputation de beauté, d’inconduite et

d’élégance était universelle. Mais déjà j’étais tout près de Mme

Swann, alors je lui tirais un si grand coup de chapeau, si étendu, si

prolongé, qu’elle ne pouvait s’empêcher de sourire. Des gens riaient.

Quant à elle, elle ne m’avait jamais vu avec Gilberte, elle ne savait

pas mon nom, mais j’étais pour elle--comme un des gardes du Bois, ou le

batelier ou les canards du lac à qui elle jetait du pain--un des

personnages secondaires, familiers, anonymes, aussi dénués de

caractères individuels qu’un «emploi de théâtre», de ses promenades au

bois. Certains jours où je ne l’avais pas vue allée des Acacias, il

m’arrivait de la rencontrer dans l’allée de la Reine-Marguerite où

vont les femmes qui cherchent à être seules, ou à avoir l’air de

chercher à l’être; elle ne le restait pas longtemps, bientôt rejointe

par quelque ami, souvent coiffé d’un «tube» gris, que je ne

connaissais pas et qui causait longuement avec elle, tandis que leurs

deux voitures suivaient.

Cette complexité du bois de Boulogne qui en fait un lieu factice et,

dans le sens zoologique ou mythologique du mot, un Jardin, je l’ai

retrouvée cette année comme je le traversais pour aller à Trianon, un

des premiers matins de ce mois de novembre où, à Paris, dans les

maisons, la proximité et la privation du spectacle de l’automne qui

s’achève si vite sans qu’on y assiste, donnent une nostalgie, une

véritable fièvre des feuilles mortes qui peut aller jusqu’à empêcher

de dormir. Dans ma chambre fermée, elles s’interposaient depuis un

mois, évoquées par mon désir de les voir, entre ma pensée et n’importe

quel objet auquel je m’appliquais, et tourbillonnaient comme ces

taches jaunes qui parfois, quoi que nous regardions, dansent devant

nos yeux. Et ce matin-là, n’entendant plus la pluie tomber comme les

jours précédents, voyant le beau temps sourire aux coins des rideaux

fermés comme aux coins d’une bouche close qui laisse échapper le

secret de son bonheur, j’avais senti que ces feuilles jaunes, je

pourrais les regarder traversées par la lumière, dans leur suprême

beauté; et ne pouvant pas davantage me tenir d’aller voir des arbres

qu’autrefois, quand le vent soufflait trop fort dans ma cheminée, de

partir pour le bord de la mer, j’étais sorti pour aller à Trianon, en

passant par le bois de Boulogne. C’était l’heure et c’était la saison

où le Bois semble peut-être le plus multiple, non seulement parce

qu’il est plus subdivisé, mais encore parce qu’il l’est autrement.

Même dans les parties découvertes où l’on embrasse un grand espace, çà

et là, en face des sombres masses lointaines des arbres qui n’avaient

pas de feuilles ou qui avaient encore leurs feuilles de l’été, un

double rang de marronniers orangés semblait, comme dans un tableau à

peine commencé, avoir seul encore été peint par le décorateur qui

n’aurait pas mis de couleur sur le reste, et tendait son allée en

pleine lumière pour la promenade épisodique de personnages qui ne

seraient ajoutés que plus tard.

Plus loin, là où toutes leurs feuilles vertes couvraient les arbres,

un seul, petit, trapu, étêté et têtu, secouait au vent une vilaine

chevelure rouge. Ailleurs encore c’était le premier éveil de ce mois

de mai des feuilles, et celles d’un empelopsis merveilleux et

souriant, comme une épine rose de l’hiver, depuis le matin même

étaient tout en fleur. Et le Bois avait l’aspect provisoire et factice

d’une pépinière ou d’un parc, où soit dans un intérêt botanique, soit

pour la préparation d’une fête, on vient d’installer, au milieu des

arbres de sorte commune qui n’ont pas encore été déplantés, deux ou

trois espèces précieuses aux feuillages fantastiques et qui semblent

autour d’eux réserver du vide, donner de l’air, faire de la clarté.

Ainsi c’était la saison où le Bois de Boulogne trahit le plus

d’essences diverses et juxtapose le plus de parties distinctes en un

assemblage composite. Et c’était aussi l’heure. Dans les endroits où

les arbres gardaient encore leurs feuilles, ils semblaient subir une

altération de leur matière à partir du point où ils étaient touchés

par la lumière du soleil, presque horizontale le matin comme elle le

redeviendrait quelques heures plus tard au moment où dans le

crépuscule commençant, elle s’allume comme une lampe, projette à

distance sur le feuillage un reflet artificiel et chaud, et fait

flamber les suprêmes feuilles d’un arbre qui reste le candélabre

incombustible et terne de son faîte incendié. Ici, elle épaississait

comme des briques, et, comme une jaune maçonnerie persane à dessins

bleus, cimentait grossièrement contre le ciel les feuilles des

marronniers, là au contraire les détachait de lui, vers qui elles

crispaient leurs doigts d’or. A mi-hauteur d’un arbre habillé de vigne

vierge, elle greffait et faisait épanouir, impossible à discerner

nettement dans l’éblouissement, un immense bouquet comme de fleurs

rouges, peut-être une variété d’œillet. Les différentes parties du

Bois, mieux confondues l’été dans l’épaisseur et la monotonie des

verdures se trouvaient dégagées. Des espaces plus éclaircis laissaient

voir l’entrée de presque toutes, ou bien un feuillage somptueux la

désignait comme une oriflamme. On distinguait, comme sur une carte en

couleur, Armenonville, le Pré Catelan, Madrid, le Champ de courses,

les bords du Lac. Par moments apparaissait quelque construction

inutile, une fausse grotte, un moulin à qui les arbres en s’écartant

faisaient place ou qu’une pelouse portait en avant sur sa moelleuse

plateforme. On sentait que le Bois n’était pas qu’un bois, qu’il

répondait à une destination étrangère à la vie de ses arbres,

l’exaltation que j’éprouvais n’était pas causée que par l’admiration

de l’automne, mais par un désir. Grande source d’une joie que l’âme

ressent d’abord sans en reconnaître la cause, sans comprendre que rien

au dehors ne la motive. Ainsi regardais-je les arbres avec une

tendresse insatisfaite qui les dépassait et se portait à mon insu vers

ce chef-d’œuvre des belles promeneuses qu’ils enferment chaque jour

pendant quelques heures. J’allais vers l’allée des Acacias. Je

traversais des futaies où la lumière du matin qui leur imposait des

divisions nouvelles, émondait les arbres, mariait ensemble les tiges

diverses et composait des bouquets. Elle attirait adroitement à elle

deux arbres; s’aidant du ciseau puissant du rayon et de l’ombre, elle

retranchait à chacun une moitié de son tronc et de ses branches, et,

tressant ensemble les deux moitiés qui restaient, en faisait soit un

seul pilier d’ombre, que délimitait l’ensoleillement d’alentour, soit

un seul fantôme de clarté dont un réseau d’ombre noire cernait le

factice et tremblant contour. Quand un rayon de soleil dorait les plus

hautes branches, elles semblaient, trempées d’une humidité

étincelante, émerger seules de l’atmosphère liquide et couleur

d’émeraude où la futaie tout entière était plongée comme sous la mer.

Car les arbres continuaient à vivre de leur vie propre et quand ils

n’avaient plus de feuilles, elle brillait mieux sur le fourreau de

velours vert qui enveloppait leurs troncs ou dans l’émail blanc des

sphères de gui qui étaient semées au faîte des peupliers, rondes comme

le soleil et la lune dans la Création de Michel-Ange. Mais forcés

depuis tant d’années par une sorte de greffe à vivre en commun avec la

femme, ils m’évoquaient la dryade, la belle mondaine rapide et colorée

qu’au passage ils couvrent de leurs branches et obligent à ressentir

comme eux la puissance de la saison; ils me rappelaient le temps

heureux de ma croyante jeunesse, quand je venais avidement aux lieux

où des chefs-d’œuvre d’élégance féminine se réaliseraient pour

quelques instants entre les feuillages inconscients et complices. Mais

la beauté que faisaient désirer les sapins et les acacias du bois de

Boulogne, plus troublants en cela que les marronniers et les lilas de

Trianon que j’allais voir, n’était pas fixée en dehors de moi dans les

souvenirs d’une époque historique, dans des œuvres d’art, dans un

petit temple à l’amour au pied duquel s’amoncellent les feuilles

palmées d’or. Je rejoignis les bords du Lac, j’allai jusqu’au Tir aux

pigeons. L’idée de perfection que je portais en moi, je l’avais prêtée

alors à la hauteur d’une victoria, à la maigreur de ces chevaux

furieux et légers comme des guêpes, les yeux injectés de sang comme

les cruels chevaux de Diomède, et que maintenant, pris d’un désir de

revoir ce que j’avais aimé, aussi ardent que celui qui me poussait

bien des années auparavant dans ces mêmes chemins, je voulais avoir de

nouveau sous les yeux au moment où l’énorme cocher de Mme Swann,

surveillé par un petit groom gros comme le poing et aussi enfantin que

saint Georges, essayait de maîtriser leurs ailes d’acier qui se

débattaient effarouchées et palpitantes. Hélas! il n’y avait plus que

des automobiles conduites par des mécaniciens moustachus

qu’accompagnaient de grands valets de pied. Je voulais tenir sous les

yeux de mon corps pour savoir s’ils étaient aussi charmants que les

voyaient les yeux de ma mémoire, de petits chapeaux de femmes si bas

qu’ils semblaient une simple couronne. Tous maintenant étaient

immenses, couverts de fruits et de fleurs et d’oiseaux variés. Au lieu

des belles robes dans lesquelles Mme Swann avait l’air d’une reine,

des tuniques gréco-saxonnes relevaient avec les plis des Tanagra, et

quelquefois dans le style du Directoire, des chiffrons liberty semés

de fleurs comme un papier peint. Sur la tête des messieurs qui

auraient pu se promener avec Mme Swann dans l’allée de la

Reine-Marguerite, je ne trouvais pas le chapeau gris d’autrefois, ni

même un autre. Ils sortaient nu-tête. Et toutes ces parties nouvelles

du spectacle, je n’avais plus de croyance à y introduire pour leur

donner la consistance, l’unité, l’existence; elles passaient éparses

devant moi, au hasard, sans vérité, ne contenant en elles aucune

beauté que mes yeux eussent pu essayer comme autrefois de composer.

C’étaient des femmes quelconques, en l’élégance desquelles je n’avais

aucune foi et dont les toilettes me semblaient sans importance. Mais

quand disparaît une croyance, il lui survit--et de plus en plus vivace

pour masquer le manque de la puissance que nous avons perdue de donner

de la réalité à des choses nouvelles--un attachement fétichiste aux

anciennes qu’elle avait animées, comme si c’était en elles et non en

nous que le divin résidait et si notre incrédulité actuelle avait une

cause contingente, la mort des Dieux.

Quelle horreur! me disais-je: peut-on trouver ces automobiles

élégantes comme étaient les anciens attelages? je suis sans doute déjà

trop vieux--mais je ne suis pas fait pour un monde où les femmes

s’entravent dans des robes qui ne sont pas même en étoffe. A quoi bon

venir sous ces arbres, si rien n’est plus de ce qui s’assemblait sous

ces délicats feuillages rougissants, si la vulgarité et la folie ont

remplacé ce qu’ils encadraient d’exquis. Quelle horreur! Ma

consolation c’est de penser aux femmes que j’ai connues, aujourd’hui

qu’il n’y a plus d’élégance. Mais comment des gens qui contemplent ces

horribles créatures sous leurs chapeaux couverts d’une volière ou d’un

potager, pourraient-ils même sentir ce qu’il y avait de charmant à

voir Mme Swann coiffée d’une simple capote mauve ou d’un petit chapeau

que dépassait une seule fleur d’iris toute droite. Aurais-je même pu

leur faire comprendre l’émotion que j’éprouvais par les matins d’hiver

à rencontrer Mme Swann à pied, en paletot de loutre, coiffée d’un

simple béret que dépassaient deux couteaux de plumes de perdrix, mais

autour de laquelle la tiédeur factice de son appartement était

évoquée, rien que par le bouquet de violettes qui s’écrasait à son

corsage et dont le fleurissement vivant et bleu en face du ciel gris,

de l’air glacé, des arbres aux branches nues, avait le même charme de

ne prendre la saison et le temps que comme un cadre, et de vivre dans

une atmosphère humaine, dans l’atmosphère de cette femme, qu’avaient

dans les vases et les jardinières de son salon, près du feu allumé,

devant le canapé de soie, les fleurs qui regardaient par la fenêtre

close la neige tomber? D’ailleurs il ne m’eût pas suffi que les

toilettes fussent les mêmes qu’en ces années-là. A cause de la

solidarité qu’ont entre elles les différentes parties d’un souvenir et

que notre mémoire maintient équilibrées dans un assemblage où il ne

nous est pas permis de rien distraire, ni refuser, j’aurais voulu

pouvoir aller finir la journée chez une de ces femmes, devant une

tasse de thé, dans un appartement aux murs peints de couleurs sombres,

comme était encore celui de Mme Swann (l’année d’après celle où se

termine la première partie de ce récit) et où luiraient les feux

orangés, la rouge combustion, la flamme rose et blanche des

chrysanthèmes dans le crépuscule de novembre pendant des instants

pareils à ceux où (comme on le verra plus tard) je n’avais pas su

découvrir les plaisirs que je désirais. Mais maintenant, même ne me

conduisant à rien, ces instants me semblaient avoir eu eux-mêmes assez

de charme. Je voudrais les retrouver tels que je me les rappelais.

Hélas! il n’y avait plus que des appartements Louis XVI tout blancs,

émaillés d’hortensias bleus. D’ailleurs, on ne revenait plus à Paris

que très tard. Mme Swann m’eût répondu d’un château qu’elle ne

rentrerait qu’en février, bien après le temps des chrysanthèmes, si je

lui avais demandé de reconstituer pour moi les éléments de ce souvenir

que je sentais attaché à une année lointaine, à un millésime vers

lequel il ne m’était pas permis de remonter, les éléments de ce désir

devenu lui-même inaccessible comme le plaisir qu’il avait jadis

vainement poursuivi. Et il m’eût fallu aussi que ce fussent les mêmes

femmes, celles dont la toilette m’intéressait parce que, au temps où

je croyais encore, mon imagination les avait individualisées et les

avait pourvues d’une légende. Hélas! dans l’avenue des Acacias--l’allée

de Myrtes--j’en revis quelques-unes, vieilles, et qui n’étaient plus

que les ombres terribles de ce qu’elles avaient été, errant, cherchant

désespérément on ne sait quoi dans les bosquets virgiliens. Elles

avaient fui depuis longtemps que j’étais encore à interroger vainement

les chemins désertés. Le soleil s’était caché. La nature recommençait

à régner sur le Bois d’où s’était envolée l’idée qu’il était le Jardin

élyséen de la Femme; au-dessus du moulin factice le vrai ciel était

gris; le vent ridait le Grand Lac de petites vaguelettes, comme un

lac; de gros oiseaux parcouraient rapidement le Bois, comme un bois,

et poussant des cris aigus se posaient l’un après l’autre sur les

grands chênes qui sous leur couronne druidique et avec une majesté

dodonéenne semblaient proclamer le vide inhumain de la forêt

désaffectée, et m’aidaient à mieux comprendre la contradiction que

c’est de chercher dans la réalité les tableaux de la mémoire, auxquels

manquerait toujours le charme qui leur vient de la mémoire même et de

n’être pas perçus par les sens. La réalité que j’avais connue

n’existait plus. Il suffisait que Mme Swann n’arrivât pas toute

pareille au même moment, pour que l’Avenue fût autre. Les lieux que

nous avons connus n’appartiennent pas qu’au monde de l’espace où nous

les situons pour plus de facilité. Ils n’étaient qu’une mince tranche

au milieu d’impressions contiguës qui formaient notre vie d’alors; le

souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain

instant; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives,

hélas, comme les années.

Du côté de chez Swann · 第 17 / 17 题