C’était John Bradford qui parlait: un des plus vieux «spécials» de la
presse anglaise. Il a «fait» la guerre des Achantis, à une époque dont
notre génération garde à peine le souvenir. Il a partagé la vie des
forçats sibériens, il y a vingt ans, pour le compte du _Daily
Telegraph_. Il se trouvait à Rome au moment de l’assassinat du dernier
roi d’Italie. Depuis près d’un demi-siècle il n’est pas un grand
spectacle, en Europe, auquel cette vieille gloire du journalisme
anglo-saxon n’ait assisté, gardant toujours le même souci d’être
impartial, impersonnel, et de comprendre. Il disait ce jour-là en fumant
sa vieille pipe en racine de bruyère!
--Oui, n’est-ce pas, vous, les neutres et vous autres, tous les
étrangers, même les Anglais qui m’écoutez, la grandeur, l’énergie, la
noblesse de l’effort de la France vous ont surpris? Vous n’y comptiez
pas: des artistes et des danseurs, voilà quel était le jugement des plus
sympathiques: la grande prostituée de Babylone, voilà celui des autres.
Et vous-mêmes, vous, Français de Paris, vous ne protestiez guère. Il n’y
avait que moi, peut-être, dans mon pays, et peut-être ailleurs, qui ne
pensais pas ainsi, ou plutôt, _qui ne pensais plus_ ainsi. Car d’abord
j’ai cru comme tout le monde... Mais ma conversion date de loin.
«Elle remonte au temps où le président Krüger finit par voir son pays
défait, après une lutte qui fut bien longue, et, je le reconnais avec
plaisir, héroïque. Je dis avec plaisir parce que rien ne flatte plus le
sens sportif d’un Anglais, vous le savez, que de rendre hommage à ses
adversaires. Krüger avait joué le jeu. Il l’avait joué supérieurement;
il avait fallu, pour réduire sa poignée de Boers, que l’Angleterre, la
vieille et grande Angleterre, assemblât tout ce qu’elle croyait avoir de
forces à ce moment--depuis nous avons reconnu que nous pouvions faire
plus, bien plus encore--et dépensât près de dix milliards. Mais enfin il
était battu, il venait d’être forcé d’abandonner l’Afrique; et
traversant la France, après son premier et unique voyage sur les flots,
il s’apprêtait à gagner la terre de Hollande, voulant du moins mourir
parmi des hommes qui parlaient son langage.
«Je n’avais pas d’affection pour lui c’était un ennemi, et c’est un
devoir de ne pas gaspiller son affection pour des ennemis. Mais je ne
nourrissais non plus nulle haine à son égard: comme je vous l’ai dit,
j’estimais qu’il avait joué le jeu, rudement, bravement, et enfin qu’il
était vaincu. C’est à vous, Français, que j’en voulais. Les acclamations
qui l’avaient salué à Marseille, les acclamations de cent mille hommes
en délire, et comme furieux, m’avaient importuné. En quoi cette affaire
vous regardait-elle? Il s’agissait de notre empire dans l’Afrique du
Sud. Il s’agissait d’un homme et d’un pays que votre ennemi, l’empereur
d’Allemagne, avait encouragés. Pourquoi vous mêliez-vous de nos conflits
coloniaux, de quoi vous était ce paysan courageux, obstiné, mais qui
n’avait rien de commun avec votre race, votre civilisation, les intérêts
de votre civilisation? L’enthousiasme de votre accueil me paraissait à
la fois inutile, excessif et blessant.
«... C’était un vieil homme au mufle de lion, taillé à coups de serpe
dans un bloc de bois rouge. Un vieil homme aux paupières rongées, aux
yeux malades, que la cécité menaçait. Pour lui épargner les fatigues
d’un voyage direct de Marseille à Paris on avait décidé que le train
spécial qui le conduisait s’arrêterait à Dijon, où il passerait la nuit
dans un hôtel séculaire, mais remis depuis peu au goût du jour; _la
Cloche_, je crois; et je l’accompagnai. C’était mon devoir de
journaliste de l’accompagner, un devoir que j’accomplissais avec
répugnance, je l’avoue: tout salut qu’on lui adressait me paraissait un
blâme envers ma patrie; la tâche était pénible. A Dijon, les
manifestations tumultueuses recommencèrent. De la gare à l’hôtel ce fut
une foule rugissante qui se pressait, qui hurlait, qui se précipitait
pour toucher les vêtements du «héros», le héros placide, lourd,
gigantesque, qui courbant ses épaules énormes ne semblait même pas avoir
un regard pour ce peuple en folie d’adoration... A cet instant, je ne
veux pas vous le cacher, et même, pour que vous conceviez ce qui va
suivre, il est nécessaire que je ne vous le cache pas, ce peuple, je le
détestais! Tout ce qu’on avait dit, écrit de cruel, de sanglant,
d’odieux, de diffamatoire contre lui, me revenait à la mémoire, et je
savourais ces calomnies. Je les considérais comme justes, fondées,
vengeresses: une tourbe, qui n’était bonne qu’à crier, un ramassis
d’ignorants aliénés, qui faisaient un accueil idolâtre à ce protestant
têtu, n’ayant jamais lu que sa Bible, à laquelle, eux, ne croyaient pas!
Non, non, ils n’auraient plus jamais un ami en Europe, ils ne méritaient
pas d’en avoir. Il fallait les laisser à leur alcoolisme, à leur
dégénérescence, à l’égoïsme mortel de leurs calculs malthusiens. Ils
pouvaient crier. Un jour il n’y aurait plus de France, et ce serait bien
fait!
«Je pénétrai derrière Krüger dans le _hall_ de l’hôtel. Je suppose qu’il
y avait là le maire, le préfet, qui firent des phrases. Je haussais les
épaules, impatienté... Tout à coup il se fit un grand silence, un
silence qui palpitait de frémissements. Nous étions une centaine,
peut-être, dans cette pièce, et tout le monde eut l’impression qu’il se
passait quelque chose de grand. Ce n’était rien, pourtant, ou du moins
si peu de chose: la vieille aïeule du propriétaire de l’hôtel, celle
qui, jadis, avait gouverné la vieille auberge,--quand elle n’était
qu’une vieille et célèbre auberge de la vieille France,--s’avançait à
tout petits pas, en robe noire, son voile de veuve sur ses cheveux
blancs... Elle tenait son trousseau de clefs à la main, pour bien
montrer qu’elle était la maîtresse, qu’elle était toujours la maîtresse!
et s’inclinant, par trois fois elle fit trois révérences devant le
vaincu, le lion au mufle dur et obtus: les révérences qu’elle avait
faites, jadis, à Napoléon III et à Louis-Philippe, les révérences qui
venaient du fond de la campagne, de cette antique civilisation de la
campagne française!
«Alors, ce que n’avaient pu accomplir les transports de ces centaines de
mille hommes, le geste simple et sublime de cette aïeule le réalisa:
Krüger essuya une larme. C’était ainsi que l’eût accueilli la fermière
d’une des grandes fermes du _veldt_, reine dans sa maison, et sur sa
terre! Ainsi, mais moins bien. Elle n’aurait pas eu cette simplicité.
Dans ces trois inclinations profondes et nobles, toute la noblesse des
traditions d’une race éternelle et toujours solide venait d’éclater...
Krüger pleurait, le terrible et noueux Krüger. Mais moi, je pleurais
comme lui. Je songeais: «Ce peuple existe toujours! Ce peuple est
indestructible. Ce n’est qu’en apparence qu’il a changé, puisque ses
femmes sont les mêmes: car ce sont les femmes qui font les races.»
* * * * *
«C’est à partir de cet instant que j’ai répété sans cesse à ceux qui
doutaient: «Vous verrez, vous verrez! Il n’y a pas de peuple qui ait
moins changé que le peuple de France. C’est quarante millions
d’aristocrates. Il étonnera le monde...»