C’était à Hazebrouck que se trouvait, en ce temps-là, le _clink_,
c’est-à-dire la prison militaire de la 12me division anglaise. Comme, un
matin, je passais par là, dans l’intention d’aller recueillir, au
quartier général, les nouvelles qu’on y voudrait bien me dispenser, la
porte de la prison s’ouvrit et je vis sortir six _tommies_ sans
armes--pénitentiaires qui venaient de tirer leur peine évidemment: ils
portaient sur leur visage l’air heureux et toutefois un peu confus des
enfants qui viennent de terminer un petit séjour au cabinet noir.
Mais ces six _tommies_ se divisèrent immédiatement en deux groupes entre
lesquels n’existait apparemment aucune sympathie. Il y en eut deux qui
prirent à droite, sur quoi les quatre autres, dont un caporal, d’un
commun accord prirent à gauche. Et ils ne se serrèrent point la main,
ils ne se dirent point «au revoir», il n’y eut aucune de ces effusions
auxquelles des simples, quand ils ont partagé un sort commun, se sentent
naturellement enclins. Cela me surprit d’autant plus que leurs pattes
d’épaules révélaient, de la façon la plus évidente, qu’ils appartenaient
au même régiment.
Comprenant qu’il y avait là un mystère et désireux de l’éclaircir, je
suivis le groupe de gauche, celui qui se composait de deux _tommies_
seulement.
Je les abordai au moment où ils fouillaient dans leur poche, sans
conviction, aux abords d’un estaminet. A sa sortie de prison, le
militaire, en général, n’est pas riche, et, d’autre part, quand la
justice des hommes--et des supérieurs--nous a forcés de ne connaître
pendant un certain temps, que le goût de l’_aqua simplex_, il est
légitime d’éprouver le désir assez violent de boire un verre de bière.
--_Don’t say you won’t stand me one?_ leur dis-je, entrant le premier
dans l’estaminet: «Vous ne voulez pas dire que vous me refuseriez
d’accepter une tournée?»
Sur quoi, s’étant consultés rapidement du regard, ils agréèrent mon
invitation. Le _moos_ du breuvage amer et blond descendit d’un trait
dans leur gorge sans qu’ils eussent prononcé un mot, sauf le «_Good
luck_» rituel qui remplace, dans leur langue, notre traditionnel: «A
votre santé!»
J’offris une seconde tournée, mais le plus âgé secoua la tête:
--On peut se tenir à un verre, répondit-il prudemment, mais pas à deux.
Le deuxième en appelle un troisième, le troisième exige un quatrième...
Et alors ce n’est pas quinze jours de _clink_ qu’on prendrait, mais un
mois, peut-être deux... _No, sir, thank you very much_, mais il faut en
rester là.
Je le félicitai de sa haute sagesse.
--C’est pour en avoir trop pris en une fois, ajoutai-je, le doigt sur
mon verre, que vous avez fait vos quinze jours?
Les deux hommes firent «oui», de la tête, sans fausse honte.
--Et les quatre autres, demandai-je, ceux qui viennent de vous quitter?
Leur poitrine s’emplit d’un vaste éclat de rire. En vérité, depuis dix
minutes, ils avaient encore plus envie de rire que de boire un verre de
bière, et ça se voyait. Ils étaient malades de fou rire rentré.
--_Sir_, dit le premier _tommy_, faites excuse, mais j’en rirai jusqu’au
jugement dernier. Je ne peux pas m’en empêcher, malgré que ça soit une
conduite inconvenante que de rire devant un gentleman d’une chose qu’il
ne peut pas connaître. Mais, je vais vous la dire: ces quatre-là--vous
avez vu qu’ils n’avaient pas l’air fiers--ces quatre-là...
--Tu vas gâter l’histoire, interrompit le second, il faut commencer par
le commencement.
Alors le premier lui céda la parole, sans jalousie.
--Il faut que vous sachiez que nous deux, Perkins et moi, on avait de
l’argent et on avait trouvé une bonne maison, à Estaires, pas loin
d’ici: une maison où il y avait non seulement de la bière, mais une
chose qui a le goût du _gin_, un peu plus sucré, meilleur.
--Du genièvre, suggérai-Je.
--Je crois que oui. Les _spirits_, c’est défendu au soldat anglais, il
n’y a que les officiers qui aient le droit d’en boire. Mais on entrait
dans cette maison-là par une porte de derrière, on restait dans une
petite chambre sur le derrière, et on pouvait s’en donner tant qu’on
voulait, pour son argent. Je vous ai fait comprendre que nous avions de
l’argent.
--Et il m’a dit, marqua le premier _tommy_, il m’a dit, quand nous
sommes partis, que j’étais saoul!
--Tu étais saoul, affirma son camarade. Si tu n’avais pas été si saoul,
ça ne serait pas arrivé. Tu chantais: «Lizzie, ma chère, coupe-moi les
cheveux!» et je t’ai fait une suggestion qu’un soldat devait savoir
porter sa liqueur aussi bien qu’un _bloody lord_.
--Enfin, on s’est disputé, admit le premier _tommy_, on s’est fait
ramasser par le lieutenant Baines, il y a eu rapport, tout ce qui
s’ensuit, et le capitaine nous a mis quinze jours de _clink_, pour avoir
été désordonnément saouls.
--Et comme il n’y a pas de _clink_ à Estaires, ces quatre-là, que vous
avez eu le plaisir et l’honneur de voir, ont été commandés pour nous
conduire au _clink_ de Hazebrouck.
--On y est allé le lendemain, continua le premier, et vous comprenez que
le lendemain on était _perfectly sober_, parfaitement guéris. Nous
étions sans armes, avec les quatre, baïonnette au canon, qui nous
conduisaient, et ça faisait un magnifique cortège. Je vous ai dit que
nous étions dégrisés, mais on avait soif, oh! on avait soif! on avait la
langue comme en coton, j’aurais donné mes deux bras pour un verre d’eau
de Seltz... C’est toujours comme ça, le lendemain, _sir_! Alors, j’ai
dit aux quatre: «Si vous êtes des chrétiens, ne nous faites pas tirer
toute la route--il y a huit bons milles entre Estaires et
Hazebrouck--sans nous donner à boire: de l’eau, rien que de l’eau. On
n’a pas besoin d’autre chose.
«--Je le pense bien, a répondu un des quatre, que vous n’avez pas besoin
d’autre chose.»
«Là-dessus, nous avons fait halte devant un estaminet. Les quatre nous
ont fait porter de l’eau sur la route, mais eux, ça n’est pas ça qu’ils
ont pris, les cochons, à notre santé. Après, c’est comme je vous le
disais tout à l’heure, un verre en appelle un autre, n’est-ce pas? Ils
se sont arrêtés partout, partout, dans tous les estaminets. Et ils
disaient: «C’est un devoir de charité que nous accomplissons. Donnez de
l’eau à nos prisonniers!» Nous, on en avait assez, de boire de l’eau.
Mais eux, ils avaient toujours soif, ils avaient de plus en plus soif,
et vous pensez bien que ce n’était pas avec de l’eau qu’ils traitaient
leur maladie... A la fin, ils nous ont donné leurs fusils, leurs quatre
fusils, avec les baïonnettes et tout le fourniment. Et ils chantaient:
«Lizzie, ma chère, coupe-moi les cheveux!» Ça, c’est ce que j’appelle un
retour de choses d’ici-bas! Moi, je ne chantais plus! Nous trouvions ça
dégoûtant à voir, un homme saoul, quatre hommes saouls! Le caporal
Thompson avait laissé tomber sa casquette. Je l’ai ramassée, et je la
lui ai gardée: il faut avoir du respect pour les chefs. Les autres, ils
n’y voyaient plus. C’est comme ça qu’on est tombé, pour ainsi dire, dans
les bras, tout près d’Hazebrouck, du colonel Wendell, qui revenait
d’inspecter les cantonnements. A ce moment-là nous deux, nous étions
assis, bien gentiment, sur le bord de la route et on regardait les
quatre qui dansaient la gigue. Le colonel a dit:
--«C’est dégoûtant! (Justement ce que je pensais!) Voilà quatre hommes
qui sont saouls... comme des porcs. Et ces deux autres, là, qu’est-ce
qu’ils font à se gratter les... oreilles?... Ils n’ont pas bu, ces
deux-là, pourtant!»
«Il s’est tourné vers nous, et il a commandé:
«--Arrêtez-moi ces quatre bourriques, et conduisez-les au _clink_ de ma
part.»
«Mais nous, on a répondu:
«--Nous ne pouvons pas, _sir_, c’est nous les prisonniers.
«--Vous dites? qu’il a suffoqué.
«--C’est nous les hommes saouls, _sir_!»
«Il ne comprenait plus rien du tout. Mais, quand il eut compris, il nous
a tous fait mettre au _clink_... Voilà, monsieur!»