M. Devoze, homme d’affaires remarquable et fort entreprenant, n’a aux
yeux de sa femme que deux graves défauts: la couleur de ses cravates,
qu’il s’obstine à choisir dans une nuance rouge qu’elle estime du plus
déplorable goût, et sa manie de consulter des somnambules en ajoutant à
leurs prédictions la foi la plus ardente et la plus convaincue.
Pour la couleur de ses cravates, c’est chez M. Devoze un instinct
congénital et malheureux. Nul ne saura jamais pourquoi les Arabes
s’habillent en blanc et les Annamites en noir, sans que rien les en
puisse détourner. De même, il y a des hommes qui ne trouvent rien de
plus beau que le vert, le jaune, le bleu ou le rouge: ils sont nés comme
ça, il est inutile de tenter quoi que ce soit pour leur faire préférer
le vert au jaune, ou le bleu au rouge.
Pour sa foi dans les somnambules, elle vient sans doute à M. Devoze de
ce que justement c’est en affaires un homme entreprenant, même
téméraire. Accoutumé à risquer beaucoup, il croit à la chance: on a
remarqué que la plupart des joueurs sont superstitieux, et Catherine de
Médicis, Wallenstein, bien d’autres grands politiques ou d’illustres
généraux, eurent leur astrologue, sans doute pour la même raison que M.
Devoze a sa somnambule, extralucide, comme il se doit. On se demande
avec anxiété: «Réussirai-je?» Et comme on ne saurait s’en donner,
raisonnablement, des motifs certains, on invoque le concours des
personnes qui prétendent jouir du privilège de percer les voiles de
l’avenir.
Il n’en est pas de même de Mme Devoze. Elle a de l’intrépidité. Bien que
fort honnête, elle ne craint Dieu ni Diable. Son incrédulité est
dédaigneuse et totale, comme ses gestes ont d’ordinaire toute la
précision de l’impulsivité. Ajoutons un détail que nous ne pouvons tenir
que de M. Devoze lui-même--car c’est, il convient de le répéter ici,
encore une fois, une personne fort honnête:
--Tu me reproches la couleur de mes cravates, lui dit fréquemment M.
Devoze; tu ferais bien mieux de porter des pantalons. Toutes les femmes
en portent et tu devrais faire comme toutes les femmes. Une combinaison
si tu veux, mais enfin quelque chose. D’abord, cela serait plus décent:
ensuite, je suis persuadé que cela est plus sain. Tu prendras froid.
Mais Mme Devoze lève les épaules. Ni sa mère ni sa grand’mère n’en ont
porté; c’est une femme de tradition: elle se passera de cet accessoire
de toilette aussi bien que ses aïeules, dont on n’a jamais dit de mal,
Dieu merci, encore qu’elles eussent le langage un peu vert, comme il est
de coutume en Bourgogne, le geste assez vif, et qui ne sont mortes qu’à
un âge avancé.
Après quoi l’on revient sur le chapitre de la somnambule. Celle que
fréquente M. Devoze, Mme Hertha, possède, à son dire, des dons de
seconde vue extraordinaires. Mme Devoze renouvelle l’expression de son
dédain.
--Je t’assure, lui dit son mari, que tu devrais aller la consulter: tu
serais stupéfaite. Bien plus: tu serais convertie.
Sa femme répond que se convertir aux somnambules, c’est se convertir à
l’imbécillité; qu’il suffit d’un esprit faible dans le ménage; qu’elle
ne se laissera pas plus convertir aux somnambules qu’à manger de la
soupe au potiron, qu’elle a en horreur. Dans un bon ménage, un ménage
qui s’entend bien, il faut toujours qu’il y ait quelque discussion de
cette sorte: cela entretient l’amitié.
Cela dure depuis dix ans. Au bout de dix ans, regardant encore une fois
les cravates de son mari, voici qu’un jour, par une sorte
d’illumination, Mme Devoze associe dans un éclair les deux sujets de
dissension que le ciel bienfaisant maintient entre elle et son époux.
Et, semblant tout à coup céder:
--Soit, dit-elle, puisque tu en dis tant de bien, de ta Mme Hertha,
j’irai la voir! Et dès cet après-midi.
M. Devoze en est bien content et--les croyants, dans leur ferveur, ont
de ces petites faiblesses--s’empresse de téléphoner discrètement à Mme
Hertha pour lui annoncer la visite de sa femme, afin que celle-ci
demeure plus frappée encore de l’exactitude des révélations qu’elle
recevra sur son passé. Quant à l’avenir, il comptait sincèrement sur la
clairvoyance de la pythonisse.
A la manière dont elle est accueillie, Mme Devoze ne manque point de
s’apercevoir qu’elle était attendue: mais cela rentre dans ses plans.
Elle se montre, avec Mme Hertha, de la dernière confiance, affecte pour
tout ce que celle-ci peut annoncer ou découvrir, un enthousiasme
émerveillé, la traite au bout d’un quart d’heure comme une amie, enfin
se précipite aux suprêmes confidences: «Il n’y a rien dans sa vie, rien.
Elle aime uniquement son mari, que Mme Hertha connaît peut-être, qui
s’appelle M. Devoze... La seule chose qui, dans sa personne, lui porte
sur les nerfs, ce sont ses cravates.»
Mme Hertha est bonne personne. Sans rien dire, elle se promet d’arranger
l’affaire. Et dès qu’elle revoit son habituel client, qui ne se fait
guère attendre, lui dit le plus sérieusement du monde:
--Je distingue pour vous le succès le plus satisfaisant... Toutefois,
abstenez-vous de porter sur vous quoi que ce soit de rouge: cette
couleur vous est hostile.
M. Devoze est crédule, mais il est sagace. Il obéit au conseil qu’il
vient de recevoir, de quoi sa femme s’applaudit malignement dans son for
intérieur; mais pourtant, ne peut s’empêcher d’établir un rapport entre
la visite que sa femme vient de faire à la somnambule, et la suggestion
subite que vient de lui communiquer celle-ci, alors que depuis si
longtemps la nuance de ses cravates avait paru fort indifférente aux
puissances mystérieuses du destin. Le tour lui semble simplement bien
joué; il a fort bon caractère, mais il se promet d’avoir sa revanche.
A quelque temps de là, Mme Devoze prend mal à la gorge: une assez
insignifiante angine. Cependant son mari manifeste la plus touchante
inquiétude, obtient de sa femme qu’elle aille voir, incontinent,
l’excellent docteur Blinières, leur ami et le médecin du ménage. Elle y
consent. Alors, se frottant les mains, M. Devoze téléphone encore, mais
cette fois au docteur, non plus à la pythonisse, pour lui donner
quelques instructions.
Mme Devoze entre dans le cabinet du docteur Blinières quelques heures
plus tard, avec sa désinvolture usuelle; elle est leste, décidée,
gaillarde et de hait. Professionnellement, avec un grand sérieux, le
docteur lui fait ouvrir la bouche, baisser la langue, en y appuyant une
spatule de nickel, et commandant à sa cliente de faire «Ah! Ah! Ah!»
comme l’impose un immémorial usage.
--Je vois ce que c’est, fait-il. Une petite angine. Ce ne sera rien.
Seulement, chère madame, vous devez être fort sujette à cette sorte de
refroidissement. Je suis sûr, permettez-moi de le suggérer, que vous
n’êtes point, en dessous, vêtue assez chaudement. Je vous recommande
l’usage de la flanelle, et des pantalons.
Car tel a été le message dont il fut l’objet quelques instants
auparavant, de la part de M. Devoze. Il accomplit sa mission avec
fidélité.
Mais, de même que M. Devoze avait compris que sa femme n’était point
étrangère aux injonctions relatives à sa toilette qu’il avait reçues de
Mme Hertha, de même Mme Devoze soupçonne directement la complicité, en
cette matière, de son mari et du médecin.
--Eh quoi! docteur, dit-elle, d’un air admiratif, rien qu’en regardant
ma gorge vous avez pu deviner ce qui se passait plus bas, beaucoup plus
bas? C’est étonnant, c’est merveilleux!
--L’habitude, l’expérience, madame, répond le docteur Blinières qui a
peur de rougir. La science a des yeux qui lui permettent de percer bien
des secrets, du moins de les pressentir...
... Alors, avec sa bravoure et son intrépidité ordinaires, debout devant
le docteur et troussant impétueusement ses dessous, qui sont aimables,
Mme Devoze lui dit joyeusement, d’une voix toute naturelle:
--Eh! bien, docteur, puisqu’en regardant ma gorge vous avez pu voir ce
qu’il y a ou ce qu’il n’y a pas ici, en regardant par là veuillez me
dire si mon chapeau est droit sur ma tête!...