Une place publique près de l'abbaye de Westminster.
_Entrent_ DEUX VALETS _couvrant le pavé de joncs._
LE PREMIER VALET.--Encore des roseaux, encore des roseaux.
LE SECOND VALET.--Les trompettes ont sonné deux fanfares.
LE PREMIER VALET.--Il sera bien deux heures, avant qu'on revienne du
couronnement.--Dépêchons, dépêchons.
(Ils sortent.)
(Entrent Falstaff, Shallow, Pistol, Bardolph, le Page.)
FALSTAFF.--Tenez-vous là à côté de moi, maître Robert Shallow. Je vous
ferai faire accueil par le roi: je vais lui donner un coup d'oeil de
côté lorsqu'il passera; et remarquez bien de quel air il me regardera.
PISTOL.--Bénédiction sur tes poumons, bon chevalier!
FALSTAFF.--Approche ici, Pistol; tiens-toi derrière moi. (_A Shallow._)
Oh! si j'avais eu le temps de faire faire des livrées neuves, j'aurais
voulu y dépenser les mille livres sterling que je vous ai empruntées.
Mais cela ne fait rien: cette manière modeste de se présenter sied mieux
encore. Cela prouve combien j'étais pressé de le voir.
SHALLOW.--Oui, c'en est une preuve.
FALSTAFF.--Cela fait voir l'ardeur de mon affection.
SHALLOW.--Oui, sans doute.
FALSTAFF.--Mon dévouement.
SHALLOW.--Certainement, certainement, certainement.
FALSTAFF.--Cela a l'air d'un homme qui a couru la poste jour et nuit, et
sans délibérer, sans songer à rien, sans se donner le temps de changer
de chemise.
SHALLOW.--Cela est très-certain.
FALSTAFF.--Mais qui vient se poster là tout sali du voyage, tout en
sueur du désir de le voir, n'ayant nulle autre idée en tête, mettant en
oubli toute autre affaire, comme s'il n'y avait plus au monde rien à
faire que de le voir....
PISTOL.--C'est _semper idem_, car _absque hoc nihil est_. Parfait en
tout point.
SHALLOW.--Oui vraiment.
PISTOL.--Mon chevalier, je veux enflammer ton noble foie, et te mettre
en fureur. Ta Dorothée, l'Hélène de tes nobles pensées, est dans une
honteuse réclusion, dans une prison infecte, traînée là par la main la
plus grossière et la plus sale. Fais sortir la Vengeance de son antre
d'ébène avec les serpents agités de l'affreuse Alecton; car ta chère
Dorothée est dedans: Pistol ne dit jamais rien que de vrai.
FALSTAFF.--Je la délivrerai.
(Acclamations, bruits de trompettes derrière le théâtre.)
PISTOL.--On a entendu mugir la mer et les sons éclatants de la
trompette.
(Entre le roi avec sa suite, dans laquelle se trouve le lord grand
juge.)
FALSTAFF.--Dieu conserve Ta Majesté, roi Hal, mon royal Hal!
PISTOL.--Que le ciel te garde et veille sur toi, très-royal rejeton de
la gloire!
FALSTAFF.--Que Dieu te conserve, mon cher enfant!
LE ROI.--Milord grand juge, parlez à cet insensé.
LE JUGE.--Êtes-vous en votre bon sens? Savez-vous ce que vous dites?
FALSTAFF.--Mon roi, mon Jupiter! C'est à toi que je parle, mon coeur.
HENRI.--Je ne te connais point, vieillard. Va faire tes prières.--Que
ces cheveux blancs siéent mal à un insensé, à un mauvais bouffon! J'ai
vu en songe, pendant un long sommeil, un homme de cette espèce, gonflé
de même d'un excès de nourriture, aussi vieux et aussi débauché. Mais
éveillé, je méprise mon songe.--Va travailler à diminuer ton ventre et à
grossir ton mérite. Quitte ta vie gloutonne: sache que la tombe ouvre
pour toi une bouche trois fois plus large que pour les autres
hommes.--Ne me réplique pas par une ridicule plaisanterie. Ne t'imagine
pas que je sois aujourd'hui ce que j'étais. Le ciel sait, et l'univers
verra, que j'ai renoncé à mon passé, et je rejetterai de même tous ceux
qui firent ma société. Quand tu entendras dire que je suis ce que j'ai
été, reviens vers moi, et tu seras ce que tu étais alors, le guide et le
promoteur de mes dérèglements. Jusqu'à ce moment, je te bannis, sous
peine de mort, comme j'ai déjà banni le reste de ceux qui m'ont égaré,
et je te défends d'approcher de notre personne plus près que de dix
milles. Quant à votre subsistance, je vous l'assurerai, afin que les
besoins ne vous sollicitent pas au mal; et lorsque nous apprendrons que
vous avez réformé votre vie, alors nous vous emploierons, selon votre
capacité et votre mérite. (_Au grand juge._) C'est vous, milord, que je
charge de veiller sur l'exécution de mes ordres. Continuez la marche.
(Sortent le roi et sa suite.)
FALSTAFF.--Maître Shallow, je vous dois mille livres sterling.
SHALLOW.--Oui, vraiment, sir Jean, que je vous prie de me rendre, pour
que je puisse les remporter avec moi.
FALSTAFF.--Cela est bien difficile, maître Shallow. Que tout ceci ne
vous chagrine pas. Il va m'envoyer chercher pour me parler en
particulier, voyez-vous. Il faut bien qu'il prenne ce ton devant le
monde. N'ayez pas d'inquiétude sur votre fortune. Je suis encore, tel
que vous me voyez, l'homme qui vous fera prospérer.
SHALLOW.--Je ne vois pas trop comment, à moins que vous ne me donniez
votre pourpoint, et que vous ne me rembourriez de paille. Je vous en
prie, mon cher sir Jean, sur les mille livres, rendez-m'en seulement
cinq cents.
FALSTAFF.--Maître, je vous tiendrai parole: ce que vous avez entendu là
n'était qu'une couleur.
SHALLOW.--Je crains bien que vous ne soyez teint[59] de cette couleur-là
toute votre vie.
[Note 59: _That you will die in_; jeu de mots entre _die_, mourir, et
_dye_, teindre.]
FALSTAFF.--Ne craignez point de couleurs; venez dîner avec moi. Viens,
lieutenant Pistol; et toi aussi, Bardolph.--On m'enverra chercher ce
soir de bonne heure.
(Rentrent le prince Jean de Lancastre, le lord grand juge, des officiers
de justice, etc.)
LE JUGE, _à des archers_.--Allez, conduisez sir Jean Falstaff à la
Flotte[60]: emmenez avec lui toute sa compagnie.
[Note 60: Dans la prison appelée _la Flotte_; selon toute apparence,
pour assurer l'exécution des ordres du roi, car on verra plus loin
qu'ils ne sont condamnés qu'au bannissement.]
FALSTAFF.--Milord, milord....
LE JUGE.--Je n'ai pas le temps de vous parler: je vous entendrai
tantôt.--Qu'on les emmène.