LE COMTE DE WARWICK ET LE GRAND JUGE.

WARWICK.--Qu'est-ce, milord grand juge, où allez-vous?

LE JUGE.--Comment se porte le roi?

WARWICK.--Que trop bien. Tous ses maux sont finis.

LE JUGE.--Il n'est pas mort, j'espère?

WARWICK.--Il a terminé son voyage en ce monde. Il ne vit plus pour nous.

LE JUGE.--J'aurais voulu que Sa Majesté m'eût mandé avant de mourir. Le

zèle intègre avec lequel je l'ai servi pendant sa vie me laisse exposé à

tous les traits de l'injustice.

WARWICK.--En effet, je crois que le jeune roi ne vous aime pas.

LE JUGE.--Je sais qu'il ne m'aime pas; aussi je m'arme de courage pour

soutenir d'un front serein le poids des circonstances; elles ne peuvent

me menacer d'une disgrâce plus affreuse que celle que me peint mon

imagination.

(Entrent le prince Jean de Lancastre, Glocester, Clarence et autres

lords.)

WARWICK.--Voici les enfants affligés de feu Henri. Oh! plût au ciel que

le Henri qui est vivant eût le caractère du moins estimable de ces trois

princes! Combien de nobles conserveraient leurs emplois, qui vont

devenir le butin d'hommes de la plus vile espèce?

LE JUGE.--Hélas! je crains bien que tout l'Etat ne soit bouleversé.

LANCASTRE.--Bonjour, cousin Warwick.

GLOCESTER ET CLARENCE.--Bonjour, cousin.

LANCASTRE.--Nous nous abordons comme des hommes qui ont perdu l'usage de

la parole.

WARWICK.--Nous pourrions bien le retrouver; mais ce que nous aurions à

dire est trop triste, pour souffrir de longs discours.

LANCASTRE.--Allons! que la paix soit avec celui qui nous cause cette

tristesse!

LE JUGE.--Que la paix soit avec nous, et nous préserve de devenir plus

tristes encore!

GLOCESTER.--O mon cher lord! vous avez en effet perdu un ami; et

j'oserais jurer que vous n'avez pas emprunté le masque de la douleur:

sûrement celle que vous montrez est sentie et bien sincère.

LANCASTRE.--Quoique nul homme dans ce royaume ne puisse savoir au juste

quel sera son sort, cependant vous êtes celui qui a le moins à espérer.

J'en suis affligé: je voudrais bien qu'il en fût autrement.

CLARENCE.--Il faut maintenant que vous ayez des égards pour sir Jean

Falstaff. Il nage contre le cours qu'a suivi votre mérite.

LE JUGE.--Aimables princes, ce que j'ai fait, je l'ai fait en tout

honneur, et conduit par l'impartiale direction de ma conscience, et vous

ne m'en verrez jamais solliciter le pardon par de honteuses et inutiles

supplications. Si la fidélité et l'irréprochable innocence ne suffisent

pas à me défendre, j'irai trouver mon maître le roi mort, et je lui

dirai qui m'envoie après lui.

WARWICK.--Voici le prince.

(Entre Henri V.)

LE JUGE.--Salut! Que le ciel conserve Votre Majesté!

LE ROI.--Ce vêtement somptueux et nouveau pour moi, la majesté, ne m'est

pas aussi léger que vous pouvez le croire.--Mes frères, votre tristesse

est mêlée de quelque crainte. Mais c'est ici la cour d'Angleterre et non

la cour de Turquie. Ce n'est point un Amurat qui succède à un Amurat;

c'est Henri qui succède à Henri.--Cependant, soyez tristes, mes bons

frères; car il faut l'avouer, cette tristesse vous sied; la douleur se

montre en vous d'un air si noble que je veux en imiter l'exemple, et la

conserver au fond de mon âme. Soyez donc tristes, mais pas plus, mes

bons frères, que vous ne devez l'être, d'un fardeau qui nous est imposé

en commun. Quant à moi, j'en atteste le ciel, je vous demande d'être

assurés que je serai votre père et votre frère à la fois. Chargez-vous

seulement de m'aimer, et moi je me charge de tous vos autres soins.

Cependant pleurez Henri mort: je veux le pleurer aussi: mais vous avez

un Henri vivant, qui pour chacune de vos larmes vous rendra autant

d'heures de bonheur.

LANCASTRE ET LES AUTRES.--Nous n'attendons pas moins de Votre Majesté.

LE ROI, _les considérant l'un après l'autre_.--Vous me regardez d'un air

inquiet; (_au juge_) et vous plus que les autres; vous êtes, je crois,

bien sûr que je ne vous aime pas.

LE JUGE.--Je suis sûr que, si l'on me rend la justice qui m'est due,

Votre Majesté n'a nul motif légitime de me haïr.

LE ROI.--Non? Comment un prince élevé dans de si hautes espérances

pourrait-il oublier des affronts tels que ceux que vous m'avez fait

subir? Quoi! réprimander, maltraiter de paroles, envoyer rudement en

prison l'héritier présomptif de l'Angleterre! cela se pourrait-il

aisément supporter? cela peut-il être lavé dans le Léthé? cela peut-il

être pardonné?

LE JUGE.--Je représentais alors la personne de votre père. L'image de sa

puissance résidait en moi; et au moment où je dispensais sa loi, où

j'étais occupé tout entier des intérêts publics, il plut à Votre Altesse

d'oublier ma place, la majesté de la loi, l'autorité de la justice, et

l'image du souverain que je représentais; et elle me frappa sur le siége

même où je rendais un arrêt! Alors je déployai contre vous, comme

criminel envers votre père, toute la hardiesse de mon autorité, et je

vous fis emprisonner. Si ma conduite fut blâmable, consentez donc,

aujourd'hui que vous portez le diadème, à voir votre fils mépriser vos

décrets, arracher la justice de votre respectable tribunal, dédaigner la

loi dans son cours, émousser le glaive qui protége la paix et la sûreté

de votre personne, que dis-je? conspuer votre royale image, et insulter

à vos oeuvres dans un second vous-même. Interrogez vos pensées de roi,

placez-vous dans cette position: soyez aujourd'hui le père, et

figurez-vous que vous avez un fils; que vous apprenez qu'il a profané

votre dignité à cet excès, que vous voyez vos plus redoutables lois

méprisées avec tant de légèreté, et vous-même dédaigné à ce point par un

fils: et ensuite imaginez-vous que je remplis votre rôle, et que c'est

au nom de votre autorité que j'impose, avec douceur, silence à votre

fils: après cet examen de sang-froid, jugez-moi, et dites-moi, comme il

convient à votre condition de roi, ce que j'ai fait de malséant à ma

place, à mon caractère, ou à la majesté de mon souverain?

LE ROI.--Vous avez raison, juge, et vous avez pesé les choses comme vous

le deviez. En conséquence, continuez de tenir la balance et le glaive;

et je souhaite qu'élevé de jour en jour à de plus grands honneurs, vous

viviez assez pour voir un de mes fils vous offenser, et vous obéir,

comme j'ai fait; puissé-je vivre aussi pour lui répéter les paroles de

mon père: «Je suis heureux d'avoir un magistrat assez courageux pour

oser exercer la justice sur mon propre fils; et je ne suis pas moins

heureux d'avoir un fils qui se dépouille ainsi de sa dignité entre les

mains de la justice.»--Vous m'avez mis en prison: c'est pour cela que je

mets en votre main le glaive sans tache que vous avez accoutumé de

porter, en vous rappelant que vous devez en user avec la même fermeté,

la même justice, la même impartialité que vous avez employées avec moi.

Voilà ma main. Vous servirez de père à ma jeunesse; ma voix ne sera que

l'écho des paroles que vous ferez entendre à mon oreille. Je soumettrai

humblement mes résolutions aux sages conseils de votre expérience.--Et

vous tous, princes, mes frères, croyez-moi, je vous en conjure.--Mon

père a emporté avec lui mes égarements; tous les penchants déréglés de

ma jeunesse sont ensevelis dans sa tombe. Je lui survis triste et animé

de son esprit, pour tromper l'attente de l'univers, pour démentir les

prédictions et pour effacer l'injuste opinion qui s'est établie sur moi,

d'après les apparences: les flots de mon sang ont jusqu'ici coulé au

sein d'orgueilleuses folies: maintenant ils vont refluer en arrière et

retourner vers l'océan pour se mêler à ses vagues imposantes dans une

solennelle majesté. Nous convoquons maintenant notre cour suprême du

parlement, et choisissons pour membres de notre conseil des hommes si

sages que le grand corps de l'État puisse le disputer à la nation la

mieux gouvernée, et que les affaires de la paix ou de la guerre, ou de

toutes deux ensemble, nous soient également connues et familières à

tous. (_Au grand juge._) Vous y aurez, mon père, la première place.

Après la cérémonie de notre couronnement, nous assemblerons, comme je

viens de l'annoncer, tous les membres de l'État, et si le ciel seconde

mes bonnes intentions, nul prince, nul pair n'aura jamais sujet de dire:

«Que le ciel abrège d'un seul jour la vie fortunée de Henri!»

(Ils sortent.)

Henri IV (2e partie) · 第 34 / 42 题