SCÈNE IV

Westminster.--Appartement dans le palais.

_Entrent_ LE ROI HENRI, CLARENCE, LE PRINCE HUMPHREY, WARWICK, _et

autres personnes._

LE ROI.--Maintenant, lords, si le ciel donne une heureuse issue à la

sanglante querelle qui retentit à nos portes, nous conduirons notre

jeunesse sur de plus nobles champs de bataille, et nous ne manierons

plus que des armes sanctifiées. Notre flotte est équipée, nos troupes

rassemblées, les lieutenants qui doivent gouverner en notre absence

revêtus des pouvoirs nécessaires; tout est au point où nous le désirons:

seulement nous avons besoin d'un peu plus de forces personnelles, et

nous attendons aussi que les rebelles, maintenant armés, soient rentrés

sous le joug du gouvernement.

WARWICK.--Nous ne doutons pas que Votre Majesté ne jouisse bientôt de ce

double avantage.

LE ROI.--Humphrey de Glocester, mon fils, où est le prince votre frère?

GLOCESTER.--Je crois, seigneur, qu'il est allé chasser à Windsor.

LE ROI.--Et avec qui?

GLOCESTER.--Je l'ignore, seigneur.

LE ROI.--Son frère Thomas de Clarence n'est-il pas avec lui?

GLOCESTER.--Non, mon bon seigneur, il est ici présent.

CLARENCE.--Que veut de moi mon seigneur et mon père?

LE ROI.--Je ne te veux que du bien, Thomas de Clarence. Par quel hasard

n'es-tu pas avec le prince ton frère? Il t'aime, Thomas, et tu le

négliges. Tu es placé dans son affection plus avant qu'aucun de tes

frères: cultive-la, mon fils; et après que je serai mort, tu pourras

revêtir entre sa puissance et tes autres frères le noble rôle de

médiateur. N'omets donc rien de ce qui peut lui plaire, n'émousse point

la vivacité de sa tendresse, et ne perds point l'avantage de ses bonnes

grâces, en te montrant froid ou négligent pour ce qu'il désire; car il

est bienveillant pour qui sait le ménager par des soins: il a une larme

pour la pitié, et une main ouverte comme le jour, quand la charité

l'attendrit. Et cependant si on l'irrite, il devient comme le rocher;

son humeur est aussi capricieuse que l'hiver, aussi soudaine que le coup

de la gelée aux premiers rayons du jour. Il faut donc se conformer

soigneusement à son caractère. Quand vous le verrez disposé à la gaieté,

remontrez-lui ses fautes et toujours avec respect; s'il est mal disposé,

donnez-lui de l'espace et lâchez-lui le câble, jusqu'à ce que ses

passions, comme une baleine amenée sur le sable, se soient consumées par

leurs propres efforts. Retiens cette leçon, Thomas, et tu seras le

protecteur de tes amis, un cercle d'or qui unira tellement tous tes

frères, que jamais le vase où vient se mêler leur sang ne sera brisé par

le poison des mauvais conseils que les années y verseront

nécessairement, dût-il le travailler aussi violemment que l'aconit ou la

poudre impétueuse.

CLARENCE.--Je le cultiverai avec tout le soin et toute la tendresse dont

je suis capable.

LE ROI.--Pourquoi, Thomas, n'es-tu pas avec lui à Windsor?

CLARENCE.--Il n'y est pas aujourd'hui; il dîne à Londres.

LE ROI.--Et avec qui? peux-tu me le dire?

CLARENCE.--Avec Poins et le reste de cette bande qui ne le quitte pas.

LE ROI.--Le sol le plus gras est aussi celui qui produit le plus de

mauvaises herbes: il en est surchargé, lui, la noble image de ma

jeunesse. Aussi mes chagrins s'étendent par delà l'heure de ma mort; et

des larmes de sang s'échappent de mon coeur, quand mon imagination me

fait concevoir les jours d'égarement, les temps de corruption que vous

allez voir, lorsque je me serai endormi avec mes ancêtres; car, aussitôt

que la violence de ses goûts de débauche n'aura plus de frein, que la

fougue et l'ardeur du sang seront ses seuls guides, lorsque le pouvoir

viendra se joindre à ses penchants dissolus, de quel essor ne

verrez-vous pas ses passions voler à la rencontre du péril et de la

chute dont il sera menacé?

WARWICK.--Mon gracieux souverain, vous allez beaucoup trop loin: le

prince ne fait autre chose qu'étudier ses compagnons, comme on étudie

une langue étrangère. Pour la bien comprendre, il est nécessaire d'en

voir et d'en apprendre jusqu'aux expressions les plus indécentes: une

fois qu'on y est parvenu, Votre Altesse sait qu'on n'en fait plus

d'autre usage que de les connaître pour les détester. De même, le

prince, quand il sera mûri par l'âge, repoussera loin de lui ses

compagnons, comme on rejette ces termes grossiers; et leur souvenir

vivra seulement dans sa mémoire, comme une espèce de règle sur laquelle

il mesurera la conduite et la vie des autres, tirant ainsi avantage de

ses fautes passées.

LE ROI.--Il est rare que l'abeille abandonne le rayon de miel qu'elle a

déposé dans un cadavre. Qui entre là? Westmoreland!

(Entre Westmoreland.)

WESTMORELAND.--Santé à mon souverain! Et puisse un nouveau bonheur

s'ajouter encore à celui que je viens lui annoncer! Le prince Jean votre

fils baise les mains de Votre Grâce. Mowbray, l'évêque Scroop, Hastings

et tous les chefs, sont allés recevoir le châtiment des lois. Il n'y a

pas maintenant une seule épée rebelle hors du fourreau, et la paix

arbore partout son rameau d'olivier: Votre Majesté pourra en particulier

lire à son loisir dans cet écrit la manière dont a été conduite l'action

et en suivre toutes les circonstances.

LE ROI.--O Westmoreland: tu es l'oiseau d'été, qui sur les pas de

l'hiver vient chanter la naissance du jour. Tenez: voici encore d'autres

nouvelles!

(Entre Harcourt.)

HARCOURT.--Le ciel garde Votre Majesté d'avoir des ennemis; et lorsqu'il

s'en élèvera contre vous, puissent-ils tomber comme ceux dont je viens

vous apprendre le sort! Le comte Northumberland, et le lord Bardolph à

la tête d'une armée nombreuse d'Anglais et d'Écossais, ont été

totalement défaits par le shérif de la province d'York. Ces dépêches,

s'il vous plaît de les lire, renferment dans le plus grand détail toutes

les dispositions et les événements du combat.

LE ROI.--Eh! pourquoi donc ces heureuses nouvelles me rendent-elles plus

malade? La fortune ne viendra-t-elle jamais les deux mains pleines? Ne

tracera-t-elle jamais ses plus belles paroles qu'en sombres caractères?

Tantôt elle donne l'appétit, et refuse l'aliment; c'est le sort du

pauvre en santé; tantôt elle offre un festin et retire l'appétit; c'est

le sort du riche, qui possède l'abondance et n'en jouit pas. Je devrais

en ce moment me réjouir à ces heureuses nouvelles, et c'est en ce moment

même que je sens ma vue se troubler, et ma tête se perdre. Oh! Dieu,

venez à moi: je me trouve bien mal.

(Il tombe sans connaissance.)

GLOCESTER.--Que Votre Majesté prenne courage!

CLARENCE.--O mon auguste père!

WESTMORELAND.--Mon souverain, reprenez vos esprits, levez les yeux....

WARWICK.--Calmez-vous, princes: attendez; vous savez que ces accès lui

sont très-ordinaires. Éloignez-vous de lui: donnez-lui de l'air: bientôt

vous le verrez revenir à lui.

CLARENCE.--Non, non, il ne peut soutenir longtemps ces angoisses. Les

inquiétudes et les peines continuelles de son âme ont tellement usé

l'enceinte qui devait les contenir, qu'à travers sa mince épaisseur, on

aperçoit la vie prête à s'échapper.

GLOCESTER.--Le peuple m'épouvante de ses récits: il a vu des animaux nés

sans père, des productions monstrueuses de la nature. Les saisons ont

changé leur caractère; on dirait que l'année, dans son cours, a trouvé

certains mois endormis, et les a franchis d'un saut.

CLARENCE.--La rivière a éprouvé trois flux successifs que n'a séparés

aucun reflux; et les vieillards, chroniques babillardes du temps passé,

disent que le même phénomène arriva peu de temps avant que notre aïeul,

le grand Édouard, ne tombât malade et ne mourût.

WARWICK.--Parlez plus bas, princes: le roi commence à reprendre ses

sens.

GLOCESTER.--Cette apoplexie sera sûrement le mal qui terminera ses

jours.

LE ROI.--Je vous prie, soulevez-moi, et m'emportez dans quelque autre

chambre.... Doucement, je vous en prie. (_On emporte le roi dans une

partie plus reculée de la chambre, où on le place sur un lit._) Qu'on

n'y fasse aucun bruit, mes chers amis, à moins qu'une main secourable ne

récrée mes sens fatigués par quelque douce musique.

WARWICK.--Qu'on fasse venir des musiciens dans la chambre voisine.

LE ROI.--Placez ma couronne ici sur le chevet de mon lit.

CLARENCE.--Ses yeux se creusent, il change visiblement.

WARWICK.--Moins de bruit, moins de bruit.

(Entre Henri.)

HENRI.--Qui de vous a vu le duc de Clarence?

CLARENCE.--Me voici, mon frère, accablé de tristesse.

HENRI.--Comment, de la pluie sous les toits quand il n'y en a pas

dehors? Comment se porte le roi?

GLOCESTER.--Très-mal.

HENRI.--Sait-il les bonnes nouvelles? Dites-les-lui.

GLOCESTER.--C'est en les apprenant que sa santé s'est si fort altérée.

HENRI.--S'il est malade de joie, il se rétablira sans médecin.

WARWICK.--Pas tant de bruit, milords.--Cher prince, parlez bas: le roi

votre père est disposé à s'assoupir.

CLARENCE.--Retirons-nous dans l'autre chambre.

WARWICK.--Votre Grâce voudrait-elle bien s'y retirer avec nous?

HENRI.--Non: je vais m'asseoir ici et veiller auprès du roi. (_Tous

sortent, excepté le prince._) Pourquoi la couronne, cette importune

camarade de lit, est-elle placée sur son oreiller? O brillante

agitation, inquiétude dorée, combien de fois ne tiens-tu pas les portes

du sommeil toutes grandes ouvertes pendant des nuits sans repos!--Il

dort avec elle maintenant, mais non pas d'un sommeil si parfait et si

profondément doux que celui de l'homme qui, le front ceint d'un bonnet

grossier, ronfle pendant toute la durée de la nuit. O grandeur, quand de

ton poids tu presses celui qui te portes, tu te fais sentir à lui comme

une riche armure qui, dans la chaleur du jour, brûle en même temps

qu'elle défend. Je vois près des issues de son haleine un brin de duvet

qui demeure immobile. S'il respirait, cette plume légère et mobile

serait nécessairement agitée. Mon gracieux seigneur! mon père!--Ce

sommeil est profond! En effet, c'est le sommeil qui a détaché pour

jamais ce cercle d'or du front de tant de rois d'Angleterre.--Ce que je

te dois ce sont des larmes, et la profonde douleur des affections du

sang; la nature, l'amour, la tendresse filiale te les payeront, ô père

chéri, et avec abondance! Ce que tu me dois, c'est ta couronne royale

qu'héritier immédiat de ta place et de ton sang, je vois descendre

naturellement sur ma tête. (_Il la met sur sa tête._) Eh bien, l'y

voilà: le ciel l'y maintiendra; et dût la force de l'univers entier se

réunir dans le bras d'un géant, il ne m'arracherait pas cette couronne

héréditaire; je la tiens de toi et la laisserai aux miens, comme tu me

l'as laissée.

(Il sort.)

LE ROI.--Warwick! Glocester! Clarence!

(Rentrent Warwick et les autres.)

CLARENCE.--Le roi n'a-t-il pas appelé?

WARWICK.--Que désire Votre Majesté? Comment se trouve Votre Grâce?

LE ROI.--Pourquoi m'avez-vous laissé seul ici, milords?

CLARENCE.--Mon souverain, nous y avons laissé le prince mon frère; il a

voulu s'asseoir et veiller auprès de vous.

LE ROI.--Le prince de Galles? où est-il? que je le voie. Il n'est pas

ici.

WARWICK.--Cette porte est ouverte; il sera sorti de ce côté.

GLOCESTER.--Il n'a point passé par la chambre où nous nous tenions.

LE ROI.--Où est la couronne? Qui l'a ôtée de dessus mon oreiller?

WARWICK.--Nous l'y avons laissée, mon souverain, quand nous sommes

sortis.

LE ROI.--C'est le prince qui l'aura prise.--Allez; cherchez où il peut

être.--Est-il donc si impatient, qu'il prenne mon sommeil pour la

mort?--Trouvez-le, lord Warwick; que vos reproches l'amènent ici.--Ce

procédé de sa part s'unit à mon mal et hâte ma fin.--Voyez, enfants, ce

que vous êtes; avec quelle promptitude la nature se laisse aller à la

révolte, dès que l'or devient l'objet de ses désirs. C'est donc pour

cela que les pères insensés, dans leur inquiète prévoyance, suspendent

leur sommeil pour se livrer à leurs pensées, et brisent leur cerveau par

les soucis, leurs os par le travail! C'est donc pour cela qu'ils ont

rassemblé et entassé ces amas corrupteurs d'un or difficilement acquis!

C'est donc pour cela qu'ils se sont appliqués à former leurs enfants

dans la science et les exercices de la guerre! lorsque, semblables à

l'abeille, recueillant sur chaque fleur des sucs bienfaisants, nous

retournons à la ruche les cuisses chargées de cire et la bouche de miel,

comme l'abeille, nous sommes tués pour notre salaire.--Cet amer

sentiment ajoute son poids à celui sous lequel va succomber un père!

(_Rentre Warwick._) Eh bien, où est-il, ce fils qui ne veut pas attendre

que la maladie qui le sert en ait fini avec moi?

WARWICK.--Seigneur, j'ai trouvé le prince dans la chambre voisine,

couvrant de larmes de tendresse son visage ému, et la douleur si

profondément empreinte dans tout son maintien, que la tyrannie, qui ne

s'est jamais désaltérée que de sang, aurait, en le voyant, lavé son

poignard dans des larmes de pitié.... Il vient.

LE ROI.--Mais pourquoi a-t-il emporté ma couronne?--Ah! le voilà!

(_Entre Henri._) Approche-toi de moi, Henri.--Vous, quittez la chambre

et laissez-nous seuls.

HENRI.--Je ne croyais pas que je dusse vous entendre encore.

LE ROI.--Ton désir, Henri, a fait naître en toi cette pensée.--Je

demeure trop longtemps près de toi; je te fatigue.--Es-tu donc si pressé

de voir mon siège vide, que tu ne puisses t'empêcher de t'investir de

mes dignités avant que ton heure soit venue? O jeune insensé! tu aspires

à un pouvoir qui te perdra. Attends encore un moment; le nuage de mes

grandeurs n'est plus retenu dans sa chute que par un souffle si faible,

qu'il ne tardera pas à se dissoudre; le jour de ma vie s'obscurcit. Tu

as dérobé ce qui, dans quelques heures, t'appartenait sans reproche, et

à l'instant de ma mort tu as mis le sceau à mon attente. Ta vie a

clairement prouvé que tu ne m'aimais pas, et tu as voulu que j'en

mourusse convaincu. Tu as caché dans tes pensées un millier de poignards

que tu as aiguisés sur ton coeur de pierre, pour frapper la dernière

demi-heure de ma vie! Quoi, ne peux-tu m'accorder encore une demi-heure?

Eh bien, pars, va creuser toi-même mon tombeau, et commande aux cloches

joyeuses d'annoncer à ton oreille non pas que je suis mort, mais que tu

es couronné; qu'au lieu des larmes qui devraient arroser mon char

funèbre, coule le baume qui consacrera ta tête. Confonds seulement mes

restes dans une poussière oubliée, et donne aux vers celui qui t'a donné

la vie. Arrache de leurs places mes officiers, viole mes décrets; car le

temps est venu où l'on peut se moquer de toutes règles; Henri V est

couronné. Lève-toi, folie; tombe, grandeur royale! Loin d'ici, vous

tous, sages conseillers, et vous, singes fainéants, venez de tous les

pays vous rassembler à la cour d'Angleterre! Nations voisines,

purgez-vous de votre écume. Avez-vous quelque débauché qui jure, boive,

danse et passe toute la nuit en orgies, qui vole, assassine et

renouvelle, sous des formes différentes, tous les crimes déjà connus?

Félicitez-vous, il ne troublera plus votre paix. L'Angleterre va de ses

bienfaits redoublés secourir son triple forfait; l'Angleterre lui

donnera des emplois, des honneurs, de la puissance: car Henri V va

arracher à la licence la muselière qui la contenait, et ce chien

fougueux va pouvoir à son gré entamer de sa dent la chair de l'innocent.

O mon pauvre royaume, encore languissant des coups de la guerre civile,

si tous mes soins n'ont pu te garantir des excès de la débauche et du

vice, que deviendras-tu, quand la débauche sera ton unique souci? Oh! tu

redeviendras un désert, peuplé de loups, tes anciens habitants.

HENRI, _se mettant à genoux_.--Oh! pardonnez-moi, mon souverain.--Sans

mes larmes, l'humide obstacle qui m'a coupé la parole, j'aurais prévenu

cette amère et déchirante réprimande, avant que la douleur se fût mêlée

à vos paroles, et que j'eusse entendu tout ce que je viens

d'entendre.--Voilà votre couronne, et que celui qui porte la couronne

éternelle vous conserve longtemps celle-ci! Si je l'aime autrement que

comme le gage de votre valeur et de votre renommée, que jamais je ne me

relève de cette posture soumise, honorable témoignage de respect que

m'enseigne le sincère et profond sentiment de mon devoir! Le ciel sait,

lorsque entré dans ce lieu, je vis Votre Majesté entièrement privée de

respiration, de quel froid mortel fut saisi mon coeur! Si je mens à la

vérité, oh! puissé-je mourir au milieu du désordre de ma vie actuelle,

sans que jamais ma vie apprenne au monde incrédule le noble changement

résolu dans mon âme! Venant pour vous voir et vous croyant mort (presque

mort moi-même, ô mon souverain, de l'idée que vous l'étiez), j'ai

adressé la parole à cette couronne, comme si elle eût pu m'entendre, et

je lui faisais ces reproches: «Les inquiétudes qui t'accompagnent ont

pris pour aliment la santé de mon père. Ainsi donc, toi qui es composée

de l'or le plus pur, de toutes les sortes d'or tu es le pire. Un or d'un

degré moins raffiné devient bien plus précieux, puisqu'il conserve la

vie quand la médecine l'a rendu potable; mais toi, le plus fin, le plus

honoré, le plus célèbre de tous, tu dévores celui qui te porte.» C'était

en l'accusant ainsi, mon très-honoré souverain, que je l'ai posée sur ma

tête, pour m'essayer avec elle comme avec un ennemi qui avait, sous mes

yeux mêmes, donné la mort à mon père: sujet de plainte pour un fidèle

héritier! Mais si sa possession a souillé mon âme d'un seul sentiment de

joie, ou enflé mes pensées d'aucun mouvement d'orgueil; si aucun

sentiment de révolte ou de vaine présomption m'inspira l'idée de saluer

sa puissance du moindre mouvement d'affection, que le ciel l'éloigne

pour jamais de ma tête, et me rende semblable au plus misérable des

vassaux qui se prosternent devant elle avec crainte et respect!

LE ROI.--O mon fils! c'est le ciel qui t'a inspiré l'idée de l'emporter

d'ici, pour te fournir une nouvelle occasion de mieux regagner l'amour

de ton père, en te justifiant avec autant de sagesse. Approche, Henri,

assieds-toi près de mon lit; écoute le dernier conseil, je crois, que je

doive jamais te donner. Le ciel sait, mon fils, par quelles voies

détournées, par quels obliques et tortueux sentiers je suis parvenu à

cette couronne; et je sais, moi, avec combien d'inquiétudes ma tête l'a

portée: elle descendra sur la tienne, plus paisible, plus honorée, mieux

affermie: car les reproches que m'a coûtés sa conquête vont s'ensevelir

avec moi dans la terre. Elle n'a paru en moi qu'un honneur arraché d'une

main violente, et un grand nombre de ceux qui m'environnaient me

reprochaient le secours qu'ils m'avaient prêté pour m'en rendre maître.

De là naissaient les querelles et l'effusion du sang qui chaque jour

venaient troubler une paix imaginaire; tu vois avec quel péril j'ai

soutenu ces audacieuses menaces. Tout mon règne n'a été, pour ainsi

dire, qu'une scène où ce même sujet a été continuellement mis en action;

mais aujourd'hui, ma mort change l'état des choses, car ce qui pour moi

n'était qu'un bien acquis par la force tombe sur ta tête par un droit

plus légitime; tu reçois et tu portes le diadème en vertu d'un titre

héréditaire. Cependant, quoique tu sois plus affermi sur le trône que je

n'ai pu l'être, tu ne l'es pas assez, tant que les ressentiments sont

encore tout frais; et tous tes amis, ceux dont tu dois faire tes amis,

n'ont été que tout récemment dépouillés de leur aiguillon et de leurs

dents, dont la criminelle assistance avait fait mon élévation et dont la

force pouvait me donner la crainte d'être renversé. Pour l'éviter, j'ai

détruit les uns, et j'avais formé le dessein de conduire les autres à la

Terre sainte, de crainte que le repos et le loisir de la paix ne leur

donnassent la tentation d'examiner de trop près ma situation. Que ton

soin, mon cher Henri, soit donc d'occuper dans des guerres étrangères

ces esprits inquiets, afin d'user, dans une action portée hors de ce

royaume, le souvenir des temps passés.--Je voudrais te parler encore;

mais mes poumons sont tellement affaiblis, qu'il ne me reste plus

d'haleine, et que la parole me manque entièrement. Oh! que Dieu me

pardonne les moyens qui m'ont conduit à la couronne, et m'accorde que tu

la puisses posséder en paix!

HENRI.--Mon bien-aimé souverain, vous l'avez gagnée, vous l'avez portée,

vous l'avez soutenue, et vous me la donnez. Ma possession doit donc être

légitime et paisible; et je promets de la défendre avec des efforts plus

qu'ordinaires contre l'univers entier.

(Entrent le lord Jean de Lancastre, Warwick et autres lords.)

LE ROI.--Tenez, tenez, voilà mon fils Jean de Lancastre.

LANCASTRE.--Santé, paix et bonheur à mon auguste père!

LE ROI.--Tu m'apportes, ô mon fils Jean, le bonheur et la paix: mais

pour la santé, hélas! elle s'est envolée sur ses jeunes ailes loin de ce

tronc desséché et flétri: tu le vois, ma tâche en ce monde touche à sa

fin.--Où est milord Warwick?

HENRI.--Milord Warwick!

LE ROI.--Est-il quelque nom particulier attaché à l'appartement où je me

suis évanoui la première fois?

WARWICK.--On l'appelle Jérusalem, mon noble prince.

LE ROI.--Dieu soit loué! C'est là que ma vie doit finir. Il y a

plusieurs années qu'on m'a prédit que je ne mourrais que dans Jérusalem:

je crus à tort que ce serait dans la Terre sainte; mais portez-moi dans

cette chambre: je veux qu'on m'y place: c'est dans cette Jérusalem que

Henri mourra.

(Tous sortent.)

Henri IV (2e partie) · 第 29 / 42 题